‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 181 sur 188 · LA COMTESSE CHI^'CHILA · texte numérisé non relu

LA COMTESSE CHI^'CHILA

Carré Saint-Denis! comment! vous alliez dans un pareil magasin?

DUJOUR.

Vous sentez bien que j'y allais incognito... la boutique était assez vulgaire , mais il y avait au comptoir une petite tille supérieure... au-dessus du genre. Cette petite Agnès, qu'est-ce qu'elle est devenue, monsieur Tricot? n'aviez-vous pas envie d'en faire votre femme?

Je vous en prie, monsieur, n'en parlons plus. Je venais tous les matins inspecter les travaux du Gymnase, et pendant ce içmps-là... Agnès... enfin, un jour je ne l'ai plus retrouvée ; voyez- vous, ce sont des chagrins domestiques...

DUJOUR.

Je comprends, je comprends... on ne voit que cela celte année, c'est épidémiquc. Et c'est par désespoir que vous vous êtes jeté dans les entreprises théâtrales?

334 COMÉUIES VAUDEVILLES

TRICOT

Oui, monsieur, par désespoir... et un peu par spéculation.

DUJOUR

Eh bien! mon cher, nous venons ci soir vous applaudir. Croyez-vous avoir du monde ?

TRICOT

Nous l'espérons du moins, et je vous conseille de venir de bonne heure.

LA COMTESSE CHINCHILA.

De bonne heure? Impossible.

TRICOT

-Madame a du monde à dîner ?

LA COMTESSE CHINCHILA.

Non, je n'ai rien à faire ; mais on ne peut pas arriver au premier acte, ce serait s'afficher. Le bon genre est d'entrer dans sa loge au milieu de la seconde pièce, au moment le plus intéressant ; voyez-vous le parterre en fureur, qui se retourne pour gronder... et qui s'arrête pour lorgner! Tout en ayant l'air de s'asseoir et d'arranger négligemment son châle sur le devant de la loge, on a déjà parcouru toute la salle d'un coup d'œil; on a remarqué monsieur l'ambassadeur qui parait au balcon, madame la comtesse qui se montre aux premières, et le petit chevalier qui se cache aux troisièmes. On donne à l'un un salut... à l'autre un signe de tète... et plus haut un sourire... c'est charmant! tout Paris est là, et sans sortir de sa loge on a fait ses visites.

DCJOUR.

Et souvent on a causé tout le temps de la pièce.

\.\ COMTESSE CHINCHILA.

Oui, ceh nous arrive quelquefois à la tragédie ou à l'opéra. Mais il faut nous rendre justice...

AIR du vaiultviUu de Les .Varia ont lurl.

Quand la pantomime commence.

LE UOULEVAUU li O N N K - N 0 U VE L LE 335

Il est défendu de parler.

On pourrait, quand Zéphlre danse.

Entendre une mouche voler;

Car dans la bonne compagnie

Qui, vous le savez, s'y connaît,

On regarde la tragédie.

Mais on écoute le ballet.

Dansera-t-on chez vous, monsieur?

TRICOT

Je ne crois pas, madame.

L\ COMTESSE CIIIXCIIILA.

Eh bien! que lera-t-on, et quel est ce nom-là, le Gymnase ?

TRICOT

Mais c'est un nom grec, ou latin. Voyez-vous, madame, le Gymnase, c'était comme qui dirait rAmbigu-Gomiquc d'Athènes... excepté qu'on y boxait...

LA COMTESSE CHINCHILA.

Oli ! mon Dieu! je pensais que ce n'était qu'à Londres...

TRICOT

Du toui ; les Grecs étaient les plus grands boxeurs de l'antiquité, et les coups de poing anglais sont renouvelés des Grecs.

DLJOUR.

Diable ! monsieur Tricot, savez-vous que c'est là de l'érudition? et j'estime fort votre définition du Gymnase; je crois cependant qu'on peut en donner à madame une idée

un peu plus exacte.

.!//( de La Sentinelle.

A nos esprits ce nom vient retracer Et les beaux jours et les jeux de la Grèce, Et cette enceinte où courait s'exercer Une héroïque et brillante jeunesse.

Des magistrats, seuls juges des succès, Du Gymnase occupaient les places ;

336 GOMÉUIES — VAUDEVILLES

t Mais plus heureux dans vos essais,

Messieurs, au Gymnase français Pour juges vous aurez les Grâces.

LA COMTESSE CHINCHILA.

Et dites-moi, monsieur, donneroz-vous de bonnes pièces?

TRICOT

Certainement, madame. . . voilà une question ! ... Vous n'avez qu'à les commander; comment les voulez-vous?

LA COMTESSE CHINCHILA.

S'il ne tient qu'à dire mon goût, je demande d'abord, pour ma part, qu'on nous épargne ces éternelles épigrammes contre les maris.

DUJOUR.

Et surtout contre les femmes.

AIR du vaudeville de La Robe et. les Bottes.

Enclin aux piquantes malices.

Le Vaudeville, enfant gâté.

Prit trop souvent, dans ses esquisses,

La licence pour la gaité.

Dans les tableaux que votre main hasarde Il ne faut pas, peintre licencieux, Si vous voulez que la beauté regarde,

La forcer à baisser les yeux.

TRICOT

Certainement... vous pouvez vous en rapporter à moi. La plus stricte décence...

DUJOUR.

Allons, nous allons louer une loge, et voilà notre soirée décidément fixée : nous commencerons par le Gymnase, nous passerons à Don Juan, et nous finirons par le bal de la petite duchesse.

TRICOT

Comment,'monsieur ?

DUJOUR.

Oh! mon Dieu! oui, tous les plaisirs à h fois; voil;"! comme je suis.

AIIl Je l'enli-'acto do L'Épreuve villageoise.

Je fis toujours De mes jours Bon emploi :

J'ai pour loi De saisir Le plaisir Qui passe.

Lorsqu'un savant En rêvant, Perd des nuits, Jeux et ris M'entraînent dans l'espaco.

Je fus, dans plus d'une cité,

CiltS Pour être promptemcnt d'un cœur

Vainqueur.

J'entends dire au censeur subtil :

N'a-t-il Que ce joli talent-ci?

Si!

Je sais danser Et valser.

Puis nager, Voltiger D'un pied léger Sur la glace.

Jeux de hasard, Do billard, De boston.

Du bon Ion, Je vous joue avec grâce.

Le malin, a cheval, au cours

Je cours ; Au spectacle je me fais voir.

Le soir.

Bref, je donne le ton pour tout,

Partout, Et n'épargne en épicurien Rien.

Aux doux instants Du printemps, Dans les champs, Par SCS chants, L'oiseau du bocage m'appelle; Loin de Paris, Je souris, Quand Zéphyr Vient ouvrir Chaque rose nouvelle.

Ainsi, courant, jouant, buvant

Souvent, Je doul;le de mes jours trop courts

Le cours ; Et pour devise dans Paris, J'ai pris :

Amour et plaisir; ou sinon.

Non !

Page 1