‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 38 sur 42 · UN SYBARITE · texte numérisé non relu

UN SYBARITE

Il n'y a pas encore cinq ans fleurissait à Paris (cela peut se dire sans poésie, à cause des bourgeons écarlates dont son nez était composé), fleurissait donc à Paris, un vieux milord anglais ^ comme disent plusieurs citoyens fort honorables, afin peut-être d'éviter toute confusion avec les milords espagnols ou allemands. Ce seigneur respectable en était arrivé, à force de richesses, de luxe et de jouissances, à n'avoir plus aucun plaisir ni désir; ses organes étaient devenus inertes comme sa pensée, et toute sensation était supprimée sur toute l'étendue de sa personne, comme toute émotion dans son espèce de cœur... Je me trompe: la gourmandise, le plus grossier et le plus facile des péchés capitaux, avait survécu longtemps en lui à l'anéantissement de ses autres facultés physiques et intellectuelles, et si, depuis quelques mois, sou palais blasé ne percevait plus la saveur des aliments que son estomac ne pouvait plus digérer ; si tout ce que ses cuisiniers inventaient de suave et d'aérien n'était que cendre dans sa bouche et que braise brûlante dans ses intestins; si, enfin, il ne pouvait plus manger... son odorat conser* vait encore quelque ressouvenir des festins passés, quelque intelligence des bonnes choses ; les parois de son nez, complètement insensibles aux parfums des fleurs, se dilataient et se délectaient encore à l'odem violente de certains fromages, et surtout aux émanations de la marée crue; en sorte que ce brave Anglais, quand j'ai eu l'avantage de le rencontrer, ne vivait que par la concupiscence de son nez, qui elle-même ne s'éveillait plus que sur la croûte verdoyante d'un chester un peu avancé, ou au milieu de raies et de morues d'un âge mûr. — Eh bien, il se cramponnait avec ardeur à cette dernière modification de l'existence végétative, et quand il n'avait pas de rhume de cerveau, il craignait

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la mort, comme si elle eût dû l'enlever aux rêves de l'amour, aux illusions de la gloire. Sublime instinct d& la conservation, quel mystère vous êtes!

Lord *** occupait un magnifique hôtel, non loin du marché Saint-Germain, et c'est là, lorsqu'il n'avait point assez de force pour supporter les fatigues du carrosse jusqu'à la. halle, qu'il faisait traîner sa caducité sensuelle par deux grands laquais et un jeune groom déguisé en hussard, sur lequel il s'appuyait comme sur une canne, et qui, de baquets en baquets, d'étalage en étalage, de poissarde en poissarde, recrutait de sa main droite un choix de poissons frais ou autres qu'il savait être au goût ;du nez de son maître, et les lui présentait à la hauteur convenable. Ce nez ardent et goulu s'abattait sur la proie odorante et y restait délicieusement collé comme le staphylin-bourdon sur son régal, ou frétillait, ivre de volupté, comme l'oîseau-mouche qui pompe, en folâtrant, le suc embaumé des roses.

Le vieux gastronome, non pas sans argent, mais sans estomac et sans palais, faisait ainsi le tour du marché, humant toute l'aristocratie de la marée du jour, et payant de place en place la location de son déjeuner. Puis, quand il n'avait plus faim, il revenait à son hôtel dans le même ordre qu'il en était sorti, et ruminait sa digestion jusqu'au dîner, exécuté dans le système culinaire de son odorat, et qu'on lui servait à domicile. Quelquefois même, il soupait avec autorisation de ses médecins anglais, mais très-légèrement; les fromages fermentes et les poissons crus passaient comme des colibris devant son nez, et il fallait qu'il les respirât au vol.

Comment -et de quoi existait-il? c'est un problème qui fait travailler beaucoup d'académies... Elles nous l'expliqueront quelque jour, vous verrez !...».

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