SCENE XVI
Les mêmes ; M. DE ROSTANGES, LE BARON.
M. DE ROSTANGES.
Eh! mon Dieu! quel est ce bruit ? M. Guichard, mon notaire, qui livre une bataille !
KERKAVEL.
Quoi ! c'est là votre notaire ?
M. DE ROSTANGES.
Et celui de toute la ville.
GUICHARD
Voilà une heure que je le ré... répète à ces messieurs, et vous conviendrez que c'est très-désagréable, moi dont les mo... moments sont précieux, et mon épouse, madame Guichard, qui m'a... m'attend.
M. DE ROSTANGES, souriant.
En effet, j'oubliais que vous étiez jaloux; mais puisque vous aviez envoyé un confrère, ce jeune homme qu'ici j'ai vu tantôt à votre place...
GUICHARD
A ma place!
M. DE ROSTANGES, montrani le cabinet.
Oui, et qui môme était indisposé, était malade...
LAGUÉRITE.
Comment, ils étaient deux ? Dites donc, mon commandant, je crois que c'est le malade qui aura sauté le pas !
(U montre la fenêtre.) KERKAVEL.
Je le crois aussi. Mais que nous disait donc celte petite fille?
LA PETITE SŒUR Ut
JENNY
Écoutez donc, est-ce qu'on peut s'y reconnaître ? tous ces messieurs se ressemblent, c'est le môme uniforme.
LAGUÉUITE.
Il sera peut-cire encore temps et je vous en rendrai bon compte.
(il sort.) GUICHARD.
Vous avez raison; c'est lui qui... qu'il faut arrêter; certainement, un notaire qui s'introduit dans les maisons pour vous enlever une cli... clientèle, ce sont de ces abus que l'autorité doit ré... réprimer.
KERKAVEL,
Eh! il ne s'agit pas de cela !
GUICHARD
C'est qu'il y a un sort attaclié à ce maudit contrat, et je crois vraiment qu'il ne se fera pas d'aujourd'hui! Je viens u...une première fois, on me fait attendre ; une seconde, on... on me renvoie; une troisième, on m'a... m'arrête.
LE BARON
De sorte que si vous reveniez une quatrième, je ne' sais pas ce qui vous arriverait. Eh bien ! raison de plus pour ne pas désemparer et pour rédiger sur-le-champ les articles.
KERKAVEL.
Au fait, nous vouHons un notaire quel qu'il fût; le voilà, terminons.
M. DE ROSTANGES.
Oui, oui, terminons; mettez-vous là, et écrivons.
(Sf. Guichard est à la table, M. de Kerkavel s'asseoit à sa droite, le baron et M. de Rostanges se mettent à sa gauche, en demi-cercle, de sorte que il. de Rostanges est le plus près de Jenny.) JENNY, à part.
Ah! mon Dieu! les voilà tous d'accord. (Haut.) Mais, mon papa, ma sœur qui n'est pas là?
M. DE ROSTAXGES.
On la fera appeler pour signer.
GUICIIAftn, tnilUint sa plame.
C'est une chose bien importante, messieurs, que la ré... rédaction d'un contrat de mariage; j'ai apporté mon Co... Code civil. Voyons pour les épou.v l'article des do... do... donations.
JENNY
Ah ! mon Dieu! monsieur Guichard, votre femme a-t-cUc envoyé à ma sœur ce modèle de robe qu'elle lui avait demandé ?
GUICHARD, s'arrètaiit tout court.
Qu'est-ce que c'est '!
M. DE ROSTAXGES.
Vous voyez bien, Jenny, que nous sommes en affaires; et s'il vous arrive de nous interrompre, je vais vous renvoyer.
JENNY
Mais, mon papa, c'est essentiel, puisque c'est pour le bal de ce soir.
M. DE ROSTANGES.
C'est bon, c'est bon, tenez-vous tranquille, et jouez là dans votre coin avec voire poupée, ou sinon...
JENNY va s'asseoir à l'nulre coin du théâtre en [irenant sa poupée d'un air boudeur.
C'est désagréable ; on ne peut rien dire.
M. DE ROSTANGES, sévèrement.
Qu'est-ce que c'est?
JENNY
Je ne dis rien, mon papa, je joue avec mademoiselle. (Pniiant à la poupée.) Voyons, mademoiselle, tenez-vous droite et obéissez-moi, pour ([u'au moins il y ait quelqu'un à qui ça arrive dans la maison. D'aliord, que je vous fasse belle pour votre noce ; parce ([ue je vais vous marier à .M. Toli-
cliinelle... Hein, ça vous convienL-il?... Non? Eh bien! c'est égal ; parce que dès que ça plaît au papa et à la manivin, ça sut'tit... Qu'est-ce que c'est? je crois que vous laites la grimace ? Vous trouvez peut-être que M. Polichinello est trop vieux, et qu'il ne pourra pas vous conduire au bal ? Kh bien 1 vous ferez comme madame Guicliard, qui y était l'autre jour avec ce petit blond, M. Théodore, le maître-clerc.
GUICHARD, qui écrit, s'arrête et reste 1h plume en l'air.
Hein! qu'est-ce?... qu'est-ce que c'est?
M. DE ROSTAXGES.
Eh bien! qu'avez-vous donc? Continuez.
GUICHARD
Rien. C'est que quelquefois ces pe... petites filles font des remarques...
JENNV, continuant à parler à sa poupée.
Dieux ! que vous allez être une belle madame, avec ce chapeau-là! Voyez-vous, vous seriez ma bonne amie, et je viendrais vous faire la cour. Voyons un peu, mademoiselle, qu'est-ce que vous me diriez? allons donc, répondez-moi, comme disait ce matin ma sœur à ce beau jeune homme...
LE BARON, prêtant l'oreille.
Hein!
M. DE ROSTANGES, l'arrêtant.
Chut! taisez -vous donc.
(ils écoutent.) JENNY.
o Oui, c'est vous que j'aime et que j'aimerai toujours; en « vain on veut me marier à un autre... cela est impossible à « mon cœur. »
M. DE ROSTANGES, voulant se lever.
Morbleu !
LE BARON, le retenant à son tour.
Mais, mon ami, tenez-vous donc !
GUIGHARD.
Nous disons, après cela, pour les acquêts de la communauté?...
LE BARON, écoutant toujours.
Oui, oui, faites comme vous l'entendrez. (Regardant Jenny.) Allons, elle ne veut plus parler à présent.
JENXY fait un geste pour montrer qu'elle s'aperçoit qu'on l'écoute, et elle continue.
Voyons maintenant votre leçon de lecture, car vous êtes bien peu avancée pour votre âge, ma chère amie ; vous ùtes
si paresseuse!... Allons, lisez avec moi. (Prenant un papier sur la table et faisant lire sa poupée.) M, a, ma, chère... Pauhne...
M. DE ROSTAXGES, à part.
Une lettre adressée à ma fille I
LE BARON
A ma prétendue !
JENNY, épelant.
N, 0, t, not... notre ; a, m, am... o, u, r, our... notre amour... mais allez donc, mademoiselle! tout le monde connaît ce mot-là.
M. DE ROSTANGES.
Si je pouvais prendre cette lettre !
(Pendant qu'il s'approche doucement pour la saisir, Jenny qui l'observe du coin de l'oeil, déchire le papier en plusieurs morceaux.)
LE BARON, à part.
Oh ! la petite masque !
JENNY
C'est bien ; voilà maintenant de quoi vous faire des papillotes.
AI. DE ROSTANGES.
Ouc venez-vous de déchirer là, mademoiselle?
JENNY, froidement.
Rien, mon papa ; c'est une lettre à ma sœur, un papier (lu'elle a laissé traîner.
M. DE ROSTANGES.
El de qui est ce papier ? car je présume que vous l'avez lu?
JEX.NY.
Oh ! oui, mon papa, et tout couramment : si vous m'aviez entendue, vous auriez été bien content; mais je ne sais pas ce que ça veut dire : c'est d'un jeune homme qui parle de flamme, d'amour, et qui dit qu'il est le mari de ma sœur, vu que ma sœur lui a promis de l'épouser.
LE BAROX.
De l'épouser !
M. DE ROSTANGES, au baron.
Laissez donc, laissez donc! (AJenny.) Et quel est son nom?
JENNY
Oh ! son nom, je l'ai retenu parfaitement : c'est M. de Villiers, officier de marine.
KERKAVEL, M. DE ROSTANGES et LE BARON, chacun avec une intention différente.
Villiers !
M. DE ROSTANGES et LE BARON, riant.
Ah! ah! ah!... elle m'a fait une peur!
JENNY, â part.
Eh bien! qu'est-ce qu'ils ont donc?
LE BARON, riant et regardant M. de Rostanges avec intelligence.
C'est ça ; la petite sœur a écouté aux portes, impossible de lui rien cacher; je vois qu'elle sait mon nom.
KERKAVEL.
Comment, votre nom ?
LE BARON
Eli! oui, c'est le mien.
KERKAVEL.
M. de Villiers! celui qui a eu celte querelle avecle viceamiral?
Moi-même, et vous allez le voir tout à Theure, quand je signerai le contrat.
KERKAVEL.
Comment, c'est vous! Ah ! mon ami! mon cher ami! pourquoi diable êles-vous venu me dire cela? j'en suis désolé!
LE BARON
Et pourquoi donc?
KERKAVEL.
Désespéré, vous dis-je; mais je suis obligé de vous arrêter.
LE BARON
M'arréter!
JENNY
Allons, voilà que j'ai fait arrêter l'autre! ils ne s'y reconnaissent plus.
KERKAVEL.
Si, vraiment! j'y vois clair, vous êtes condamné à trois mois d'arrèls ; et comme vous n'en avez encore subi que deux et demi...
LE BARON
Qu'est-ce que vous dites donc là?
KERKAVEL.
Ne voilà-t-il pas deux mois et demi que vous êtes au château Saint-Vincent, que vous vous en êtes échappé avanthier, qu'on a donné ordre de vous poursuivre?
Ah çà! il perd la tête, le commandant!