M. DE PLI.WILLE
La voici... (Lisant.) « Je vicns d'écrire de Paris à mon fils « pour lui ordonner de m'atlendre chez toi, au château de « Plinville ; et il y sera probablement à la fin de la semaine... « Je t'annonce en outre, à peu prrs pour la même époque, « la visite de madame de Roselle, une veuve charmante, « l'amie de la famille. » (Pariant.) C'est cela même dont je .veux vous parler... Vous connaissez madame de Roselle?...
■ CÉLICOUR, embarrassé.
Mais... monsieur...
M. DE PLINVILLE.
Je n'y pensais plus... c'est juste... vous ne la connaissez pas... son mari l'emmena de si bonne heure dans le fond du Berry. .. Mais enfin, si elle s'arrête ici quelques jours, comme je l'espère, vous en serez enchanté.
CÉLICOUR.
Certainement, mon cher oncle, je ne doute point qu'elle ne soit fort aimable; mais je vous avoue que je n'aime point les visites, la société.
M. DE PLINVILLE.
Et moi, qui n'ai pas d'autres plaisirs, surtout à la campagne.
CELICOUR, à qui Julif-nne fait des signes.
Sans doute... je voulais dire seulement qu'on peut se suffire à soi-même, parce que, avec de l'esprit et de l'agrément dans la conversation, et surtout des talents... parce que, moi, mon père ne m'a jamais gâté, il ne m'a jamais flatté... Il me disait : « Mon ami, tu es un joli garçon, un charmant cavalier; mais cela ne suffit pas : il faut des talents... » Et oserais-je vous demander quels sont ceux que préfère votre nièce ?
M. DE PLINVILLE.
Mais, d'abord, le dessin.
CÉLICOUR.
Tant mieux : parce que moi j'y excelle... j'ai le sentiment du beau... j'aime les belles proportions, et les belles formes.
AIR : Sur tout co que je vous dirai.
Le dessin est un art charmant!
Voyez quel bonheur en ménage:
De son époux, de son amant Retracer la iidèlc image !
Nul plus que moi n'est complaisant, Et ma femme, aussitôt la noce, Pourra jouir de l'agrément De dessiner d'après la bosse.
Ça se trouve à merveille.
M. DE PLINVILLE, riant.
Oui, c'est fort heureux... car je doute que ses autres goiits puissent vous convenir... la danse, par exemple...
CÉLICOUR.
Comment! elle aime la danse!... c'est charmant : car moi je danse à ravir; j'ai pris des leçons des meilleurs maîtres... on me trouvait le mollet audacieux, et le cou-de-pied agaçant; enfin, cet hiver, dans presque tous les bals, j'ai été remarqué.
M. DE PLINVILLE.
Je le crois bien...
CÉLICOUR.
C'est qu'en général j'excelle dans tous les exercices qui demandent do l'agilité, de la souplesse, de 1'... Et voire aimable nièce, où est-elle ? car je ne l'aperçois point.
M. DE PLINVILLE.
Mais, elle est dans le jardin, je le suppose... je vais vous y conduire, et en parcourant toutes les allées, il est imposa sible que nous ne la rencontrions pas.
l'amant bossu 209
CEI.ICOUR, à part.
Cela n'en finirait plus!.., (Haut.) Je vous avoue que je n'aime point à voir un jardin allée par allée, on ne peut pas juger... ce que je préfère, c'est l'ensomble.
M. DE PLINVILLE, avec joie.
Et vous avez bien raison... vous êtes donc amateur...
CÉLICOUR.
Amateur... très-fort, très-fort; j'aime beaucoup les parcs et les jardins... mais pas en détail.
M. DE PLINVILLE.
Eh bien! vous allez être satisfait; Julienne, donne-moi sur mon bureau le plan de ma propriété.
CELICOUR, à part, peniant que Plinville arrange le plan sur la table.
C'est fait de moil il est dit que je ne pourrai jamais la voir... (Hout, regardant le pian.) Dieux!... quel plan de campagne!... que c'est beau!... comme en voilà...
M. DE PLLWILLE, avec joie.
Mais oui... cent soirante arpents.
CÉLICOUR.
Cent soixante arpents!... quel agrément de parcourir cela sur le papier!... qu'est-ce que c'est que cette grande place verte?...
M. DE PLINVILLE.
Comment! vous ne devinez pas?...
CÉLICOUR.
Si vraiment... c'est la pièce d'eau!... c'est charmant... parce que moi, j'aime avant tout les pièces d'eau... il n'y a point de salut sans cela.
M. DE PLINVILLE, d'un air piqué.
Je suis désespéré de n'avoir pas su votre goût; car malheureusement je n'en ai pas.
210 COMÉDIES — VAUDKVILLKS
CELICOUR.
C'est-à-dire, vous n'en avez pas, parce que vous ne le voulez pas... car sans cela...
M. DE PLINVILLE.
Du tout, monsieur! si vous aviez pris la peine d'examiner, vous auriez vu que je n'avais pas de place.
Pas de place, avec cent soixante arpents? je vais vous en trouver une... qu'est-ce que c'est que ce petit rond-là?
M. DE PLINVILLE.
C'est une montagne.
CÉLICOUR.
Eh bien! justement, une montagne... Qu'est-ce que vous avez besoin de cela?... il y en a partout... ôtez-moi la montagne, et mettez-moi là un petit lac.
M. DE PLINVILLE.
Un lac! y pensez-vous?
CÉLICOUR.
Parbleu... un lac... un lac... je n'entends pas le lac de Genève, mais un petit lac de société.
M. DE PLINVILLE.
Et pour l'emplir?
CÉLICOUR.
Vous mettez d'abord un bateau, ça tient de la place...
M. DE PLINVILLE.
Et pour s'y promener?
CÉLICOUR.
Vous vous promenez les jours de pluie... a la campagne, on a de l'eau les jours d'orage... c'est toujours comme cela.
(Regardant à gauche.) Ail ! mOn Dicu !
Eli bien! (lu'avez-vous donc?
l'amant bossu 211
CÉLICOUR.
Rien... c'est que j'ai cru voir i\ travers les massifs... (a part.) C'est elle, c'est Aglaé.
M. DE PLINVILLE.
Oui, à travers les massifs, j'ai ménagé des échappées ; voyez-vous, par là, à droite.
CÉLICOUB, se retournant du côté d' Aglaé.
Non... non, il me semble que de ce côté la vue est plus belle... (a part.) Il faut que je la voie, que je lui parle, que je connaisse mou sort.
M. DE PLINVILf.E, suivant toujours sur le plan.
AIR : Le briquet frappe la pierre. (Len Deux Chasseurs.)
Suivez la première enceinle ; Le labyrinthe est auprès.
CÉLICOUR, à part.
Non, je ne pourrai jamais Sortir de ce labyrinthe,
(Regardùnt à gauche.) Et cependant je voudrais...
M. DE PLIXVILLE, le retenant.
Là sont mes bosquets anglais.
Moi-même je m'y perdrais!
C'est une nouvelle mode...
Par des effets de terrain Vous disparaissez soudain.
CÉLICOUR, à part.
C'est quelquefois très-commode : Je n'y tiens plus et je vais Prendre les bosquets anglais.
(il s'enfuit, et laisse Plinville qui continue. Pendant toute celte scène Julienne a toujours fait des signes à Célicour, et dans ce moment elle cherche à le retenir.)
JULIENNE, à part.
Allons, le voilà parli... Il ne peut- pas rester en place.
M. DE PLirVVILLE, croyant toujours que Célicour ost là, et continuant à lui expliquer sur le plan.
Vous comprenez, n'est-ce pas ? Ici vous vous trouvez dans la grande prairie; et là, à gauche... vous suivez toujours...
n est-ll pas vrai ? (En ce moment il saisit la main de Julienne qui se
trouve auprès de lui.) Eh bien, OÙ est-il donc?... qu'est-il devenu ! Pichard... Pichard!... Et toi qui es restée là, répondsmoi : par où a-t-il passé?
JULIENNE
Moi! monsieur, je n'en sais rien... je ne l'ai pas aperçu.
M. DE PLINVILLE.
Allons, il aura disparu comme une ombre... il me semble cependant qu'il est assez visible... et moi qui croyais trouver en lui un homme sage, posé... Quelle légèreté! quelle étourderie! Il n'a rien de son état... et il n'était pas plus fait pour être bossu...
JULIENNE à part.
Dame! quand on commence!
M. DE PLINVILLE.
C'est tout à fait un petit-maître, un petit-maître difforme. Son père, qui m'écrivait que cela ne paraissait presque pas... jusqu'à présent je n'ai vu que cela de saillant dans sa personne. Julienne, va dire à ma nièce de venir me parler à l'instant môme.
JULIENNE
Oui, monsieur, j'y cours, (a port.) Il est sur (^Montrant son épaule.) qu'il l'a faite trop grosse... faut que je lui dise de la diminuer.
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