‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 170 sur 223 · L.V REIXE, avec mystère · texte numérisé non relu

L.V REIXE, avec mystère

Et si je réussissais, pourrais-je compter sur votre aide, sur votre appui ?

RANTZAU, souriant.

Mon appui! à moi... qui en pareil cas, au contraire, réclamerais le vôtre.

LA BEIXE, avec force.

Il vous serait assuré, je vous le jure... M'en jurerez-vous autant, je ne dis pas avant, mais apièi le danger ?

RANTZAU

Vraiment!... Il y en a donc?

LA REINE

Puis-je me fier à vous ?

RANTZAU

Eh! mais... il me semble que je possède déjà quelques secrets qui auraient pu perdre Votre Najesté, et que jamais...

LA REINE, vivement.

Je le sais, (a demi-voix.) Vous avez ce soir, chez le ministre de la guerre, le comte de Falkenskield, un grand dîner oii assisteront tous vos collègues?...

RANTZAU

Oui, madame, et demain un grand bal où ils assisteront également. C'est ainsi que nous traitons les affaires. Je ne sais pas si le conseil marche, mais il danse beaucoup.

LA REINE, avec mystère.

Eh bien ! si vous m'en croyez, restez chez vous.

RANTZAU, la re:,'nr(lnnt avec finesse.

Ah ! vous vous méfiez du dincr... il ne vaudra rien.

UKKTHAND ET RATON 337

LA UEINE.

Oui... <[uc cela vous suffise.

RAXTZAU, souriant.

Des denii-confidcnccs ! Prenez garde ! je peux trahir quelquefois les secrets que je devine... jamais ceux que l'on me confie.

LA REINE

Vous avez raison ; j'aime mieux tout vous dire. Des soldats qui me sont dévoués cerneront l'hôtel de Falkenskield, s'empareront de toutes les issues...

RANTZAU, d'un nir d'incrédulité.

D'eux-mêmes et sans chef?

LA REINE

Kûller les commande ; Koller, qui ne reçoit d'ordres que de moi, se précipitera avec eux dans les rues de Copenhague en criant : Les traîtres ne sont plus ! vive le roi ! vive Julie- Marie ! De là nous marchons au palais, où, si vous nous secondez, le roi et les grands du royaume se déclarent pour nous, me proclament régente ; et dès demain c'est moi, ou plutôt c'est vous et Koller qui dicterez des lois au Danemark... Voilà mon plan, mes desseins ; vous les connaissez : voulez-vous les partager?

RAXTZAU, froidement.

Non, madame ; je veux même les ignorer entièrement, et je jure ici à Votre Majesté que, quoi qu'il arrive, les projets qu'elle vient de me confier mourront avec moi.

LA REINE

Vous me refusez, vous qui, en secret, aviez toujours pris ma défense, vous en qui j'espérais !...

Pour conspirer!... Votre Majesté avait grand tort.

LA REINE

Et pour quelles raisons?

RANTZAU, cherchant ses mots.

Tenez... à vous parler... franchement...

LA REINE

Vous allez me tromper.

UANTZAL', froidement.

Moi ! dans quel but? Depuis longtemps je suis revenu des conspirations, et voici pourquoi. J'ai remarqué que ceux qui s'y exposaient le plus étaient très-rarement ceux qui en profitaient; ils travaillaient presque toujours pour d'autres qui venaient après eux récolter, sans danger, ce qu'ils avaient semé avec tant de périls. Une telle chance est bonne à courir pour des jeunes gens, des fous, des ambitieux qui ne raisonnent pas. Mais moi, je raisonne ; j"ai soixante ans, j'ai quelque pouvoir, quelque richesse... et j'irais compromettre tout cela, risquer ma position, mon crédit!... Pourquoi, je vous le demande?

LA REINE

Pour arriver au premier rang ; pour voir à vos pieds un collègue, un rival, qui lui-même cherche à vous renverser... Oui... je sais, à n'en pouvoir douter, que Struensée et ses amis veulent vous écarter du ministère.

RANTZAU

C'est ce que tout le monde dit, et je ne puis le croire. Struensée est mon protégé, ma créature, c'est par moi qu'il est arrivé aux affaires... (souriant.) Il l'a quelquefois oublié, j'en conviens ; mais dans sa position il est si difficile d'avoir de la mémoire!... A cela près, il faut le reconnaître, c'est un homuK! de talent, un homme supérieur, qui a pour le bonheur et la prospérité du royaume des vues dont on ne peut méconnaître la haute portée ; c'est un homme enfin avec qui l'on i)eut s'honorer de partager le pouvoir... Mais un Koller, un soldat inconnu, dont l'épée sédentaire n'est jamais sortie (lu fourreau; un agent d'intrigues qui a vendu tous ceux i[ui l'ont acheté...

BEnTRAND ET RATON

LA REINE

Vous en voulez à Kolicr!

RANTZAU

Moi!... je n'en veux à personne... mais je me dis souvent: Qu'un homme de cour, qu'un diplom:xle soit fin, adroit et même quelque chose de plus... c'est son affaire; mais qu'un militaire, qui par état doit être le type de la loyauté et de la franchise, troque son épée contre un poignard!... un militaire qui trahit, un traître en uniforme... c'est la pire espèce de toutes! Et dès aujourd'hui, peut-être, vous-même, vous vous repentirez de vous être fiée à lui.

LA REINE

Qu'importent les moyens, si l'on arrive au but !

RAMZAL'.

Mais vous n'y arriverez pas! On ne verra là-dedans que les projets d'une vengeance ou d'une ambition particulière. Et qu'importe à la multitude que vous vous vengiez de la reine Mathilde, votre rivale, et que, par suite de cette discussion de famille, M. Koller obtienne une belle place? Qu'estce que c'est qu'ure intrigue de cour à laquelle le peuple ne prend point de ])art? Il faut, pour qu'un pareil mouvement soit durable, qu'il soit préparé ou fait par lui ; et pour cela il faut que ses intérêts soient en jeu... qu'on le lui persuade du moins ! Alors il se lèvera, alors vous n'aurez qu'à le laisser faire; il ira plus loin que vous ne voudrez. Mais quand on n'a pas pour soi l'opinion publique, c'est-à-dire la nation... on peut susciter des troubles, des complots, on peut faire des révoltes, mais non pas des révolutions!... C'est ce qui vous arrivera.

LA REINE

Eh bien! quand il serait vrai... quand mon triomphe ne devrait durer qu'un jour, je me serai vengée du moins de tous mes ennemis!

RVNTZAU, souriant.

En vérité? Eh bien I voilà encore ce qui vous empêchera de réussir. Vous y mettez de la passion, du ressentiment... Quand ou conspire, il ne faut pas de haine, cela ôte le sangfroid. Il ne faut détester personne, car l'ennemi de la veille peat être l'ami du lendemain... Et puis, si vous daignez en croire les conseils de ma vieille expérience, le grand art est de ne se livrer à personne, de n'avoir que soi pour complice; et moi qui vous parle, moi qui déteste les conspirations, et qui i)ar conséquent ne conspirerai pas... si cela m'arrivait jamais, fût-ce pour vous et en votre faveur... je déclare ici à Votre Majesté qu'elle-même n'en saurait rien et ne s'en douterait pas.

L\ REINE

Que voulez-vous dire?

RANTZAU

Voici du mon le !

SCÈxNE VII.

RANTZAU, LA REINE, ÉRIC, pnr.iL-^snnt « in porte du fond et causant avec les l]iii>sier.^ de li (hnmbrc.

LA RIÎIXE.

Eh! mais, c'est le fils de mon marchand de soieries. M. Éric Burkenstaff... Approchez... ai)prochez... Que me voulez-vous? parlez sans crainte! (bosù iiantzau.) Il faut bien essayer de se rendre populaire !

ÉRIC

J'ai accompagné au i)alais mon p-'re qui apportait des étoffes à la reine Mathilde, ainsi qu'à vous, Madame ; et pendant qu'il attend audience... je venais... c'est bien téméraire à moi... solliciter de Votre .Majesté une faveur...

LA REINE

Et laquelle?

UEnTUAM) ET RATON 311

ÉUIC.

Ah!,., je n'ose... c'est si terrible de demander... surtout lorsiiuc, ainsi que moi, l'on n'a aucun droit !

RANTZAU

Voilà le premier solliciteur que j'cnterulo parler ainsi; et plus je vous regarde, plus il me semble, jeune homme, que nous nous sommes déjà rencontrés.

L\ REIXE.

Dans les magasins de son père... au Soleil-d'Or... Raton Burkenstaff... le plus riche négociant de Copenhague.

RAMTZAU.

Non... ce n'est pas là... mais dans les salons de mon farouche collègue, M, de Falkenskield, ministre de la guerre...

Oui, monseigneur... j'ai été, pendant deux ans, son secrétaire particulier; mon père l'avait voulu; mon père, par ambition pour moi, avait obtenu cette place, grâce au crédit de mademoiselle de P'alkenskield, qui venait souvent dans nos magasins; et au lieu de me laisser continuer son état qui m'aurait mieux convenu sans doute...

RANTZAU, l'interrompant.

Non pas! car j'ai plus d'une fois entendu M. de Falkenskield lui-même, qui est difficile et sévère, parler avec éloge de son jeune secrétaire.

ÉRIC, s'inclinant.

Il est bien bon! (Froidement.) Il v a quinze jours qu'il m'a destitué, qu'il m'a renvoyé de ses bureaux et de son hôtel.

LA REINE

Et pourquoi donc?

ÉRIC, froidement.

Je l'ignore. Il était le maître de me congédier, il a usé de son droit, je ne me plains pas. C'est si peu de chose que le fils d'un marchand, qu'on ne lui doit même pas compte

des affronts qu'on lui fait. Mais je voudrais seulement...

LA REINE

Une autre place... on vous la doit.

RANTZAU, souriant.

Certainement; et puisque le comte a eu la maladresse de se priver de vos services... Nous autres diplomates profitons volontiers des fautes de nos collègues, et je vous offre chez moi ce que vous aviez chez lui.

ERIC, Tivement.

Ah ! monseigneur, ce serait retrouver cent fois plus que je n'ai perdu; mais je ne suis pas assez heureux pour pouvoir accepter.

RAXTZAU.

Et pourquoi donc?

ÉRIC

Pardon, je ne puis le dire... mais je voudrais être ofticier... je voudrais... et je ne peux m'adresser pour cela à M. de Falkenskield. (a la reine.) Je venais donc supplier Votre Majesté de vouloir bien solliciter pour moi une lieutenance, n'importe dans quelle arme, dans quel régiment. Je jure que la personne à qui je devrai une pareille faveur n'aura jamais à s'en repentir, et que les jours qui me restent lui seront dévoués...

LA REINE, vivement.

Dites-vous vrai?... Ah! s'il ne tenait qu'à moi, dôs aujourd'hui, avant ce soir, vous seriez nommé; mais j'ai en ce moment peu de crédit ; je suis aussi en disgrâce.

ÉRIC

Est-il possible!... Alors je n'ai plus qu'à mourir.

RANTZAU, passant près do lui.

Ce serait grand dommage, surtout pour vos amis ; et comme d'aujourd'hui je suis de ce nombre...

Qu'entcnds-je ?

RANTZAU

J'essayerai, à ce titre, d'obtenir de mon sévère collôgae...

ÉRIC, avec transport.

Ah! monseigneur, je vous devrai plus que la vie! (Avec joie.) Je pourrai donc me servir de mon épée... comme un gentilhomme!... Je ne serai plus le fils d'un marchand; et si l'on m'insulte, j'aurai le droit de me faire tuer.

RANTZAU, avec reproche.

Jeune homme...

KRIC, vivement.

Ou plutôt je vous dois compte de mon sang, c'est à vous d'en disposer; et tant qu'il en restera une goutte dans mes veines, vous pouvez la réclamer; je ne suis pas un ingrat.

RANTZAU

Je vous crois, mon jeune ami, je vous crois, (lui montrant la table à droite.) Écrivez votro demande ; je la ferai approuver tout à l'heure par Falkenskield, que je trouverai au conseil.

(a la reine, pendant qu'Éric s'est mis à la table.) YOllà Un COGUr

chaud et généreux, une tète capable de tout !

LA REIXE.

Vous croyez donc à celui-là?

RANTZAU

Je crois à tout le monde... jusqu'à vingt ans... Passé cet âge-là, c'est différent.

LA REINE

Et pourquoi?

Parce qu'alors ce sont des hommes !

LA REINE

Vous pensez donc qu'on peut compter sur lui, et que pour

3i4 COMÉIJIES — DRAMES

soulever le peuple, par exemple, ce serait riiomme qu'il faudrait?...

R\NTZ.\D.

Non... il y a dans cette tète-là autre chose que de l'ambition; et à votre place... Mais, après cela, Votre Majesté fera ce qu'elle voudra. Notez bien que je ne vous conseille pas, que je ne conseille rien.

(Éric a achevé sa pétition et la présente au comte de Rantzau. En co moment on entend Raton élever la voix en dehors.)

R.VTOX, en dehors.

C'est inconcevable... c'est inouï!

ÉRIC

La voix de mon père!...

RAXTZ.VU.

Cela se trouve à merveille.

ÉRIC

Non, monseigneur, non, je vous en conjure, qu'il ne sache pas...

(Pendant ce temps, la reine a traversé le théâtre à gauclie, el Rantzau lui avance un fauteuil.]

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