SCÈNE V
Les mêmes; PÉTERS.
■ lourdorff.
Elî bien ! Pélers, nous amT-nes-tu le notaire ?
PÉTERS
Oui, monseigneur, il va arriver dans sa petite carriole. Je suis parti devant, à travers la foret.
LOURDORFF.
Mais comme tu es pâle et défait !
PÉTERS
Ce n'est rien, ce n'est rien ; (a saussmMn.) Mon parrain, je désirerais vous parler en particulier.
SALSSMANX.
Comment! tu peux parler devant notre maître, je n'ai rien de caché pour lui.
PÉTERS
Vous avez raison, (a voix basse.) Eh bien ! apprenez donc, mon parrain, que je viens d'en voir un.
SALSSMAXX.
Comment, un?...
PÉTERS
Oui, vous m'entendez ; ainsi, je vous en prie, ne me faites pas prononcer ce nom-là.
LOLRDORFF.
Tu l'as vu ?
PÉTERS
Face à face, dans la forêt, un instant avant l'orage. Vous savez bien ce Prussien, ce major Schwarzenbach que j'avais rencontré k Presbourg, où il m'avait demandé des nouvelles du pays?
SAUSSMANX.
Nous en parlions tout à l'heure.
PÉTERS
Eh bien ! .
AIR dcl scûor Baroco.
C major, ce capitaine, C grand diable de Prussien, Qui fut, l'autre semaine, Qui fut, vous savez bien ..
J' viens de l'.voir en landau.
Oh!
Tout comme j' vous vois là,
Ah!
Il m' prit un vertigo.
Oh!
Que j'en restai de là,
Ah!
Il était en voiture, Gai, content comme un roi.
Et n'avait pas, j' vous jure, L'air plus pendu que moi.
Oh! qui m' dil-il tout haut!
Oh!
Et rien qu'à c' te voix-là,
Ah! J' dis mon vade rétro.
Oh!
Et j' tombai comme ça.
Ah!
SAUSSMAXN.
Ah ! mon Dieu !
PÉTERS
« Camarade, qu'il me dit... » Je vous demande... moi, son camarade!... « Camarade, le chemin de Zemplin? )
LOURDORFF. ,
De Zemplin... la ville que nous habitions!
PÉTERS
Alors je ne perdis pas la tête, et comme ça de la main...
AIH : Tenez, moi, je suis un bon homme. (Ida.)
J'indique un chemin tout contraire, Un chemin qui mèn' je n' sais où.
Où l'on voit c'te grand' fondrière, Et des rochers, et des cass'-cou...
LOURDORFF.
Comment, lui montrer une route Où maint voyageur a péri!...
Bref, un chemin d'enfer?
PÉTERS
Sans doute, Pour qu'il r'iournàt plus vit' chez lui.
J'avais une peur! et je tremblais malgré cela, parce que, pendant ce temps, il me regardait avec des yeux... Dieu, quels yeux ! « Je crois que j' t'ai déjà parlé à Presbourg ? « me dit-il; vous voyez qu'il me reconnaissait. « Mais, sur ta it tète, ne dis à personne que tu m'as vu dans ce pays... « adieu. » J'ai entendu une bourse qui tombait à mes pieds, le tonnerre a grondé, et la voiture a disparu comme si le diable lui-même l'emportait.
SAUSSMAXX.
Et lu n'en es pas mort sur la place !
PÉTERS
Je n'ai eu que la force de me baisser pour ramasser la bourse, et la voici.
LOURDORFF.
Comment ! Userait possible!... Certainement, je n'habiterai pas longtemps ce pays-ci; car, avec des gens aussi superstitieux, on finirait par s'effrayer; mais puisque vous l'avez vu, Péters, vous devez savoir comment il était.
PÉTERS
Oh! certainement, monsieur le baron. (Avec un air d'etfroi.) Il a une figure très-agréable, la taille leste et bien prise, un air de jeunesse ; avec ça, des yeux superbes; enfin, on n' peut pas l'envisager sans que 1' frisson vous prenne.
LOURDORFF.
Et comment pouvez-vous supposer que ce jeune homme, si brillant, si élégant, qui a des chevaux, une berline, et qui jette l'or à pleines mains, aura été se faire pendre la semaine dernière pour dix florins?
56 COMÉDIES — VAUDEVII.I.KS
' PÉTERS
Eli bien! pour s'amuser, par partie de plaisir; et puis, c'est drôle, ça fait enrager la justice ; et vous verrez qu'elle sera obligée d'y renoncer.
LOLRDORFF.
Allons, taisez-vous; il est temps de rejoindre la compagnie. Prends ce flambeau, et éclaire-moi.
PÉTERS, prenant un flambeau.
Oui, monsieur le baron... Dieu! quan 1 j'y pense...
LOURDORFF.
Eh bien! imbécile, tu trembles encore?
PÉTERS
C'est de souvenir, c'est plus fort que moi, je n' peux pas m'arrèter." v
LOURDORFF, ù Saussmann.
Vous, Saussmann, s'il arrivait quelques personnes invitées, vous auriez soin de les conduire vous-même, et préparez cette grande salle, c'est ici que l'on signe le contrat.
(LourJorff et Péters sortent. )