‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 46 sur 154 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

URSULE, assise à une table et écrivant; POT-DE-VIN. P0T-DE-V1\, à part.

Il est vrai de dire qu'on trouverait difficilement une jeune personne plus studieuse et plus appliquée que notre jeune maîtresse : elle ne m'a pas seulement vu entrer.

URSULE, apercevant Pot-de-Vin, et serrant précipitamment sa lettre.

Qui vient là? Comment! c'est vous, monsieur Pot-de-Vin?

POT-DE-VIN

Oui, mademoiselle ; en qualité d'intendant du cluiteau, je suis partout, je vois tout. Il est vrai de dire que j'ai la vue

bonne, (indiquant le pnpier qu'elle tient à la main.) C'est, je le présume, une lettre qu'il faut porter quelque part ?

URSULE, serrant le papier et le mettant dans son sein.

Non, non. C'est une liste de livres.

POT-DE-VIN

De livres de méditation, j'en suis sûr ; car vous en lisez beaucoup, et je ne m'étonne plus de vos projets : maîtresse de vous-même et d'une fortune immense, vous retirer du monde, entrer dans un chapitre de chanoinesses; voilà qui doit servir de modèle à toutes les jeunes personnes de la province.

URSULE

Mais si elles faisaient toutes comme moi, je ne sais pas si la province y gagnerait; d'abord on se marierait peu.

POT-DE-VIN

Et tout n'en irait que mieux. Je ne conçois pas cette manie qu'ont maintenant les jeunes personnes de qualité ; elles veulent toutes se marier.

AIR do Marianne. (Dalayrac.)

Selon moi, c'est une folie :

II vaut bien mieux, en vérité, Garder pour soi toute sa vie Sa fortune et sa liberté.

Pour un grand bien.

Je sais fort bien Qu'il faut un maître, et surtout un gardien ;

C'est mon devoir,

Et j'ai pu voir Que quand on veut gérer,

Administrer, Plus d'un souci vous accompagne; Il faut de l'aide... eli bien! l'on prend, Au lieu d'époux, un intendant; Et tout le monde y gagne.

C'est ce que fait mademoiselle de Mireval, votre tante.

URSULE

Permettez, monsieur Pot-de-Yin ! malgré ses soixante ans, ma tante n'est point une ennemie du mariage.

LE MARIAGE ENFANTIN lOT

POT-IIE-VIN

Il est vrai qu'elle l'encourage beaucoup dans ses domaines; mais pourquoi l'aiine-t-elle? parce qu'elle a toujours 6l6 demoiselle; et moi je le déteste, parce que...

URSULE

J'entends, vous avez été marié?

POT-DE-VIX

Mieux que cela, je le suis encore; j'ai de la famille... Heureusement, mademoiselle Céline, votre cousine, par suite du parti que vous prenez, va réunir sur sa tête l'héritage que vous partagiez ensemble; n'ayant que onze ans, et orpheline comme vous, il se peut que d'ici à quelque temps elle ait besoin d'un intendant.

URSULE, souriant.

Je crois que celle-là préférera un mari.

POT-DE-VIN

Elle peut prendre les deux, et n'en sera que mieux, tant elle est étourdie; car il est vrai de dire...

URSULE

Je remarque, moi.iieur Pot-de-Vin, que voilà une locution que vous affectionnez beaucoup : Il est vrai de dire!..,

POT-DE-VIN

C'est une habitude que j'ai prise, en réglant mes comptes, et que j'ai conservée, parce que, dans la bouche d'un intendant, cette phrase-là ne peut pas nuire ; seulement ça étonne d'abord, et puis l'on s'y fait.

AIR du vaudeville do L'Ecii de six francs.

En ma personne on voit du reste Un intendant de qualité, Et j'ai su, par un gain modeste^ M'arrondir avec probité. {Bis.) Oui, ma fortune, je m'en vante, Se trouve faite, ou peu s'en faut...

URSULE

Ah ! tant mieux : vous allez bientôt Songer à celle de ma tante !

(On sonne.) POT-DE-VIN .

Tenez, la voilà elle-même qui sonne ; ce sera quelque nouveau tour que lui aura joué mademoiselle Céline. Depuis que M. le baron do Balainville s'est avisé d'envoyer ici son fils Octave, ces deux enfants-là nous font tourner la tête. Ils sont curieux ! curieux!... A propos, savez-vous pourquoi depuis hier soir on a décoré la cliapelle du château ? J'ai vu apporter de Paris quelque chose qui ressemble à une corbeille de mariage, (on sonne encore.) On y va, on y va ! à peine si l'on peut causer une minute !

(il sort.)

SCÈXE II.

URSULE, seule.

Le voilà parti! plaçons vite ma lettre sous ce vase, dans l'endroit accoutumé. Fut-on jamais plus malheureuse! être mariée depuis huit jours, et n'oser pas même écrire à son mari ! ce bruit de ma vocation reli:?ieuse est tellement établi, je l'ai moi-même annoncée si formellement à ma tante et à tous mes parents, et même à la cour, que je tremble à l'idée seule de l'éclat que cela va produire ! Comment leur avouer que je n'ai jamais cessé d'aimer M. de Luzy, que la nouvelle de sa mort, répandue par un courrier de l'armée, m'avait seule décidée à renoncer au monde? et que maintenant... eh bien ! maintenant je suis sa femme, et il faut toujours qu'on le sache.

Ain de Teniers.

Je lui jurai constance pour la vie.

Quand il partit pour les combats.

Au ciel je jurai d'ôlre unie,

Alors que j'appris son trépas.

Des deux serments que mon cœur me rappelle Lequel tenir?... dans mon trouble secret, Je me suis dit: Je dois être fidèle

Au premier serment que j'ai fait.

Il n'y a donc plus à présent que ce mariage à déclarer, et si je pouvais m'entendrc avec M. de Luzy... mais quand il vient quelquefois chez ma tante, j'ose à peine le regarder; il me semble que tous les yeux sont fixés sur moi; (Montront le vase.) et si l'on surprenait ma correspondance avec un mousquetaire, quel scandale !

Page 1