DOMINGO
C'est la malle île ce jeune homme que monsieur m'a dit d'attendre au port ce matin, et quoique nous lussions chargés, nous sommes encore ariivés avant lui; il s'arrête ii chaque instant, il apostrophe le ciel et les oiseaux ; ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il ne rencontre pas un arbre sans le saluer, et comme nous sommes arrives par la grande avenue, i;a ne laisse pas que de lui prendre du temps.
DELATOUR
C'est que ce i^arçon a été bien élevé, (a Virginie.; Toi, ma fdlc, va voir si Ton a donné des ordres pour son appartement.
VIRGINIE
Oui, mon papa; sans le connaître, je vois bien d'ici que ce monsieur-là ne vaudra jamais Paul...
(tUe entre d^ins la maison.) DOMINGO, il Delnlour.
Tenez, le voilà enfui !
ROSALA, re-'arilant du coté oii il vient.
Mais c'est qu'il est tort bien, ce jeune homme!
JONATHAN, Jans la maison.
Madomoisollc Jonatlian, arrivez donc!
ROSALA.
On y va !... C'est insiipporlalile, on ne peut lion voir. SCÈNE IV.
I-ES MÊMES, excepte'; Virginie; CHACTAS, entrant d'nn air inspiré et fo.isanl le tour du Ihéàlro.
CHACTAS
Mit «lu vaudeville de La Itobe et les Bottes.
Salut, verdoyantes savanes.
Salut, beau pays des palmiers, Salut, éternelles lianes, Salut, berceaux hospitaliers ; Salut, terre, vierge et féconde ; Salut, aussi, soleil nouveau...
DELATOUR, à part.
Quand il aura salué tout le monde, Il m'ôlera peut-être son chapeau.
ROSALA, i^ui a roponJii par une révérence à tous les saints.
Monsieur, vous rtes trop honnête.
CHACTAS
Que vois-jc '?... tout est original dans ce pays... jusqu'à celte jeune Indienne... Je demande si parmi nos jeunes personnes de Paris on en trouvera de cette laille-là?
ROSALA, entrant dans la mni^on en le saluant encore.
C'est étonnant comme il me regarde !
DELATOUR
Parbleu ! mon cher Bernard, je veux dire mon clier Chaclas, je suis enchanté de te voir sain et sauf.
300 COMÉDIKS — VAUDKVII.LES
CHACTAS
Je vous (leniaiide pardon si je ne m'incline pas, j'ai pour le ([uarl d'heure une cspu-e de fatigue dans la colonne vertébrale.
OELATOIU.
l'as de cérémonie !... Je suis Délateur.
CHACTAS
C'est vous qui clés le vieillard vénérable?...
OELATOUR.
Mais pas tant ! quand on n'a que quarante-cinq an.-'...
CHACTAS
Oui, lionnne niùr serait peut-être plus juste ; mais vieillard vénéraltle sonne mieux à l'oreille ; écoutez : la vérité quand on i)eut, l'harmonie avant tout.
DELATOUR
Kh! mon Dieu ! c'est trop juste, soyons en bonne harmonie, c'est tout ce que je désire.
CHACT.AS, se tournant vers I)omi;igo.
Bon nègre... i.v Deiatour.) Heureusement je sais sa langue, sans cela nous serions dans un bel embarras ; (a Domingo, qui tend la main.) boD nègre, remercie toi d'avoir porté malle à moi, mais être service que cœur seul peut payer et le cœur à moi être toujours débiteur à toi. (voyant qu'il tond toujours la main.) Ça suflit, il cst de CCS êtrcs grossiers mais nobles qu'on offenserait en leur donnant de l'argent.
(Domingo sort.) DELATOnt.
Mais donne-moi donc des nouvelles de ta famille.
Alll : gai, gui. mariez-vous
Dis-moi si tout va bien, Et si ton père Prospère?
Dis-moi si tout va bien, Surtout ne me cache rien.
GHA.CTAS KT ATAL.V 301
CIIACTAS.
Au lieu de l'enseigne brune.
Qui déparait la maison, On vient d'en acheter une D'un grand peintre du Salon,
DKLATOUR.
Dion, bien î (ja va fort bien ; Je vois qu'il a fait fortune,
Bien, bien! ça va fort bien; Mais tout va-l-il aussi bion ?
CHACTAS
Enfin, poiu' l'aider, mon père A pris un jeune commis ; Tout lui sourit, et ma mère Vient do lui donner un fils.
Enteml'le.
DELATOUn.
Bien! bien! Tout va fort bien, A ton père.
Tout prospère !
Rien! bien! tout va fort bien, Il ne lui manque plus rien.
CHACTAS
Bien! bien ! Tout va fort bien, A mon père, etc.
DELATOUR
Quant à toi, il paraît que tu préfères le commerce en grand.
CHACTAS
Oui, le grandiose, c'est mon genre.
DELATOUR
Et quftlle branche de commerce as-tu étudiée ?
CHACTAS
Mais presque toutes... Mon papa a d'abord voulu nie mettre au comptoir, je n'ai pu y rester... après cela, il m'a mis
30â COMÉDIES — VAUDEVILLES
dans les cotons, je n'ai pas pu y mordre; enlin il m'a mis dans l'eau-de-vic, parce qu'il croyait par là me conserver; mais, naturellement doué d'une imagination vagabonde, j'ai dédaigné, comme dit cet autre, le souvenir de la couche de mes j)î'rcs, et jusqu'à nouvel ordre, je me suis lancé indétlniniont dans le romantique.
DELATOUR
C'est une assez bonne partie... celui de la Jamaïque est en hausse dans ce moment.
CIIACTAS, ;i part.
Qu'est-ce qu'il dit donc de la Jamaïque?
DELVTOUR.
Nous en reparlerons, je ne veux pas que tu te mettes à l'ouvrage le jour de ton arrivée; je te laisse libre, et tu pourras l'aire aujourd'hui tout ce qui te conviendra.
CUACTAS.
Oh ! je n'en aliuserai pas... je n'ai jamais été pour les plaisirs tumultueux.
AIH : Combien j'ai douce souvenance.
Avec soin j'évitais la foule, J'eslimais l'oiseau Qui roucoule, La feuille qui tombe ou bien l'eau
Qui coule, Et je faisais du haut des ponts Des ronds.
DELATOUR
Le fait est que voilà des plaisirs bien innûcenis.
C'IACTAS.
Tant il est vrai (piil y a dans l'eau qui coule quelque chose de vague et d'incertain qui est l'homme. Voyez-vous, depuis que mon pied a touché cette terre des souvenirs, depuis que j'ai humé les vapeurs poétiques des savanes embaumées, je ne sais ce qui se passe en moi, il m'a pris un
CIIACTAS ET ATALA 303
(iégOÙt de la vie sociale... f commentant à s'exalter.) Pcndaill
que vous parliez, je regrettais le silence des l'orèts ; lorsque vos accents frappaient mon oreille, je croyais entendre ou la perruche du déseit ou le chant monotone de la caille, ou bien encore le... la troisième comparaison m'échappe, je vous la redevrai.
DELATOL'R.
-Ne le grne pas, mon garçon.
CUACTAS.
Je n'y liens plus, il faut que j'aille me promener dans le .•^cin des l'orèts.
DELATOUR
A Ion aise, si ça peut t'ètre agréable.
CIIACTAS.
Justement, je me suis l'ait faire quelques habits à la mode du pays, c'est peut-être le chef-d'œuvre de Bal)in, un petit carrick à l'indienne.
DELATOUU.
Va que veux-lu faire de cela?
CIIACTAS.
Ce que j'en veux faire?... (L'orchestre joue l'air : Parlant pour ta Syrie, sur lequtl Cbactas se livre à une pantomime expressive; il court à SI malle, en retire un costume de sauvage qu'il apporte aux pieJs de Delatour. — Premier tableau d'AiALA. — Étonnemeut de Délateur.)
Adieu, adieu, mon père!...
(Chattas s'éloigne en emportant son costume, son arc et ses flèches.)