SCENE V
EMILIE, RAYMOiND.
RAYMOND
Ah çà! ma fille, donne-moi mon costume d'artiste.
EMILIE
Votre costume d'artiste !
RAYMOND, étant son habit.
Oui, mon pet-en-l'air... (Emilie va le prendre, et lo lui donne,
ainsi que son bonnet.) Un cliarmant jcuuc liommc, ce iM. Edouard ! mais il finira mal.
EMILIE
Et pourquoi?
RVYMONn.
Parce qu'il n'a pas d'ordre... trois termes sans se l'aire payer!
EMILIE
Oh! vous lui eu voulricz bien davantage, si vous aviez entendu sa conversation de tout à l'heure... car il n'a pas abandonné ses projets de mariage.
RAYMOND
J'espère que tu lui as répondu...
EMILIE
Sans doute, je lui ai dit (|uc vous étiez décidément brouillé avec la fortune.
RAYMOND
Du tout; car j'ai passé ma vie à lui faire des avances auxquelles elle n'a jamais répondu; mais si jamais je deviens riche, je ne veux le devoir qu'à moi-môme; je n'entends pas que mon gendre rougisse de son bcau-p^TC, ou qu'il le
l'artiste 210
reproche un jour de L'avoir épousée sans dot, lui qui en as une certaine, une réelle.
EMILIE
Moi, mon père !
RAYMOND
Sans doute... avant un an sociétaire... part entière... trente mille livres de rente, hypothéquées sur ton talent... Voilà les fortunes que j'aime, les fortunes solides... Et si M. Edouard en avait autant à t'olïrir, je n'hésiterais pas un instant, parce que c'est un brave garçon, franc, loyal, sincère, et qui, par son caractère, était digne d'être artiste; mais pas d'élan, pas de feu créateur; il n'a pas surtout cet amour des arts et de la science, qui rend capable de tout... Ton M. Edouard... ton M. Edouard ne sera jamais qu'un millionnaire.
ÉMILIL\
Quoi! mon père, vous croyez...
RAYMOND
C'est impossible autrement; le talent, vois-tu bien, veut ôlre excité par l'aiguiKon du besoin; et le génie qui dine, le génie qui est sûr de payer son terme, ne fera jamais rien qui vaille! Enfin, tu le vois par toi-même : est-ce que je peux travailler quand nous avons seulement cinquante écus devant nous?
EMILIE
Cela n'arrive pas souvent.
RAYMOND
Heureusement... Que serait-ce donc si j'avais la fortune de M. Edouard?... je serais ruiné.
EMILIE
Oh! ruiné!
RAYMOND
Oui, mademoiselle, (on sonno.) Ah! mon Dieu! qui est-ce
qui sonne là? c'est peut-c'^tre M. Roussel, et rien n'est prépar(^... lu n'es seulement pas habillée.
EMILIE
Qu'est-ce que cela t'ait?
RAYMOND
Comment! ce que cela t'ait? tu ne prendras pas ta leçon de déclamation dans ce costume-là... (on sonno. — Criant à i« porte.) On y va! on y va! (ii appelle Emilie.) Dis donc, ma fille, mets une robe à l'Ipliigénie, cela lui fera plaisir.
EMILIE
Oui, plus tard... je n'ai pas besoin d'être à ce déjeuner.
(Elle sort.)
Au contraire, (n déclame.) Vous y serez, ma fille. (La sonnette recommence.) Laissez donc lasonnettc!
A lit du ilénaye de Garçon.
Ils vont me la casser, je pense.
Et mes chers créanciers, hélas!
Qui n'ont pas d'autre jouissance.
Demain que ne diraient-ils pas?
Du plaisir que cela leur cause Je ne puis les priver, je croi.
Car c'est presque la seule chose (Faisant lo geste de compter de l'flrgent.) Qu'ils entendent sonner chez moi.
(On sonne encore ; il va ouvrir.)