‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 102 sur 223 · ADÈLE, RODOLPHE · texte numérisé non relu

ADÈLE, RODOLPHE

ADÈLE, assise, à Rodolphe qui entre.

C'est aimable, arriver si tard !... moi qui risque tout pour vous voir.

RODOLPHE

Des risques !... chez madame de Laferrier... il n'y en a aucun... et puis, nos entrevues sont si rares, surtout depuis quelque temps.

Et c'est pour cela que vous arrivez le dernier ?

RODOLPHE

Pardon, chère Adèle, j'étais au bois de Boulogne, et mes chevaux n'ont pas mis vingt minutes pour me conduire ici... Je crains même qu'Elisabeth ne s'en trouve pas très-bien ; j'en serais désolé.

ADÈLE

Qu'est-ce que c'est qu'Éhsabeth?

RODOLPHE

Ma jument anglaise, que j'ai achetée hier quatre mille francs chez Crémieux.

ADÈLE

Il s'agit bien de cela! il s'agit de moi, monsieur, que vous . avez presque fait attendre.

Scribe. — Œuvres complètes. lie Série. — 2"^e Vol. — H3

RODOLPHE

J'ai failli attendre !... c'est parler comme Louis XIV, et je trouve en effet entre vous et le grand roi beaucoup de ressemblance : la même fierté, le même absolutisme, et surtout la même ardeur de conquêtes.

ADKLE.

Moi, monsieur?...

Hier encore, aux Italiens... lord Kinsdale et M. d'Alzonne, qui ont passé toute la soirée dans votre loge, et dont les hommages étaient assez évidents... Le plaisant, c'est que vous vouliez que chacun des deux se crût le préféré, et vous aviez un mal à tenir l'équilibre entre les deux puissances!...

ADÈLE

Ainsi, monsieur me fait l'honneur de m'observer, de m'épier?

RODOLPHE, nonchalamment.

Par hasard... j'étais là dans une baignoire.

ADELE, vivement.

Et avec qui ?

RODOLPHE

Eh! mais, seul apparemment...

Les nmants malheureux cherchent la solitude. Et je VOUS dirai, Adèle, pour parler sérieusement, que je ne suis pas content de vous.

ADÈLE

Quel est ce ton et de quel droit ?

RODOLPHE

Du di'oit (|up vous avez bien voulu me donner.

ADÈLE

Vous n'en avez aucun.

RODOLPHE

Si vraiment, et il faut bien nous entendre... .le vois depuis

ntx. ANS nr. i,.\ vif, d'unk fkmmr 219

([uolque temps à votre froideur, ù vos roi)rorlies, que cet amour que j'ai cru éternel aura bien de la peine... (Adiie fait un geste.) Jc nc VOUS accuse pas... je n'accuse que moi dont la constance est inamovible, ce ([ui a amené pour vous l'uniformité, l'ennui, la satiété... C'est un mallieur, je m'y résigne, et il faut bien s'habituer à l'abandon et au désespoir; mais ce à quoi je nc m'iiabituerai jamais, c'est au ridicule, et il n'y a rien de ridicule comme un amant délaisse ; ça l'est bien plus qu'un mari.

ADÈLE

Monsieur !...

UODOLPIIK,

Oui, madame, un mari c'est -son état, il nc peut pas le clianger, c'est une fatalité h subir; mais pour l'autre, c'est un affront gratuit auquel il n'était pas obligé par la loi... et si je suis délaissé par vous pour M. d'Alzoïme, je lui brûle la cervelle.

ADÈLE

Quelle horreur !

RODOLPHE

Par peur du ridicule, voilà tout : parce que, quand le pistolet a porté juste, on ne rit plus au café Tortoni.

ADÈLE

A merveille, monsieur, et je vois clairement que c'est vous qui désirez celte rupture.

RODOLPHE, vivpment.

Non, ma parole d'honneur! jamais, Adèle, vous ne m'avez paru plus jolie, plus séduisante ; il n'est question que de vous dans le monde ; on vous cite, on vous recherche, on vous adore... Plus que jamais je tiens à vous.

Par amour-propre... c'est très-flatteur; mais moi, monsieur, je tiens à être aimée autrement... Un mouvement de

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vanité et de coquetterie m'avait seul portée à recevoir vos hommages; j'avais eu tort... très-grand tort...

RODOLPHE, souriant.

Ce tort-là, je vous le pardonne.

ADELE, froidement.

Vous êtes bien généreux!... moi, monsieur, je ne me le pardonnerai jamais ; mais je puis du moins le réparer, j'en cherchais les moyens et ne les trouvais pas... C'est vous qui avez eu la bonté de me les offrir, et je vous prie d'en recevoir tous mes remercîmcnts.

RODOLPHE

Que voulez-vous dire?...

ADÈLE

Que vous m'avez demandé de la franchise, et que vous devez me comprendre.

RODOLPHE

Vous ne m'aimez plus ?

ADÈLE

Je n'ai pas de compte à vous rendre. Mais vous m'avez dit, monsieur, que vous désiriez être prévenu, et maintenant vous n'avez plus rien à désirer.

RODOLPHE

C'est trop fort, et l'on n'a jamais vu... SCÈNE II.

Les mêmes; AMÉLIE.

AMÉLIE

Eh mais!... quel bruit cliez moi"?

ADÈLE

Une scène affreuse que me fait monsieur.

DIX AN'S BK LA VIK d'unE FEMUK 221

AMIiLIE.

Une querelle? Tant mieux, c'est le premier acte d'un raccommodement.

RODOLPHE

J'aime à le croire... n'est-il pas vrai, chère Adèle?... et s'il ne faut que se reconnaître coupable et te demander pardon...

ADÈLE

Ce serait inutile, monsieur, tout est fini... et je vous prie de ne plus me tutoyer.

RODOLPHE

Soit! mais au moins Ton ne se brouille pas sans motif.

ADÈLE

Il me semble que je n'en niancjue pas, et que votre fatuité, votre légèreté, vos défauts...

RODOLPHE

Mes défauts ! ce n'est pas là une raison, je les avais tous quand vous m'avez aimé.

Votre oubli de toutes les convenances... Avanl-liier, par exemple, quand vous me donniez le bras, oser saluer sur le boulevard mademoiselle Anastase, une figurante de l'Opéra !

RODOLPHE

Du chapeau seulement, sans mains, sans grâces, comme on salue tout le monde.

ADÈLE

Je l'avais vue une fois sortir de chez vous.

RODOLPHE

C'est ma locataire ; j'aime les arts, moi ! De grâce, point de suppositions jalouses... moi, qui vous aime, qui n'aime que vous, et qui, depuis six mois, suis d'une fidélité!...

C 0 M K D I E s DRAMES

ADELE.

Dont je vous dégage. Je voui prie de me rendre mes lettres et mon portrait.

RODOLPHE, à Amélie.

Vous l'entendez ! vous le voyez !

AMÉLIE

Je vois (piG votre cause est perdue, car mallieureusemeul, mon cher Rodolphe, elle n'est pas du tout en colère.

RODOLPHE

C'est une trahison de sang-froid; elle s'éloigne de moi ]iar un entrahiement réfléchi et combiné, (a Adèle.} Dès demain, mon valet de chambre Silvestre vous rapportera vos lettres ; et quant à voire portrait, à ce médaillon que j'avais l'ait faire, et qui ne nie quittait jamais, le voici, madame.

ADELE, prenant le médaillon.

C'est bien ! le voilà donc revenu dans mes mains. [L'ouvrant pour le regarder.) Dicu ! (juc vois-JG ! ol qucUc indignité, le portrait de mademoiselle Anastasc !

AMÉLIE

La figurante de l'Opéra?

RODOLPHE, rianl.

Est-il possible ! c'est délicieux ! Je me serai trompé en le prenant ce matin.

ADÈLE

Comment! monsieur, cotte tidélilé dont vous vous vantiez?...

RODOLPHE

Avait deviné la vôtre. Vous voyez qu'entre nous il y avait décidément sympathie : même en nous trahissant nous nous entendions encore. 11 ne vous servirait à rien... (Adèle lo jette « terre, il le ramasse.) Je Ic reprends; demain, je vous le promets, vous aurez le véritable, et je le regarderai avant, de peur de méprise. Adieu, cruelle, (a Amélie.) -Vdieu, ma-

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dame. ^Lui boisiint lu niuin.) Jo n'oubUcnii jamais vos bon les.

(U sort.)

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