‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 56 sur 223 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M. DE COURCELLES, SOPHIE

sopinr.

Enfin vous voilà, monsieur; qu'il y a longtemps que vous n'êtes venu... trois mois pour le moins.

Huit jours tout au plus.

SOPHIE

C'est possible ! Mais au milieu des bois de Meudon, dans ce pavillon isolé où l'on ne voit personne...

M. DE COURCELLES

Une visite fait événement ! Comment se porte ta maîtresse ?

Scribe. — Œuvres complètes. l''eS('ric. — 2^ Vol. — T

llll COMÉUIKS — D H AME S

SOPHIE

Toujours de mènie. Conçoit-on une chose pareille! Une si jolie femme se désoler, à vingt-cinq ans, pour un mari... et un mari qui est mort encore ! Je vous demande à quoi cela sort? Vous qui l'avez connu, monsieur, il était donc bien aimable?

M. DE COURCELLES

Rien d'extraordinaire. De son vivant, c'était un mari connue un autre ; mais depuis qu'il est mort, c'est bien différent ! Avec le temps, et dans l'éloignement, les défauts s'effacent, les bonnes qualités ressortent, et il en résulte un portrait qui ne ressemble plus qu'en beau... Les grands hommes, les artistes et les maris gagnent cent pour cent à mourir.

SOPHIE

Je ne conçois pas alors qu'ils tiennent à vivre.

M. DE COURCELLES

Par habitude. Noti'e jeune veuve est donc toujours bien désolée ?

Je crois (jue cela augmente; ce cpii est terrible, parce que nous autres femmes nous ne pouvons en voir pleurer une autre sans nous mettre delà partie, et cela me gagne malgré moi, sans que j'en aie envie.

M. DE COURCELLES

Pauvre Sophie!

SOPHIE

Que voulez-vous? Cela fait plaisii- à madame, et je pleure vaguement, sans but déterminé, et pour les chagrins à venir : sans compter que la maison est bonne ; avec ma maîtresse, on fait ce qu'on veut ; la douleur n'y regarde pas de si près; mais je dis néanmoins que pleurer toute la semaine c'est trop fort, et que si on avait seulement le dimanche pour rire...

LES INCONSOLABLKS 111

M. DE COURCELLES

Cela viendra. Commenl se sont passés ces huit derniers jours ?

SOPHIE

Lundi, madame a rêvé que son mari revenait...

M. DE COURCELLES

Quelle folie !

SOPHIE

Pourquoi donc? Il y a si loin d'ici en Amérique... Il ne nous est pas encore prouvé qu'il soit défunt.

M. DE COURCELLES

Quand, depuis plus d'un an, nous l'avons appris par les lettres du commerce et les journaux du pays!

SOPHIE

Vous qui êtes un homme de finance, vous savez bien que le commerce se trompe quelquefois.

M. DE COURCELLES

Bien rarement.

SOPHIE

Oui, mais les journaux?

M. DE COURCELLES

Ah! je ne dis pas non.

SOPHIE

Voilà ce qui nous donne de l'espoir. Mardi et mercredi, madame ne savait que faire ; elle a passé toute la journée dans un désœuvrement et un ennui continuels ; j'en bâille encore de souvenir.

M. DE COURCELLES

Tant mieux.

SOPHIE

Comment, tant mieux?

M. DE COURCELLES

Les grandes douleurs n'ont pas le temps de s'ennuyer, et cela annonce un mieux sensible.

C'est ce mieux-là qui me rendrait malade! Jeudi, même état. Je conseillai à madame de se mettre à son piano... impossible.

M. m: COIRCELLES.

Pourquoi !

SOPHIE, nionlrnnl li' viulon qui est sur le piano.

Parce que... parce que son mari n'est plus là pour l'accompagner. Vendredi elle a mis un chapeau neuf.

M. DE COURCELLES

De la toilette! bien...

SOPHIE

Du bien perdu; car c'était pour son homme d'affaires avec qui elle a eu une grande conférence.

M. DE COURCELLES

Je le sais; au sujet de cette maison qu'elle veut (juiltor.

SOPHIE, avec joie.

Nous (juitterions un lieu si triste ?

M. DE COURCELLES

Ta maîtresse le trouve trop gai, trop près de Paris; et j'ai loué pour elle, dans la forêt de Fontainebleau, au milieu des rochers, une habitation affreuse dont elle raffole.

SOPHIE

Et vous trouvez qu'elle va mieux?

M. DE COURCELLES

Sans contredit. Pour bien s'aftliger, tous les lieux sont bons, même les iieux les plus gais; car tant qu'elle existe, la douleur se suffit à elle-niômc; mais dès qu'elle éprouve le besoin du changement, dès qu'elle cherche à s'entourer d'ob-

jots tristes et lugubres, c'est ([u'elle se sent l'ai'jlir et qu'elle appelle à son secours.

. SOI'IIIK.

Savez-vous, monsieur, ipio pour un receveur général vous connaissez bi?n les femmes !

M. DE COLRCELLES.

C'est que, nous autres tinanciers, nous avons plus que personne l'occasion de les étudier.

SOPHIE

Tenez, voici madame . toujours en noir.

M. DE COURCELLES

Laisse-nous.

SOPHIE, la regardant.

Déjà à soupirer ! et il n'est encore que neuf heures du matin!... La journée sera bonne.

(Elle sort.)

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