SCENE XL JEAN, MARTHE, RATON, KOLLER
KOLLER, apercevant Raton.
ue vois-je ! Que faites-vous ici? qui étcs-vous?
RATON
Que vous importe? je suis chez la reine, j'y suis par son ordre. Et vous-même, qui ètes-vous pour m'interroger ?
kOLLER.
Le colonel Koller.
COMEDIES — DftAMES
IlATON.
Koller I Et moi, je suis Raton Burkenstaff, chef du peuple.
KOLLER
Et vous osez venir en ce palais, quand l'ordre est donné de vous arrêter ?
MARTHE
Grand Dieu !
RATON, à Marthe.
Sois ddnc paisible ! (a Koiier, à demi-voix.) Je sais qu'avec vous je n'ai rien à craindre ; car nous sommes du même bord, nous nous entendons, vous êtes des nôtres.
KOLLER, avec mépris.
Moil
RATON, ù demi-voix.
Et la preuve, c'est que voilà un papier que je suis chargé de vous remettre, et de la part du roi.
KOLLER, vivement.
Du roi!... est-il possible?... Qu'est-ce que cela signifie?
(il ouvre In lettre, qu'il parcourt.) U'I pareil Ordre !...
RATON, le regardant et s'adressant à sa femme et à Jean.
Vous voyez déjà rcffet...
KOLLER
Christian!... c'est bien de sa main, c'est sa signature... Et vous m'cxplii[uprcz, monsieur, comment il se fait...
RATON, gravement.
Je n'entrerai dans aucun détail ni éclaircissement : c'est l'ordre du roi; vous savez ce qui vous reste à faire... cl moi aussi... je m'en vais.
MARTHE, lo retenant.
Eh ! mon Dieu! (|u"y a-l-il donc dans ce papier?
BEnTRAND KT RATON 443
RATON
Ca ne te regarde pas, et lu ne peux le savoir, (a sa femme.) Viens, femme, partons.
JEAN
J'aurai une place! j'espôre bien qu'elle sera bonne... sans cela... Je vous suis, notre maître.
(RuIou, Marthe et Jean sortent par la petite porto à gauche. J
SCÈiNE XII.
RANTZAL, sortant de In porte à deux battants, à gauche ; KOLLER, debout, plongé dans ses réfleiions, tenant toujours la lettre dans sa main.
KOLLER
Monsieur de Rantzau!...
RANTZAU
Monsieur le colonel me semble bien préoccupé !
EOLLER, allant è lui.
Votre présence, monsieur le comte, est ce qui pouvait m'arriver de plus heureux ; et vous attesterez au conseil de régence...
RANTZAU
Je n'en suis plus, j'ai donné ma démission.
KOLLER, avec étonnement et à port.
Sa démission !... l'autre parti va donc mal ! (Haut.) Je ne m'attendais pas à un pareil événement, pas plus qu'à l'ordre inconcevable que je reçois à l'instant.
RANTZAU
Un ordre !... et de qui?
KOLLER, à demi-voix.
Du roi.
444 COMÉDIRS — DRAMKS
Pas possible !
KOLLER
Au moment où, d'après Tordre du conseil, je me rendais ici pour arrêter la reine m("'re, le roi, qui ne se mêlait plus, depuis longtemps, ni du gouvernement ni des affaires de l'État, le roi, qui semblait avoir résigné toute son autorité entre les mains du premier ministre, m'ordonne, à moi Koller, son fidèle serviteur, d'arrêter ce soir même Mathilde et Struensée.
RANTZAU, froidement et après avoir regardé l'acte.
C'est bien la signature de notre seul et légitime souverain, Christian VII, roi de Danemark.
KOLLER
Qu'en pensez- vous?
RANTZAU
C'est ce que j'allais vous demander ; car ce n'est pas à moi, c'est à vous que l'ordre est adressé.
KOLLËR, avec inquiétude.
Sans doute ; mais forcé d'obéir au roi ou au conseil de régence, que feriez-vous à ma place?
RANTZAU
Ce que je ferais!... D'abord, je ne demanderais pas de conseils.
KOLLER
Vous agiriez; mais dans quel sens?
RANTZAU, froidement.
Cela vous regarde. Comme en toute affaire, notre intérêt seul nous détermine, pesez, calculez, et voyez lequel des deux partis offre le plus d'avantage.
KOLLER
Monsieur...
UKRTRAM) ET RATON 445
RANTZAL'.
C'est là, je pense, ce que vous me demandez, et je vous engagerai d'abord à lire attentivement la suscription de cette lettre; il y a là : Au gc'ncîral Kollor.
KOLLER, à part.
Au gén(5ral!... (Hnut.) Moi, général!
RANTZAU, avec dignité.
C'est justice : un roi récompense ceux qui le servent, comme il punit ceux qui lui désobéissent.
KOLLER, lentement et le regardant.
Pour récompenser ou punir il faut du pouvoir ; en a-t-il ?
RAN'TZAU, de tnème.
Qui vous a remis cet ordre?
KOLLER
Raton Burkenstaff, chef du peuple.
RAN'TZAU.
Cela prouverait qu'il y a dans le i)cuplc un parti prot à éclater et à vous seconder.
KOLLER, vivement.
Votre Excellence peut-elle me l'assurer?
RANTZAU, froidement.
Je n'ai rien à vous dire; vous n'êtes pas mon ami, je ne suis pas le vôtre ; je n'ai pas besoin de travailler à votre fortune.
KOLLER
Je comprends. (Après un instant de silence et se rapprochant de
Rantzau.) En sujet fidèle, je voudrais obéir aux ordres du roi... c'est mon devoir d'abord ; mais les moyens d'exécution?...
RANTZAU, lentement.
Sont faciles... La garde du palais vous est confiée, et vous commandez seul aux soldats qui y sont renfermés.
KOLLER, avec incertitude.
D'accord, mais si l'on échoue...
RAXTZAU, négliyemment.
Eh bien! que peut-il arriver?
KOLLER
Que demain Struensée me fera pendre, ou fusiller.
RANTZ.VU, se retournant vers lui avec fermeté.
N'est-ce que cela qui vous arrête?
KOLLER, de même.
Oui.
RANTZAU, de même.
Aucune autre considération?
KOLLER, de même.
Aucune.
RANTZAU, froidement.
Eh bien! alors, rassurez-vous... de toute manière cela ne peut pas vous manquer.
KOLLER
Que voulez-vous dire?
RANTZAU
Que si demain Struensée est encore au pouvoir, il vous fera arrêter et condamner dans les vingt-([uatre heures.
KOLLER
Et sous quel prétexte? pour quel crime?
RANTZ.VU, lui montrant des lettres qu'il remet sur le champ dans sa poche.
En faut-il d'autre que ces lettres écrites par vous à la reine mère, ces lettres qui contiennent la conception première du complot (pii doit éclater au jourd'liui, et où Struensée verra qu'hier, même en le servant, vous le trahissiez encore?
KULLEU.
Monsieur, vous voulez me perdre !
BEIITHANU KT UATON 4 H
RAMZAU.
Du tout ; il ne lient ([u'à vous que ces preuves de votre trahison deviennent des preuves de fidélité.
KOLLER
Et comment?
HANTZAU.
En obéissant à votre souverain.
KOLLER, nvpc fureur.
Mais VOUS êtes donc pour le roi? vous agissez donc en son nom?
RANTZAU, avec fierté.
Je n'ai pas de compte à vous rendre ; je ne suis pas en votre puissance et vous êtes dans la mienne ; quand je vous ai entendu hier, devant le conseil assemblé, dénoncer des malheureux dont vous étiez le complice, je n'ai rien dit, je ne vous ai pas démasqué, je vous ai protégé de mon silence, cela me convenait alors ; cela ne me convient plus aujourd'hui ; et, puisque vous m'avez demandé conseil, je vais
vous en donner un. (D'un air impératif et à demi-voix.) C'cst CClui
d'exécuter les ordres de votre roi, d'arrêter cette nuit même, au miheu du bal qui se prépare, Mathilde et Struensée, ou sinon...
KOLLER, dans le plus grand trouble.
Eh bien ! dites-moi seulement que cette cause est désormais la vôtre, que vous êtes un des chefs, et j'accepte.
RANTZAU
C'est vous seul que cela regarde. Ce soir la punition de Struensée, ou demain la vôtre. Demain vous serez général... ou fusillé... choisissez.
(U fait un pas pour sortir.) KOLLER, l'arrêtant.
Monsieur le comte!...
RANTZAU
Eli bien ! que décidez-vous, colonel ?
KOI.LER.
J'obéirai !
C'est bien! (Avec intention.) Adieu... général!
(il sort par la porte à gauche, et KoUer par le fond.)