‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 61 sur 188 · PICARD · texte numérisé non relu

PICARD

Voilà un quart d'heure, mon général, que moi et la calèche sommes à la porte Maillot, au rendez- vous que vous m'avez indiqué ; je vais faire avancer.

M. DE VERMEUIL.

Non, ce n'est pas la peine. Va nous attendre au bout de la grande avenue, nous irons encore jusque-là à cheval; le temps est superbe, et d'ailleurs nous ne serons pas tachés

de nous arrêter ici pour déjeuner ; n'est-ce pas, ma chère Adèle ?

(picard sort.j ADÈLE.

Comme vous voudrez, mon oncle.

M. DE VERMEUIL.

Il faut prendre des forces, surtout quand on a dix lieues à faire avant le dîner ; car je te mène à Vermeuil, chez ma sœur ; le voilà bien contente, n'est-ce pas ?

ADÈLE

Comment ! mon oncle, nous ne retournerons pas dinor à Paris? et Victor, mon cousin, qui doit venir à cinq heures!

M. DE VER.MLUIL.

Ma foi, je n'en savais rien.

ADÈLE

Mais moi je le savais. (Emborrassée.) Il m'avait donné à entendre que, comme il y avait longtemps qu'il ne vous avait vu...

M. DE VERMELIL.

Oui, hier au soir.

ADÈLE

N'importe, il ne saura que penser.

M. DB VERMEUIL.

Oh ! quan J il ne te verra pas revenir ici aujourd'hui ni demain, ni de toute la semaine, il se doutera bien que tu es absente.

AIR du vaudeville do l.a Itobe et les Boites. ADÈLE.

De moi que voulez-vous qu'il pense ?

.M. DE VERMEUIL.

Il pensera ce qu'il voudra.

LE TÉMOIN iili

ADELE.

Que fera-t-il en mon absence?

.M. DE VERMEUIL.

Avec le temps tout s'oubUra.

ADÈLE

Ainsi pour noire mariage Tous nos projets seront déçus.

M. DE VERMEUIL,

Tu le verras quand il deviendra sage.

ADÈLE

Ah! c'est affreux; je ne le vei'rai plus.

Mais comment pouvez-vous le réduire ainsi au désespoir, vous qui connaissez sa tète, sa vivacité?

M. DE VERMEUIL.

Et voilà justement pourquoi je veu.v qu'il s'éloigne ; tu connais mes projets : je suis riche, je suis garçon, tout mon espoir est de vous unir un jour; mais puis-je, dis-moi, confier le soin de ton honlieur à un fou, <à un écervelé, qui sort du colléi^e et qui mène déjà un train... Il crève tous mes chevaux... et c'est un luxe, une dépense... il jette soi! argent par les fenêtres...

ADÈLE

Il est si généreux !

M. DE VEllMEUIL.

Oui, à mes dépens, car c'est toujours moi qui paie ; niais <iu'il signe encore une seule lettre de change...

ADÈLE

Cela ne lui arrivera plus; il est si bon, si doux !

M. DE VEKMEUIL.

Oui, il ne passe pas une semaine sans se battre !... un jeune homme charmant, l'orgueil de sa famille, l'espoir de son pays, qui court exposer sa vie... qui, au moindre mol, est toujours l'épée à la main!

ADÈLE

Le pauvre garçon en est assez souvent puni!... toujours

blessé.

M. DE VERMEUIL.

C'est très-heureux pour lui ; car, avec sa rage de duels, s'il était adroit, je ne le reverrais de ma vie. Au surplus, voici les conditions que je lui ai notifiées ce matin par écrit : dans quinze jours nous partons pour l'armée ; si d'ici là il y a un seul coup d'épée donné ou une amorce brûlée, plus de mariage !

ADÈLE

Comment ! mon oncle, (a part.) Ah ! mou Dieu 1 s'il connaissait la dispute d'hier au soir sous mon balcon... [iiaut.) Mais entin, vous qui parlez, ne dirait-on pas que vous n'avez jamais eu d'affaire d'honneur ! si j'ai bonne mémoire cependant...

M. DE VERMEUIL.

Il ne s'agit pas de cela, mademoiselle ; si j"ai fait des sottises dans ma jeunesse, ce n'est pas une raison pour autoriser celles de Victor ; d'ailleurs, depuis quinze ans que je suis honoré du grade de général, mes principes sont invariables : je me dispute avec tout le monde, et je ne me bats qu'avec l'ennemi.

AIR du vaudeville du Piège.

' Je soutiens qu'il n'est pas permis

De venger ses propres injures; Moi, j'ai vengé celles de mon pays,

Et je puis montrer mes blessures :

Au champ d'honneur j'ai su les cquérir, Et celles-là, lu peux m'en croire, On les reçoit avec plaisir.

Et l'on s'en souvient avec gloire .

ADÈLE

Mais enfin, mon oncle...

M. DE VERMEUIC.

Ah ! corbleu ! finissons.

AIR : Dans l'Olympo jo m'installe.

Qu'à l'instant on m'accompagne.

Moi, je pense qu'aujourd'hui Le meilleur plan de campagne Est d'éviter l'ennemi.

ADÈLE

Mais un seul moment...

M. DE VER.MEUIL.

J'enrage !

Eh ! bon Dieu, que de façons!

On ferait plutôt, je gage, Manœuvrer dix escadrons.

Ensemble.

M. DE VERMEUIL.

Qu'à l'instant on m'accompagne, ete.

ADÈLE, à part. Il veut que je l'accompagne; Peut-on se conduire ainsi?

M'emmener à la campagne Quand mon cousin reste ici !

[ils entrent dans l'auberge à droite.)

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