DEUXIÈME CURIEUX
C'est sans doute un inspecteur... je continue ma promenade.
PREMIER CURIEUX
Et moi aussi.
(Peu à peu les curieux s'éloignent et disparaissent.) TRICOT.
C'est vrai, ils sont là un tas de curieux qui cherchent à tromper les factionnaires et à gagner les invalides... il faut donc que ces gens-là n'aient rien à faire?
VIEUBRIQUET, l'arrêtant.
Eh bien! monsieur, où allez-vous donc?
TRICOT
■le vais voir si cela avance et oîi ils en sont.
VIEUBRIQUET, ôtant son chapeau.
Monsieur est actionnaire ?
TRICOT
Du tout, simple amateur; j'exerce ici une surveillance active et gratuite. Mais on se lasse de tout, même d'être sur ses jambes, et grâce à la demande que je viens de faire...
VIEUBRIQUET.
Vous avez demandé une place ?
TRICOT
Trois 1
ScBiBE. — Œuvres complètes. Ile Série. — C'»» Vol. — 10
VIEUBRIQUET.
Trois places à la fois !
TRICOT
C'est plus sûr, parce que, voyez-vous, par le temps qui court, les places, ça n'est pas comme les lièvres... on peut...
(il prend du tabac.) VIEUBRIQUET.
Permettez, monsieur, je remets bien votre figure maintenant ; il n'y a que votre nom qui ne me revient pas.
TRICOT
Tricot, l'ancien marchand bonnetier, au Mollet d^Hercule, et fournisseur en chef de plusieurs théâtres. Tel que vous me voyez, l'Opéra me doit beaucoup.
VIEUBRIQUET.
Vous n'avez pas été soldé ?
TRICOT
Si fait, mais ils ont eu là cinq ou six danseurs qui ne seraient rien sans moi; je les ai formés, c'est le mot.
Ain : J'ai vu pailout dans mes voyages. {Le Jaloiir malgré lni.i
Oui, des erreurs de la nature J'étais l'adroit réparateur.
Maint Zéphir' de faible structure Me dut son embonpoint flatteur; Ils n"en étaient que plus ingambes, Et le vrai connaisseur enfin Savait bien distinguer les jambes Qui sortaient de mon magasin.
Je viens rendre le même service au Gymnase.
VIEUBRIQUET.
Et vous croyez que vous obtiendrez...
TRICOT
Est-ce qu'il est possible que l'administration me refuse, après les services que je lui ai rendus ?
AIR : Paris esl comme autrefois.
Par amour pour le théâtre, J'étais toujours là, morbleu!
Et je m'exposais au plâtre,
Comme vous jadis au feu !
Dès six heures moins un quart,
J'étais sur le boulevard.
On sait tout ce que je vaux
Pour activer les travaux.
Je ne parle pas du reste ;
Mais, pendant des jours entiers,
Et de la voix et du geste
J'animais les ouvriers.
Que de pierres, de moellons.
M'ont roulé sur les talons !
Combien j'ai reçu, grands dieux !
De poussière dans les yeux !
J'ai mesuré l'architrave.
Et, sans voir le soupirail.
Je suis tombé dans la cave
En regardant le portail.
La pose du chapiteau
M'a fait perdre mon chapeau, La sculpture du fronton
Me coûte un habit marron ;
La manœuvre de la grue
M'a deux fois presque assommé !
Et vous jugez, dans la rue,
Si je me suis enrhumé...
Enfin le jour fortuné
Oii, de peuple environné.
Je vois le toit terminé.
Et mon travail couronné.
Une montre de Bréguet,
Ma montre, hélas! m'est ravie !
Au moment où je m'écrie :
Enfin voilà le bouquet !
Vous sentez bien qu'avec des litres pareils, si on ne fai-
■sait pas droit à ma demande, je leur intenterais un procès en dommages et intérêts.
VIEUBRIQUET.
Ah çà! sans être trop curieux, ({uelles sont donc les deux autres places que vous attendez ?
TRICOT
D'abord celle de souffleur en chef et celle de directeur général des combats à outrance.
VIEUBRIQUET.
Directeur général des combats !...
TRICOT
Oui ; à un théâtre de boulevard, c'est la place la plus importante. Mais, vous autres, mon cher, vous ne vous doutez pas de ce que c'est que des combats.
VIEUBRIQUET.
Mille canons, je ne m'en doute pas ! et cette blessure-là ?
TRICOT
C'est justement ce qui prouve que vous n'y entendez rien. La première règle est de se battre sans se l'aire de mal.
AIR du vaudeville de Faiichon.
Premier couplet.
J'aime à les voh' combattre Deux à deux, quatre à quatre ; Il faut, dans ce métier.
L'adresse la plus grande ; Car, fùt-on prince ou chevalier, On est mis à l'amende Quand on blesse un guerrier.
Deuxième couplet.
Vu que cliaque soirée Est toujours consacrée A des combats sans fin, Il faut que l'on y veille.
Et, par économie enfui,
Que leg morts de la veille
Servent le lendemain.
Qui vient encore là? qu'est-ce que demande cette femme ?