‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 88 sur 154 · SCÈNE IL CÉLICOUR, JULIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL CÉLICOUR, JULIENNE

Ah! c'est toi que je cherche, Julienne...

JULIENNE

Comment ! monsieur, vous v'ià... Ali ! mon Dieu! sauvezvous vite, c'est ici que M. de PlinviUo et sa nièce vont venir déjeuner, et...

CÉLICOl R.

Ne crains rien, je sais que tout le monde dort encore au château.

JULIENNE

M;iis je vous avais fait prévenir il y a quelques jours par mon oncle qui allait à Paris.

l'amant bossu l'Jd

CKLICOIR.

Oui... oui, j'ai vu Ion oncle... je l'ai ramené avec moi, et maintenant, il est tout à fait dans mes intérêts... nous avons pris des arrangements; et dis-moi : il est donc vrai que la charmante Aglaé va être sacrifiée ?...

JULIENNE

Sacrifiée !... Non, monsieur, elle va être mariée.

CÉLICOUR.

I C'est la même cliose, du moment que ce n'est pas moi qu'elle épouse.

JULIENNE

Dame! aussi, pourquoi ne pas la demander en mariage?

t CÉLICOUR.

Il fallait au moins se faire connaître ! et comment?... Je rencontre Aglaé dans un spectacle, où je ne vois qu'elle, et oij elle ne daigne seulement pas me remarquer ! est-ce ma faute?... J'apprends qu'orpheline et maîtresse de sa fortune, elle doit, jusqu'à l'époque de son mariage, rester dans une pension, oii j'essaye en vain de me présenter... Une pension absurde... pas de distribution de prix, pas de concerts... pas même de ces petits bals de société... oii c'est si commode !

JULIENNE

Ah! monsieur... le jour de la fête de la maîtresse.

CÉLICOUR.

Oui, c'était joH... est-ce que c'est ainsi que cela se pratique ?

AIR : Un homme pour faire un tableau. {Les Hasards de la guerre.)

En exclure les jeunes gens,

Ou du moins, de peur de scandale,

Admettre à peine les parents

Dans la ligne collatérale !

Il fallait, pour oser danser,

Qu'on eût une sœur, une fdle;

11)4 GOMKDIES — VAUDEVILLES

Et même on ne pouvait valser Qu'avec ses papiers de famille.

Aussi, impossible de se voir; et sans toi, Julienne, qui as bien voulu quelquefois te charger de mes lettres... des lettres sans réponse... il est vrai... mais enfin, j'espérais, lorsque j'apprends qu'Aglaé a quille sa pension, qu'elle est venue depuis Imit jours dans ce château, chez un de ses oncles qui va la marier... Je le le demande, devais-je m'allendre à cela après six mois d'amour el de constance?

JULIENNE

Six mois de constance... voyez donc le bel effort!... pardine, monsieur, v'ià-t-il pas de quoi vous vanter !

CELICOUR.

Non, ma chère enfant; mais il faut en tout de la proportion, et on doit avoir égard à la complexion des individus... ce qui ne serait rien pour un céladon, peut être beaucoup pour un jeune homme à la mode; et certainement six mois d'épreuve, ce n'est pas trop; mais c'est bien... c'est raisonnable... Si ta maîtresse me connaissait, je suis sûr qu'elle m'en saurait gré... mais dis-moi, mes lettres ont-elles produit quelque impression ? penses-tu qu'elle soit disposée à m'aimer ?

JULIENNE

Ça... je croirais assez qu'elle a des dispositions... car depuis huit jours que nous sommes ici, et que la poste a manqué, \u qu' vous n'avez pas écrit. ..elle est dès 1' matin qui va, vient, tourne alentour de moi, comme si elle attendait quelque chose.

CÉUICOUR.

Et le prétendu'^...

JULIENNE

Un M. Pichard... un jeune homme de mérite à ce (ju'on dit; mais qu'elle ne connaît pas plus que vous. C'est un mariage d'intérêt; des arrangements de famille... elle obéit,

l'amant hossu 195

parce que nous autres flcnioisclles nous obéissons toujours... mais je suis bien sûre que s'il se présentait quelque moyen de se dégager...

CÉLICOUU.

Eh bien! je suis venu pour cela... cl cette occasion, je la ferai naître.

JULIENNE

Vous, monsieur, et par quel moyen?...

CÉLICOUR.

Oh ! c'est un moyen de comédie... sais-tu ce que c'est que la comédie?...

JULIENNE

Pardi... à c'te pension où j'étais, on ne faisait que ça... et moi qui vous parle, j'ai joué un rôle muet dans le Pacha de Suresnes.

AIR du vaudeville de Oui ou Kon.

Ma fui', c'était fort de mon goût,

Et puis c'est util', je 1' parie:

Puisque dans le monde et partout

On dit qu'on jou' la comédie, Puisqu' les femmes, on peut l'assurer.

Dans ce genre sont des modèles,

Un pareil talent doit cnlrer Dans l'éducation des d'nioiselles.

Mais, quand j'y pense, un moyen de comédie inventé par vous, ce doit être joliment malin !

CÉLICOUU.

Au contraire, c'est tout ce qu'il y a de plus usé... je ne crois pas même qu'd existe rien de plus commun.

Tiens ! pourquoi donc que vous ne prenez pas du neuf?

CÉLICOUR.

D'abord, parce qu'il n'est pas aisé d'en trouver, et ensuite

196 COMÉDIES — VAUUKVlLLKb

parce que ce moyen-là a toujours réussi... j'étais encore hier aux Français ; on donnait, je crois, deux pièces où les amants n'ont pas employé d'autres moyens que le mien, ça n'a pas manqué... et à la lin de la soirée, ils étaient tous mariés.

JULIENNE, vivement.

AIR du vaudeville du Petit Courrier.

Voyons donc c'te recette-là !

J' veux m'en servir, dit's-la moi vite ; Comm' dans ces speclacl's on profite !... Pour moi, dans ceux qu' j'ai vus déjà, A peine on a fait connaissance Qu'on s'marie, et c' qui m'a séduit', C'est la manier' dont ra commence.

Et surtout ceir dont i;a finit.

Aussi, j' vous écoulons.

CÉLICOUR.

Pourquoi Aglaé, pourquoi M. de Plinville ne m'aiment-ils pas encore?... c'est qu'ils ne m'ont jamais vu... eh bien! je vais, comme cela se pratique, arrivera la place du prétendu, et du premier coup d'œil, j'achève la conquête de la nièce, et je commence celle de l'oncle. Quelle que soit son opinion, c'est la mienne... je ne vais qu'à cheval, ou en tilbury; je me promène à pied, dans ses jardins, la canne à la main, et le chapeau de feutre gris en promontoire... je ne joue que l'écarté ou l'impériale... je lais son piquet, et même sa parlie de loto... que résulte-t-il d'un pareil dévouement ? que je gagne sa confiance, son amitié, qu'il ne peut plusse passer de moi, et quand, deux ou trois jours après, le prétendu arrivera... vois-tu l'oncle surpris... hésitant... tremblant que je ne sois pas le véritable Pichaid... enlin après quelque scène d'IIéraclius ou des Méiiechmes, c'est à sa nièce qu'il ose s'en rapporter...

a Devine, si lu jioux, et choisis, si lu l'oses, d

l'amant bossu 197

Elle devine, choisit... Dénoûmcnt obligé, maf-iage de rigueur : la pièce finit, et mon bonheur commence.

JULIENNi;.

Ma fine ! monsieur ; ça me parait bien beau ; mais comment pourrez-vous soutenir ce rôle, avec vot' tête, et vot' étourderie... jouer au loto... parler raison...

CÉLICOUR.

Va, sois tranquille, le prix qui m'attend a trop de charmes pour que je ne fasse pas l'impossible pour l'obtenir. Je cours me présenter; annonce M. Pichard.

JULIENNE

Dans ce costume-là ?

CÉLICOUR.

Oîi veux-tu que j'aille emprunter dans le pays... cela donnerait des soupçons.

JULIENNE

Attendez... il y aune valise qui contient les effets du prétendu, et qu'on a sans doute envoyée en avant : mon oncle vous mènera dans le petit pavillon du jardin, où on l'a déposée ; et, par ainsi, vous pourrez représenter M. Pichard au naturel.

CÉLICOUR.

A merveille. Je cours à ma toilette.

AIR .■ Traitant ramour sans pilié. (Yollaire chez Ninon.)

Adieu, surtout du secret.

(Revenant.) Ah !... remets avec adresse Ce billet à la maîtresse, Il l'instruit de mon projet.

JULIENNE

Quoi, monsieur !... qu' voulez-vous faire?

CÉLICOUR.

Allons, ne sois pas sévère, Songe que c'est la dernière...

Sans blesser le décorum, Crois-moi, tu peux la remettre, C'est conclu; voilà la lettre,

(L'embrassant.) Et voilà le posl-scriptum.

(il sort en courant.)

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