LORD MOROSE, LADY MOROSE
LORD MOROSE, en robe de chambre, marchant en gronJanl et sans regarder sa femme.
Par exemple, celui-là est trop fort.
LADY MOROSE
Eh ! mou ami ! (ju'y a-t-il donc?
LORD MOROSE
Il y i, madame... ce qu'il y a? encore une, une des plus
grandes misères de la vie humaine. . c'est-à-dire que celle- Jà, il n'y a pas moyen d'y tenir.
LADY MOROSE
J'entends... il faut vous brûler la cervelle.
Oh! ce n'est pas nécessaire, et à la tournure que prennent les choses, il n'y aura pas besoin de cela pour mettre fin à mon existence.
LADY .MOROSE
Ah! mon Dieu! (ju'avez-vous donc?
LORD MOROSE
Ce que j"ai, madame? je meurs de faim.
LADY MOROSE
Oh! celte fois, vous avez raison, et voilà une calamité réelle... Holà! quelqu'un... le cliocolat de railord.
LORD MOROSE
Eh! mon Dieu!... on me l'a déjà apporié; mais concevezvous une situation plus cruelle que celle d'un homme qui, après avoir attendu deux heures son déjeuner, tombe sur une tasse de chocolat en pleine ébullition !... soixante-deux degrés de température... de sorte que la première gorgée m'emporte la langue et le paliis...
LADY MOROSE
Pour moi qui envisage toujours les malheurs du bon côté... je vois dans celle suite de catastroplics un grand avantage... c'est que vous déjeunerez ici, et que vous prendrez avec moi une tasse de thé!... mais, convenez, mon ami, que vous êtes bien heureux d'éprouver de tels accidents!... sans cela de quoi vous plaindriez-vous?... et n'estce pas, comme nous le lisions l'aulro jour, la feuille de rose ï»liée (pii cnq)éc'liail le sybarite de dormir?
LORD MOROSE
Feuille de rose, tant que vous voudrez, mais si j'ai les
nerfs plus irri(al)lcs!... si j'ai une sensibilité plus exquise! si enfin la feuille de rose pliée produit sur moi le môme effet qu'une ronce ou qu'une épine... me défcndra-t-on de crier?
LADY MOUOSK.
Non, sans doute... mais ([ue diriez-vous, monsieur, si vous éprouviez des malheurs véritables?
LORD MOROSE
Je les supporterais, madame, je les supporterais avec courage.
LADY MOROSE, à part.
C'est ce que nous verrons.
LORD MOROSE
Enfin, avant de vous connaître, j'avais été veuf; et tout le monde vous dira comment j'avais pris cela. Dans les coups du sort, dans les revers de fortune... on a une force d'àmo, une philosophie qui vous soutiennent... on est là pour être malheureux... on le sait et l'on s'y attend... mais ces tribulations imprévues qui vous poursuivent au milieu des plaisirs; qui vous atteignent dans les bals, dans les spectacles, dans les conceris !... cis vexations d'autant plus cruelles, qu'elles sont de tous les instants, et qu'elles vous surprennent toujours au moment où l'âme du philosophe y est le moins préparée... je vous demande, madame, comment les supporter?... Et vous-même, ne l'avez-vous pas éprouvé cent fois? quand vous entrez, par exemple, dans une salle de bal... avec une robe magnifique, dont les fleurs seules me coiîtcnt cinquante guinées, et que le premier élégant qui s'avance pour vous saluer met le pied sur votre garniture... de sorte qu'au moment où vous vous relevez de votre révérence, la robe se trouve déchirée jusqu'au corsage... est-il au monde une position plus affreuse que la vôtre?
LADY MOROSE
Mais, oui... c'est celle du pauvre malheureux qui est cause de cet accident.
LORD MOROSE
Eh bien ! madame, je vous y prends enfin, voilà comme j'étais hier... voilà ce qui m'est arrivé avec la duchesse de Devonshirc... et si je vous citais mille autres contrariéiés habituelles, dont une seule suffit souvent pour empoisonner tout le plaisir qu'on s'était promis!... A l'Opéra c'est un homme à larges épaules, haut de six pieds et demi, qui s'assied juste devant vous pendant tout le ballet... il a même des ailes de pigeon qui interceptent les ouvertures de côté, et qui ne vous laissent que des jours de souffrance!... Au bal, vous êtes accompagné par un mu>icicn qui est toujours une mesure avant ou après vous!... Au concert, vous écoutez votre air favori chanté par madame Catalani, et vous entendez votre voisin accompagner le chant avec la voi.K la plus fausse des trois royaumes!... Au jeu...
LADV MOROSE.
Oh ! c'en est trop, et voilà des tourments dont l'idée
seule me fait frémir.
LORD MdROSE.
Alli du vaudeville de Rabelais.
Peul-on trouver, je le demande, Une calamilé plus grande, Et fut-il jamais sous les deux Un mortel aussi malheureux'/
J'ai du courage, je m'en flatte, Mais il faudrait, dans maint salon.
La patience de Socrale Du la constance de Galon, Quand, dans l'ardiur de votre zèle El tout fier de votre secret, Vous racontez une nouvelle Que tout le inonde connaissait.
Lorsqu'une maille déplorable S'échappe de votre bas noir, El lorsqu'un avis charilaLde
LES l'ETITKS MISÈlSES DE LA VIE HUMAINE 159
\'ienl vous en faire apercevoir.
El jugez quel tourment j'éprouve Lorsque, du lrioin[ihe assuré, Avec brelan d'as je me trouve Tomber sur un brelan carré!
D'être mat aux échecs je tremble; Au wisth je perds toujours le rob ; Sur moi seul enfin je rassemble Toutes les misères de Job.
Peut-on trouver, je le demande, Une calamité plus grande, Et ful-il jamais sous les cieux Un mortel aussi malheureux'!*
Et chez soi, comment peut-on vivre !
D'une porte on entend le cri ;
Et là, c'est un flambeau de cuivre
Qui sillonne un marbre poli.
A table, on a pris pour serviette
Un beau pantalon de nankin!
Le matin, à voire toilette,
Le savon glisse en votre main ,
On a la bartfi à moitié faite,
El l'on poursuit sur le parquet
La fugilive savonnette
Qui roule et s'emplit de duvet !
Toujours nouvelle impatience...
Enfin, madame, enfin ce thé
Dont vous flattiez mon espérance,
Vous voyez s'il est apporté.
^I1 sonne.) Tom ! Williams!... misère nouvelle!
Un valet qu'on appelle en vain; Et- voire sonnette infidèle Casse et vous reste dans la main !
(il se jette désespéré dans un fauteuil avec le cordon de la sonnette à la main.)
Peut-on trouver, je le demande, Une calamité plus grande,
160 COMÉDIKS VAUDEVILLES
Et ful-il jamais sous les cieux Un mortel aussi malheureux ?
(il appellfc )
Williams... Tom... Williams!