‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 160 sur 188 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LÉON, M'"^ DE LUCEVAL

LÉON, suivant madame de Luceval, qui marche précipitamment.

Comment, madame, il y a un jeune homme ici, dans le château?

M™« DE LUCEVAL

Oui, monsieur...

LÉON

Et il est arrivé ce matin avec son gouverneur?

M™'' DE LUCEVAL

Précisément...

LÉON

Et comment est-il?... que dit-il? quels sont ses intentions, ses projets? qui l'amène ici?... De grâce, répondez, répondez-moi donc...

M""' DF LUCEVAL

Eli mais! j'attcnrls que vous lo permettiez. A laquelle rie vos questions voulez-vous que je réponde d'abord?

LÉOX.

Mais à la plus importanle... celle qui regarde Sophie... vous disiez tout à l'heure, je crois... que vous vous doutiez qu'il venait l'épouser...

Je m'en doute jusqu'à un certain point, vu que mon oncle, M. de Menneville, m'a dit positivement que c'était le mari qu'il réservait à sa tille...

LÉON

AIR des Yisitandines.

Grand Dieu ! quel contre-temps fatal !

C'en est fait, on me sacrifie!

N'importe, malgré mon rival, Je serai l'époux de Sopliie.

M™'' DE LUCEVAL

Cédez, croyez-en mes avis.

Car chez nous un usage austère Jusqu'à présent n'a pas permis De prendre à la fois deux maris.

Du moins par-devant notaire.

LÉON

Et vous croyez que je le souffrirai... moi qui l'aime... mo qui l'adore !... Enfin, depuis trois mois que cette blessure me •retient au château et que je guéris le plus lontementpossible... vous savez ce que j'ai fait pour plaire à Sophie, pour mériter sa main...

M™*" DE LUCEVAL

Oui... je sais que vous avez une très-mauvaise tète... beaucoup d'amour et pas le sens commun ; voil;\ votre beau côté. Aussi CCS qualités-là n'ont pas manqué de produire leur effet sur le cœur de ma cousine... mais vous avez vingt-

cinq-ans, vous êtes capitaine, et vous n'avez rien qu'un oncle très-riche qui ne meurt pas... voilà le mauvais côté... et je trouve tout naturel qu'en attendant la succession, M. de Mcnnoville s'occupe à chercher pour sa fille quelque jeune homme aimable et disponible... et notre futur a toutes ces qualités... il est jeune, bien fait... en outre, monsieur, une figure très-extraordinaire...

LÉON

Allons, vous allez m'en faire l'éloge... Il semble que vous preniez plaisir à me désespérer.

M"»'' DE LUCEVAL

Ah ! si vous pouviez m'écouter, je vous en dirais bien davantage... mais pour cela... il faudrait ùtre calme, ne pas m'interrompre...

LÉON, à part.

Morbleu!...

M™* DE LUCEVAL

Et surtout ne pas s'impatienter...

LÉON

Eh bien! madame, voyons... voilà une heure que je me contiens...

M"*^ DE LUCEVAL

C'est bien. M. de Boissec, son père, était un des plus beaux hommes de Paris... il croyait que sa taille, sa figure devaient le mener atout... Elles ne le menèrent qu'à être un fat... et la fatuité le perdit... il se fit des ennemis non-seulement parmi les hommes, ce qui est un demi-mal, mais encore parmi les femmes... et dès ce moment rien ne lui réussit...

AtR : Un homme pour faire un tableau. {Les Busards delà guerre-)

Sans cesse devant un miroir, D'autres soins ne l'occupaient guère, II oubliait, dans son boudoir,

Scribe. -^ Œuvres complètes. 11™'= Série. — G™* Vol. — 17

Et ses plaisirs et ses affaires; Il perdit, dans le même mois, Son bien, sa maîtresse et sa place.

Pour être resté chaque fois Une heure de trop à sa glace.

De désespoir il se maria, fit un mauvais ménage... et vint se réfugier dans son château, à quelques lieues d'ici... Il venait d'avoir un fils...

LÉON

Ah ! nous y voilà enfin. ^

51""= DE LUCEVAL

Le jeune Narcisse de Boissec... votre rival... qui, dès son enfance, annonçait devoir être beau comme le jour... c'est ce que m'a dit mon oncle... qui l'a vu à cette époque... Mais son père, convaincu alors que chez un homme une jolie figure était plutôt un mal qu'un bien... craignant pour son fils les effets de cette fatuité qui lui avait été si fatale... conçut le projet le plus raisonnable et le plus héroïque qu'on puisse imaginer... il fit enlever toutes les glaces de son château... ce qui acbeva de le brouiller avec sa femme... en outre il mit auprès de son fils un gouverneur chargé de surveiller toutes ses/Qclions... et qui s'en acquitta si bien que 31. Narcisse est arrivé à l'âge de dix-huit ans sans avoir la moindre connaissance de ses traits...

LÉON

Mais c'est une chose impossible... quand il ne se serait vu que clans la première rivière...

M™^ DE LUCEVAL

D'abord, monsieur, leur château est situé sur une montagne.

LÉON

A la bonne heure... mais il est mille choses qui auraient pu lui donner au moins une idée confuse de sa figure.

M'"" DE LUCKVAL.

Et ce gouvernour, monsieur, qui ne le quittait pas, qui n'avait rien à faire qu'à surveiller son élève... qui était payé pour éloigner de ses yeux les moindres objets qui auraient pu réfléchir son image!... qui épiait sans cesse les pas, les gestes, les regards du jeune Narcisse... croyez-vous qu'il n'a pas bien gagné son argent?... Enfin, je vous le répète, grâce aux précautions que l'on a prises, cet intéressant jeune homme n'a pas encore la moindre idée de sa physionomie...

LÉON

La belle avance!... et mérite-t-elle au moins tout le ma qu'on s'est donné pour elle?...

U^<' DE LUCEVAL

C'est selon !.,. d'abord c'est une figure qui n'est pas commune... qui même est très-originale... moi... je la trouve fort bien..

AIR du vaudeville de Les Maris ont tort.

Il a la taille la plus leste,

La jambe flae et le corps droit,

Il est d'un embonpoint modeste.

Et rien n'égale son sang-froid.

Mais en traits heureux il abonde.

Je ris sitôt que je le voi.

Et je gage que tout le monde

Penserait ici comme moi.

Enfin, tout ce que je puis vous dire... c'est que ma cousine... a la plus grande envie de le voir... Tenez, la voilà qui, j'en suis sûre, vient m'en demander des nouvelles !...

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