‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 114 sur 154 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

RAYMOND, EDOUARD, sous le costume do Bcmolini. nAYMOND, qui a été lui ouvrir.

Mille pardons de vous avoir l'ail attendre !... Comment !

l'artisie ûbl

c'est vous, monsieur Bomolini?jo vous avuis dit île ne revenir (1110 sur le midi.

icnouARD.

Scnza duhbio. . Ma quand zé vas chez un débitour, zé av6 toujours riiabitoude d'arriver une heure d'avance, perché le temps de sonner et d'allendre à la porto, on se trouve zouste à l'heure... Je connais ça... d'aillours, z'ai prévenu la signora qu'on me verrait souvent ici.

Alli (1h vniulpvillp do Vollnire chez \inon.

Oui, je vnis chez mes déblloiirs

Vingt fois par jour, c'est mon système.

Mais je vous plains, si ces messieurs, Comme moi, logent au sixième.

EDOUARD

Le sixième ! il me fait pas peur, Ce trajet ne m'est pas pénibl3 ; Et, voyez vous, comme chanteur, Je monte aussi haut que possible.

RAYMOND

Je m'en aperçois ; eh bien ! voyons, puisque la visite que j'attendais n'arrive pas, dépêchons.

EDOUARD

Vi avez moltO ragione, dépézons. (Tirant de sa poche un papier qu'il lit.) Vi devez au marzand de mousique, dont j'ai acheté la créance, deux cents francs; vi devez au tadleiir, dont j'ai acheté la créance, deux cents francs; vi devez...

RAYMOND

Eh morbleu! finissons; il s'amuse là à me faire des parties d'orchestre. Voyons le morceau d'ensemble.

EDOUARD

Vi voulez dire le finale; z'espèrc que vous no le trouverez point trop surchargé d'accompagnements: six cent cinquante

COMKDIES — VAUDEVILLES

francs, cela sonne à l'oreille, et c'est, z'ose le dire, liarnionieux et facile.

RAYMOND

Facile, facile, facile! cela ne l'est pas à payer; mais enfin vous voilà réglé, el à la première occasion...

Plus, d'un autre côté...

RAYMOND

Comment! d'un autre côté?

ÉDOLARD.

Dou silence, et partons en mesure; nous avons d'autre part ce concerto que vi avez composé dans un moment d'inspiration.

RAYMOND

Un morceau sublime, qui depuis trois ans reste dans la boutique de l'éditeur.

EDOUARD

Pazienza; le zénie en boutique, il est comme le bon vin en bouteille : avec le temps, c'est du nectar.

AIR : n était temps.

Avec le temps (Bis.) Les difficultés s'aplanissent; Pour les beaux-arts et les talents Qu'importe la marche des ans !

Bien loin que les grâces vieillissent, Que de beautés qui rajeunissent

Avec le temps !

RAYMOND

Que voulez-vous dire?

EDOUARD

Que votre concerto il fait fureur ; il est parti, il est lancé, on le demande de tous côtés, pour l'Italie et pour l'Allemagne; et dernirremcnt la dilif,'ence de Strasbourg;, celle qui

l'autisth 253

a versé l'autre semaine, en portait à elle seule deux ballots; plus, cent exemplaires que M. Spontini a fait demamlcr pour le roi do Prusse; plus, cent exemplaires... c'est étonnant, la quantité 1

RAYMOND

Permettez donc; je n'eu ai déposé on tout que vingtcinq chez l'éditeur.

EDOUARD, à part.

Ah diable I (Haut.) C'est juste ; mais n'y en eût-il qu'un ^eul, n'avons-nous pas la lithographie qui multiplie les chefsd'œuvre?

RAYMOND

Ah! j'ai été lithographie 1

EDOUARD

Plus, cette petite cavaiine que vi avez faite en vous jouant.

RAYMOND

Colle-là, je sais qu'elle ne se vend pas.

EDOUARD

La vôtre ! oui; mais nous avons adroitement répandu dans le monde musical que c'était une cavatine inédite de M. Rossini.

RAYMOND

Eh bien?

EDOUARD

Eh bien 1 le lendemain il a fallu mettre deux gendarmes à la porte de la boutique, et un troisième à cheval au coin de la rue. A l'heure que ze dis, on s'arrache la délicieuse cavatine ; on en a vendu douze douzaines d'exemplaires à des auteurs de vaudevilles, qui l'ont mise en pont-neuf; quinze aux orgues de Barbarie, qui l'ont mise en harmonie; trente à M. CoUinet et C'*^, qui Tout mise on contredanse pour Tivoli et le Ranelagh, avec accompagnement de flageolet.

î^i:;ai;E. — ŒuT..:s complète?, 11'"» Série. — 8'"<-' Vol. — i:,

RAYMOND

Toujours par la lithographie ?

EDOUARD

Toujours par la lithographie.

RAYMOND

Dieux! quel bonheur! être joué, chanté, dansé, lithographie!

EDOUARD

Et payé; car le total, pour le concerto et la cavatine, se monte à mille deux cent cinquante francs ; et si nous en déduisons les six cent cinquante trancs du peut finale, (Montrant Bon mémoire.) il nous restera juste vingt-cinq louis en or, que je vous apporte dans cette bourse.

(Lui présentant une bourse.) RAYMOND, prenant la bourse.

Comment ! il serait possible? Quel art que la musique ! Je vais vous donner un reçu.

EDOUARD

Fi donc! entre artistes. La seule favorque ze vi demande, c'est de nous faire beaucoup de Rossini.

Je vous en donne ma parole d'iionneur.

EDOUARD

Et môme, ce ne serait que du Mozart, que nous le prendrions tout de même, voyez-vous.

RAYMOND

A la bonne heure ; j'espère que nous nouo reverrons'?

EDOUARD

D'autant plus lacilement que zc donne des leçons tous les jours ici dans la maison, ù un jeune homme qui demeure au premier.

l'artiste 255

RAYMOND

Comment! M. Edouard cultive les aris? un jeune homme si riche !

EDOUARD

Riche ! il ne l'est pas tant que vous croyez ; ze vi le dis en confidence : sa fortune elle est bien délabrée, et il en emploie les débris à acquérir des talents, afin d'exercer un

jour lui-même.

RAYMOND

Pauvre jeune homme! alors je le plains.

ÉDOLARD.

Comment! vi le plaignez ? vi devez plutôt le féliciter d'être tombé sur un professor tel que moi, un virluo.-e, qui depuis un demi-siècle fait l'adnliration de l'Europe.

Comment ! un demi-siècle ! Il y a donc bien longtemps que vous vous occupez de votre art?

EDOUARD

Ma, j'ai quarante ans, et en voilà trente-six que j'exerce.

RAYMOND

Qu'est-ce que vous me dites là?

EDOUARD

L'exacte vérité. Ascoltate : Mon père, chanteur sublime, il était à l'apogée de sa gloire, et tous les musiciens, tous les connaisseurs, ils disaient qu'il était impossible d'aller plus loin. Eh bien! moi, monsieur, à l'âge de quatre ans, pas plus haut que cela, j'écrasais mon père, j'étais -un colosse de talent.

RAYMOND

Je n'en reviens pas.

EDOUARD

Ni lui non plus ; il ne concevait pas qu'il eût fait un enfant si miraculeux, il en était stupéfait, et ma mère elle riait

dans un coin. Ma, ce n'était rien encore ! ze composais, et ze peux vi chanter une scène musicale délicieuse que z'ai composée à l'âge de quatre ans.

RAYMOND

Certainement, j'aurai grand plaisir à vous entendre; mais je vous avoue que je préférerais quelque chose de plus nouveau et plus récent.

Ah! ze m'en vais vous dire, c'est que z'ai rien tait depuis. Depuis l'âge de quatre ans, ze n'ai pas écrit une note de mousique. Écoutez, ze souppoze que l'orchestre il est là : ,n'avez-vous pas quelque chose per figurer le maître de mousique; un buste, une tête à perruque, n'importe? (n prend

un buste, qu'il place sur le trou du souffleur.) C'cSt un maître de

chapelle qu'il fait exécuter une scène de sa composition, c'est tout ce qu'il y a de plus dramatique et de plus neuf; voici le sujet de la scène : un vieux tyran, il adore une jeune personne, belle comme les amours, et veut en faire sa femme; la jeune personne elle ne peut pas souffrir le vieux tyran, vu que de son côté elle aime un chevalier, qui est parti pour la Palestine.

RAYMOND

Pour la Palestine !

EDOUARD

Vi savez que les beaux chevaliers ils sont toujours partis pour la Palestine, c'est de rigueur. Le vieux tyran, il fait faire une petite proposition ù la jeune personne; c'est de l'épouser ou de la faire périr sur un bûcher. La jeune personne, qui compte sur son beau chevalier pour venir la délivrer juste au bon moment, se résigne à la mort; elle marche au supplice à pas comptés, comme au grand Opéra; son moussoir à la main, comme au gran.l 0|)éra; elle pleure, la pauvre petite demizelle, perché (.-a lui fait pas plaisir. Alors, au moment où l'allumetle fatale elle va mettre le feu au bûcher, elle chante un petit duo avec le vieux tyran.

l'aktistk 257

Page 1