SIR EDOUARD, LADY MOROSE
SIR EDOUARD
Vous daignez donc, milady, pardonner la hardiesse de "ma visite ?
LADY MOROSE
Vous pardonner... eh ! mais j'en suis enchantée... je vous avoue même qu'il y a longtemps que je vous attendais.
SIR EDOUARD
Plût au ciel!... mais j'avais juré de ne reparaître à vos yeux que lorsque je serais digne d'être votre ami... lorsque je vous aurais oubliée.
LADY MOROSE
Ain du vaudeville du Piège.
Voilà pourquoi je vous revoi, J'entends !
SIR EDOUARD
Oui, celle longue absence Est encor, quoique malgré moi, Une preuve de ma constance.
Combien ces trois ans me coûtaient !
Ah ! si vous me rendiez justice, En conscience, ils me devraient Compter pour trois ans de service.
LADY MOROSE
Enfin, vous voilà, vous êtes raisonnable... vous êtes notre ami... de plus notre défenseur : que de raisons pour vous bien accueillir!... Dites-moi, Edouard, quelle nouvelle y a-t-il? et quel était ce vaisseau qui est resté quelque temps en vue de la rade ?
SIR KDOUARD.
Je crois que c'est un corsaire qui voulait se ravitailler dans l'Ile de Guernesey... mais le mauvais temps l'a empc'ché d'aborder, et a môme fait échouer une de ses chaloupes où nous avons trouvé quelques munitions et des habillements...
LADY MOROSE
Ils sont partis, à la bonne heure ! car nous n'existions jjfls... nous surtout dont le château est presque au bord de la mer... plus de réunions, plus de société, plus de jeunes gens dans nos bals... c'est une très-vilaine chose que la guerre... Vous nous restez, n'est-il pas vrai? vous dînez avec nous... justement nous avons du monde et je veux vous présenter à lord Morose mon mari.
SIR EDOUARD
Je ne sais si je dois accei)ter, après la demande que mon père lui a adressée, et la manière dont il nous a répondu.
LADY MOROSi;.
Comment ! elle était de vous cette lettre par laquelle on lui (leinandail en mariage nnss llenrielle sa si'ur... une lettre qui l'a mis dans une colère...
SIR EDOUARD
Eli I pour quelle raison?... d'où lui vient cette prévention contre moi... contre queliju'un qu'il n'a jamais vu?
LADY MOnOSE.
Mais, il aura entendu parler de vous.
Ain ili^ Marianne. (DALWnAC.) Peut-ûtrc a-t-il su que naguère De moi vous ùliez amoureux ?
SIR EDOUARD
Je n'en ai jamais fait mystère
IEt je le disais en tous lieux.
Je publiais, Je proclamais Et mes ardeurs Ainsi que vos rigueurs.
En quoi, morbleu!
Un tel aveu A sa colère a-l-il pu donner lieu ? II crierait bien plus haut, j'espère, Et j'en serais moins étonné, Si jadis vous m'aviez donné Quelques droits de me taire.
LADY MOROSE, cans compter que, dans ses idées, les soins et les détails d'une noce vont encore ajouter à ses chagrins.
SIR EDOUARD
Ses cliagrins, dites-vous?... eh! qu a-t-il donc? bon Dieu!
LADY MOROSE
Ce qu'il a, mon cher Edouard ? une fortune immense, une habitation magnifique, une santé excellente, une femme qui ne s'occupe (jue de lui, des enfants qu'il adore et qui lui promettent une heureuse vieillesse... je vous demande s'il y a moyen d'y résister.
S'R ÉnOUARD.
J'entends, il est attaqué du spleen.
154 COMÉDtES — VAUDKVILLES
LADY MOROSE
Non, vraiment... il n'a pas le temps de s'ennuyer, et loin d'être dégoûté du monde et des plaisirs, il les aime beaucoup; mais il aune tournure d'esprit singulière... originale... en un mot, c'est un véritable Anglais. A défaut de mallreurs réels, son imagination très-susceplible a transformé en chagrins véritables une foule do petites contrariétés qui sont le partage de la condition humaine, et auxi[uelles l'homme le plus heureux ne peut échapper. Son esprit ingénieux en découvre à chaque pas, à chaque instant du jour. Le plus léger contre-tciiij)s, le désagrément le plus insensible pour tout autre a le don d'empoisonner tous ses plaisirs, et de lui persuader qu'il est l'être le plus malheureux du monde... C'est-ce qu'il appelle les misères de la vie humaine... s'il projette une promenade, une visite inattendue qui le relient à la maison est pour lui un supplice effroyable... s'il attend quelqu'un, une minute de retard le met à la torture... s'il veut écrire, une plume mal taillée, une encre épaisse, le papier qui boit, lui fournissent mille prétextes nouveaux d'exhaler ses douleurs!... La campagne, la ville, la solitude, le grand monde, tout est pour lui une source de tourments à s n usage, de chagrins particuliers plus ridicules les uns que les autres et qui finiront par le lendre insupportable à ses amis et à lui-même.
SIR EDOUARD
D'honneur, sa folie est nouvelle.
LADY MOROSE
J'ai formé vingt fois le projet de le corriger... mais j'avais besoin d'auxiliaire... et puisque vous voilà... il me semble qu'en nous entendant bien, nous pourrions travailler i\ la fois pour son l)o:i!ieur... pour le vôtre... Oli ! je ne vous oublie pas... je sais (Mie des avantages réciproipies étant 1^ base de toute coalition, il faut d'abord...
SIR EDOUARD
Ah! madame, puuvez-vous penser?...
LliS l'ETlTKS MISÈRES U E LA V I K 11 U M A I N K 155
LADY MOROSE
AIR (lu vaiuleville ilu Sophie Arnould.
Mon Dieu ! je sais m'y connaître:
Dans chaque Irailô do paix Chacun jure toujours d'être Fidèle à ses Intérêts.
Ainsi, pour bien nous entendre, Apprenez donc qu'aujourd'hui Le parti que je veux prendre C'est...
(On entend sonner très-fort.) Mais j'entends mon mari.
Eh ! vile, éloignez-vous d'ici.
SIR EDOUARD
Eh! mais, mon Dieu! quel supplice!
Daignez au moins m'expliquer...
LADY MOROSE
Xon, je veux qu'on m'obéisse.
Et partez sans répliquer. {Bis.)
SIR EDOUARD
Oui, je iiars sans répliquer,
(Sir Edouard sprt.)