M. DE ROSTANGES, LE BARON, PAULINE
LE BAROX.
Quel petit démon! Ma foi, mon cher ami, je suis fort iicureux que Pauline soit l'ainée ; avec Jenny, je n'aurais pas ét<^ si tranquille.
-M. DE ROSTANGES.
Oui, c'est un cœur excellent, mais une pétulance, une vivacité d'esprit, et des idées!... Il y a des moments où on
lui donnerait seize ou dix-sept ans. (Prenant Pauline paria main.)
Pour ma Pauline, mon ami, c'est un ange de douceur; je ne lui ai pas demandé seulement si tu lui convenais, si elle désirait se marier; du moment que ça me faisait plaisir, j'étais sûr de son consentement; n'est-il pas vrai. Pauline?
PAULINE, timidement.
Mon père...
M. DE ROSTANGES.
Tu l'entends, mon ami.
LE BARON
C'est charmant, mais je dois reconnaître tant de bontés par une confiance absolue, (a Pauline.) Ma chère demoiselle, voilà deux mois et demi que votre père m'a accueilli, qu'il m'a môme permis d'aspirer à votre main, et lui seul dans le château sait qui je suis; mais c'est bien le moins que le jour de ses noces on connaisse le nom de son mari ; je ne suis pas M. Legrand ; je suis le baron de Villiers, capitaine de haut-bord, et le plus vieil ami de votre père.
PAULINE, (tonn.se.
Le liaron do ViMiers !
LA PETITK S(EUn 59
LE BAIION.
Vous n'en iHes guère plus avancée, n'est-ce pas? et le capitaine de Villicrs vous est tout aussi inconnu que M. Lcgrand? ça n'est pas étonnanl.
AIR : A soixante ans, on no doil pas rcmetiro. {Le Dîner de Madelon )
Sur l'océan voguant dès mon enfance.
Depuis trente ans je ne l'ai point quitté; Ne désirant emploi ni récompense,
Je n'ai jamais sollicité :
Loin d"imiter certain confrère Qui, conservant ses jours pour son pays,
Fait ses campagnes à Paris, Dans les bureaux on ne me connaît guère, On me connaît chez tous nos ennemis.
PAULINE, timidement.
De Villiers!... Mais si je ne me trompe, monsieur, il me semble que j'ai connu, c'est-à-dire, que j'ai vu à Paris, cliez ma tante, il y a quelques mois, quelqu'un qui portait ce nom.
LE BARON
Ah ! c'est possible ; un jeune homme?
PAULINE
Oui, monsieur.
LE BARON, ;\ Rostdnges.
Un mauvais sujet... mon neveu.
M. PE ROSTANGES.
Ton neveu ?
LE BARON
Oui, un coquin qui depuis deux ans est à peine sorti de son lycée et que j'avais déjà poussé dans la marine lorsqu'il s'est avisé... Mais ce n'est pas de lui qu'il est question ; revenons à mon histoire : vous saurez que ma vivacité, ma franchise, ma brusquerie si vous voulez, ont toujours retardé mon avancement. Je ne sais pas flatter mes supérieurs, nïoi,
et quand ils font une sottise, il faut absolument que je me donne le plaisir de le leur dire. Dernièrement, dans notre expédition sur les côtes barbaresques, nous étions cernés de tous côtés, et il n'y avait qu'un moyen de nous sauver : c'était d'attaquer sur-lé-champ l'ennemi malgré l'inégalité des forces, et de le contraindre à nous livrer passage ; le vice-amiral était d'un avis contraire ; son plan n'avait pas le sens commun, je le lui dis, il se fâcha et voulut me mettre aux arrêts sur mon bord; je l'envoyai promener sur le sien, et j'attaquai malgré ses ordres. Bref, je regagnai les côtes de France sans avoir perdu un seul bâtiment.
M. DE ROSTANGES.
Oui, et après avoir soutenu un combat qui t'a couvert de gloire, .iprès avoir sauvé la flotte et coulé bas trois corsaires.
LE BARON
Aussi vous sentez bien que mon vice-amiral ne me pardonna pas de lui avoir prouvé qu'il n'était qu'un sot : il écrit à Paris ; mon affaire fait un train du diable ; j'apprends que le ministre est furieux contre moi, qu'il crie à l'indiscipline, à l'insubordination ; qu'il n'est question de rien moins que de m'envoyer finir mes jours dans une citadelle. Moi qui ai besoin du grand air pour ma santé, je ne juge pas à propos de me laisser mettre en quarantaine ; je quitte aussitôt l'uniforme, je prends le nom modeste de Legrand, et je traverse la moitié de la France pour venir demander un asile à mon clier de Rostanges.
(Lui serrant In ninin. ; Ain (lu Pol de fleurs.
Là, de l'amour éprouvant la puissance,
De vos altraits je suis charme.
Je me marie; eh ! (lue pourrait, je pense. Faire de mieux un guerrier réformé?
A mon pays, grâce au nœud qui me lie, Je veux donner des défenseurs nouveaux.
LA PETITE SCEUH 61
Pour employer mes instonls de repo?
A servir encor ma patrie.
M. DE ROSTANOES.
Mais esta bien sur qu'on ail récllcnienl donné Tordre de l'arrêter?
LE R.VKON.
Conimenl ! mon ami, bien mieux que cola, j'ai vu sur les journaux que je l'étais!
M. DE ROST ANGES et PAULINE.
Arrêté?
LE BARON
Oui, vraiment; j'ai lu, il y a à peu près deux mois, dans le Moniteur, que M. de Villiers, oflicier de marine, venait d'être arrêté et transporté au ciiâteau de Saint-Vincent. Le plus bizarre, c'est que cette forteresse n'est qu'à une demilieue d'ici; mais la vérité est que je n'y suis pas, que me voilà, et que jusqu'à présent personne n'a songé à m'inquiéter; c'est là, ma chère demoiselle, ce que j'avais à vous coniier, et vous savez le reste ; voici maintenant mes intentions : j'ai cinquante mille francs de rente, je vous les donne.
M. DE ROSTANGES.
Un moment, et ton neveu?
LE RAROX.
Il n'aura rien; un drôle, qui est mon seul parent, l'héritier de mon nom, et qui s'avise de devenir amoureux!
PAULINE
Amoureux ?
Une passion dont on ne connaît pas l'objet, mais qui lui fait négliger ses devoirs, son avancement.
AIR de Marianne. (Dalayrac.)
Morbleu! ce n'est pas à son âge Qu'il est permis d'être amoureux,