‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 128 sur 194 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les mêmes; JONATHAN, ponant un paquet de lettres. JONATHAN.

Mille pardons, madame, de vous faire attendre... votre appartement sera prêt dans l'instant; c'est que tous mes gens sont occupés... Monsieur le comte d'Étanges a commandé pour ce soir un souper...

AIR : j'ai vu partout dans mes voyages, (te Jaloux malgré lui.) Oh ! c'est un repas magnifique !

Nous aurons bien deux cents couverts.

Du Champagne et de la musique, Des clianteurs et des ducs et pairs.

KINNECESTER.

Voilà tous les gens qu'il accueille.

Dieux! quel dîner! il faut vraiment Qu'il perde la tête, ou qu'il veuille Se faire élire au parlement.

JONATHAN

Ça m'a plutôt l'air d'un repas de noce.

KINNECESTER.

Qu'est-ce qu'il dit? un repas de noce...

JONATHAN

Ma foi oui, vu que son intendant m'a donné ce paquet^lc lettres à mettre à la poste, et rien qu'au format, on dirait des billets de mariage.

jjiue jjg LUSSAN, à Kinnecester, avec émoti-on.

Lui, se marier... vous le voyez!... cela ne m'étonne pas. (Regardant.) Oui, cc sout dcs biUcts de mariage.

JONATHAN

Oh ! il y en a pour tous ses amis à trente lieues à la ronde!

244 COMÉDIES — vaudevilles'

KINNECESTER.

Il me semble alors qu'il doit y en avoir pour moi, attendu surtout qu'il ignore mon arrivée...

JONATHAN, parcourant les billets.

Monsieur... Monsieur... Monsieur... Madame... Ah! ma foi oui, sir Kinnecester, à Tunbridge.

KINNECESTER.

Donnez, la voilà à son adresse... franche de port... Eh mais! c'est un cachet noir, et un imprimé! (Lisant.) « Ce " lundi matin... » C'est aujourd'hui...

AIR de La Sentinelle

a Le comte Ernest fait part à ses amis. « Car il connaît les lois de l'étiquette, a Qu'il a lui-même, et dans tous les pays, « Cherché longtemps félicité parfaite ; « Vu qu'en ce monde il n'a pu la saisir, « Il a pensé que dans l'autre sans doute « Devait habiter le plaisir, « Et c'est pour mieux s'en éclaircir « Que ce soir il s'est mis en route. »

Ah ! mon Dieu !

M""" DE LUSSAN

C'est sans doute une plaisanterie, et l'originalité même de ce billet...

Point du tout, ces préparatifs, ce grand repas commandé pour ce soir... Je le connais mieux que vous : avec son air évaporé, il est méthodique en diable; ses arrangements sont faits, ses billets envoyés ; il ne changerait pas de résolution jiour un empire.

M'"'' nE LUSSAN.

.Mais vous n'y pensez pas... songez donc que c'est inconcevable...

KINNECESTER.

Comment, inconcevable!... mais c'est épouvantable ! ne pas ciMindre d'affliger ses meilleurs amis... son ancien professeur... ma petite maison de Tunbridge, où je viens de faire l'aire des réparations... et je vous demande pour quels motifs...

M""' DE LLSSAN.

C'est qu'il est sans doute trop heureux ou trop riclic...

KINXECKSTER.

Est-ce une raison'?...

AIR du vaudeviUe île Les Maris ont torl.

Oui, dans ses trames inhumaines, Compte-t-il pour rien l'amitié.

Elle qui sait calmer nos peines, Ou les alléger de molllé?...

Si ses grands biens lui sont pénibles.

Si ses trésors font ses douleurs, N'a-t-il pas des amis sensibles, Prêts à partager ses maltieurs ?

JI""" DE LUSSAN, avec émotion.

(".omment ! il se pourrait... et personne ne songerait à le détourner d'une pareille résolution!... Non... non... rassurezvous, il est impossible que nous ne trouvions pas quelque moyen... pour empêcher..,

KINXECESTER.

Ainsi, vous pourriez... Ah! madame, cette entrepriselà est digue de vousl c'est une bonne œuvre au moins... car c'est un jeune homme charmant... qui ne pense pas, j'en suis sûr, au tort qu'il nous fait... le meilleur cœur, l'esprit le plus aimable... mais la tête... ah ! la tète ! je sais cela! ']f l'ai eu pendant deux ans...

M""^ DE LUSSAX.

Oui, vous l'avez commencé.

2iG GOMKDIKS — VAUDEVIM,KS

KINNECESTER.

Ail ! mon Dion! quoi tapage! des chevaux, des piqueurs... un train magnifique! le pauvre malheureux... c'est lui sans doute; je vous en prie, madame, ne l'abandonnez pas.

M'"^ DE LUSSAN

Non, je vous le promets... J'entre un instant dans mon appartement; mais comme il ignore ce qui me concerne... pas un mot sur ma situation... sur mon veuvage... surtout sur cette lettre... gardez-vous de parler...

KINNECESTER.

Moi, parler!... je suis trop heureux de pouvoir vous seconder dans une entreprise aussi noble, aussi t:;énéreuse... votre exemple m'enflamme, m'électrise... je suis capable de

tout ! je me tairai, (m""^ de Lussan sort. — Tiront à part Jonathan, qui s'est tenu au fond du théâtre.) DitCS-moi, mOU chcr ami,

étes-vous toujours dans la même intention... à l'égard de cette petite maison de Tunbridge?

JONATHAN

Oui, sans doute...

KINNECESTER.

Eh bien ! j'y tiens moins dans ce monienl-ci, et je ne serais pas éloigné de m'en défaire au comptant... et promptcment... nous pourrons nous entendre... mais silence, on vient.

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