A MONSIEUR ANTOINE DE LATOUR
Versailles, 21 juin 1867.
Cher poète ami.
Le cénacle n^a jamais été un semblant d'académie, ni même une association ; pas les moindres statuts, ni règlements, ni séances, mais des intimités, des camarorderies dans le bon sens du mot, des sympathies instinctives, des réunions chez les uns et chez les autres, la plupart du temps le soir, avec des dames et des gens du monde... le lien magique entre les membres du cénacle (qui savaient à peine eux-mêmes qu'il y avait cénacle ) était la poésie , la poésie pure ( hors des théâtres), la poésie épique, héroïque ou élégiaque. Et on était émule sans être rival, rival sans être envieux. — On se rassemblait pour faire avancer l'œuvre et ridée collective; on était des compagnons d'armes plutôt que des confrères.
C'est Sainte-Beuve qui, le premier, je crois, a prononcé le mot de cénacle dans des strophes adorables de son Joseph Delorme. — Il nous désigne là presque tous. Soumet, Guiraud, Nodier, Lamartine, V. Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Antoni et Emile Deschamps, Jules de Rességuîer, Saint-Félix, Saint-Valry, en furent à la fois ou tour à tour, de i82/i à 1829, puis le théâtre commença à rompre le cénacle* Les rivalités se dressèrent et l'union se relâcha. Alfred de Musset fut un des premiers à s'éloigner, mais sans aucune hostilité ni mauvaise grâce. Il se sépara plus parles nouveaux procédés de sa versification que par sa propre abstention. Enfin Alfred de Vigny cessa d'être sympathique à Victor Hugo, et deux camps se formèrent.
Déjà la Muse française^ recueil périodique de la nouvelle école, avait disparu dans la tourmente politique.
1830 trouva le cénacle aussi dispersé ou à peu près que les royalistes de toutes les royautés.
302 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
Le cénacle ne se reforma plus.
Théophile Gautier, Banville, Laprade et d'autres poètes du plus grand talent formèrent un autre groupe, mais ce ne fut plus le cénacle primitif.
Voilà, mon cher poëte, ce que je retrouve pour vous dans mes souvenirs. — Je joins à cette lettre une note sur la Muse française^ que j'avais dans mes papiers.
Quant à Montmorency, qu'il vous soit doux et favorable I
.Tout ce que vous me dites d'actuel est excellent, et je ne puis que répondre amen !
A vous de tout moi.
Emile Deschamps.
La Muse française, qui se ptibliait par livraisons tous les moiSj pendant les deux années 18^3-1824, chez l'éditeur Ambroise Tardieu, rue du Battoir-Saint- André, forme deux volumes in-8°. Elle était en même temps un asile ouvert aux écrivains de la nouvelle école {poésie ou prose) et une tribune de critique littéraire renouvelée, — La Muse française eut pour fondateurs : A. Soumet, A. Guiraudj ces deux poètes de transition entre le classique et le romantique, puis Victor Hugo, Alfred de Vigny, Saint-Valry, Des jardins, grand et original critique, mort presque aussitôt, et Emile Deschamps qui a publié dans les différentes livraisons des poésies et articles de critiqua, signés, et une série dJétvdes de mœurs, sous ce pseudonyme le Jeune Moraliste.
A ces fondateurs se joignirent bien vite comme coHaborateurs sympathiques : Ch» Nodier^ Jules Lefèvre, Belmontet, Pichald, Chênedollé, Saint-Prosper, Briffaut, Baour-Lormian, Ancelot, Gaspard de Pons, comte Théobald Walsh, etc.,» et enfin Mesdames Sophie Gay, Delphine Gay, sa fille. Desbordes Valmore, Amable Tastu, Horlense Céré-Barbé, Dufrénoy, etc, etc. — A cette époque i823'i824, Alfred de Musset, Théophile Gautier, A. Cosnard, Antoine de Latour^ et beaucoup d'autres poètes appartenant aux mêmes générations.
n'avaient pas encore fait leurs preuves. Lamartine se tenait en dehors quoique très-sympathique et trèsaffectueux, La Muse française vécut deux ans.
A Monsieur le directeur du journal anglais le punch.
Versailles, 21 mai 1869.
Monsieur,
Je viens d'apprendre ma mort dans votre estimable journaL
J'ai lieu de croire qu'il y a quelque exagération dans cette nouvelle.
A coup sûr il y en a beaucoup dans l'appréciation si bienveillante que vous faites de mes ouvrages et de ma personne.
Vous poussez la grâce jusqu'à vous étonner (le mot en fort!) que je ne sois pas mort immortel, c'est-àdire académicien. — Le fait est que j'ai, à deux reprises, voilà plusieurs années, posé ma canditature à l'Académie française ; je n'oublierai jamais le nombre et la valeur des suffrages qui se sont arrêtés sur moi. Peu après, j'ai quitté Paris, et presque tous mes plus illustres amis ont quitté la vie ; puis les chagrins, les maladies m'ont découragé de ma seule ambition.
Pour me consoler, je m'applique, en l'altérant un peu, le mot de Voisenon :
J'aime mieux, — ce n'est faux-fuyant subtil — Qu'on dise de moi d'une voix amie :
« Comment n'est-il pas de l'Académie? * Que si l'on disait : « Comment en est-il? >
Recevez, etc.
EMILE Deschamps.