‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 57 sur 223 · SCÈNE IL M DE COURCELLES, 3I°>^ DE BL.\NGY · texte numérisé non relu

SCÈNE IL M DE COURCELLES, 3I°>^ DE BL.\NGY

M""^ DE BL.VXGV, l'apercevant.

M. de Courcelles!.., C'est vous, mon ami?

M. DE COURCELLES

Et quoi! toujours de même?

Toujours. ^Après un mom2nt de silence.) Vous venez de Paris?

M. DE COURCELLES

Oui, madame.

M"*' DE BLANGY

Quelle nouvelle?

M. DE COURCELLES

Aucune.

M™'' DE BL\XGY.

Vous craignez de me le dire : avouez-le-moi franchement : on y blâme mes projets de retraite et de solitude ; on pense, comme vous, qu'ils ne dureront pas ?

M. DE COURCELLES

C'est ce qu'on a dit d'abord.

M'"'' DE BLAXGV.

Et maintenant que dit-on?

M. DE COURCELLES

Rien; on n'en parle plus.

M"'" DE BLANGY

Ah ! je suis déjà oubliée?

M. DE COURCELLES

Excepté de vos amis. Mais les événements se succèdent avec tant de rapidité... L'hiver a été brillant; il y a eu beaucoup de bals... vous seule y manquiez; et, en conscience, si vous étiez raisonnable...

M'"" DE BL.VN'GY

Raisonnable ! vous n'avez jamais d'autre mot, comme si cela dépendait de moi. En vérité, monsieur, vous êtes désolant.

M. DE COURCELLES

Désolant ! l'expression est charmante, il n'y a que moi qui cherche à vous faire oublier vos chagrins, à vous consoler...

M""" DE BLANGV.

Voilà justement ce qui me met en colère contre vous ! Vous savez que je n'ai qu'un plaisir, qu'un bonheur au monde, celui de m'aftliger, et vous voulez le troubler.

M. DE COURCELLES

EncorQ faut-il de la modération, même dans ses plaisirs, et quand depuis une année entière...

I,KS INCONSOLAULKS 115

M™* DE BLANGV.

Quoi, monsieur, après une perte pareille, vous ne croyez pas à une douleur profonde, éternelle?...

M. DE C0URCELI.es.

Profonde, oui; éternelle, non.

M'"" DE BLAXGY.

Et pourquoi ?

M. DE COURCELLES

Parce que... heureusement ce n'est pas possible ; le ciel est trop juste pour le permettre. La santé, la jeunesse, le plaisir, rien n'est stable dans la nature humaine ; aucune de nos affections n'est durable. Pourquoi la douleur le seraitelle? II n'y aurait pas de proportions. Bien plus, je lisais l'autre jour, dans La Bruyère, cette pensée que voici, ou à peu près : « Si, au bout d'un certain temps, les personnes n que nous avons aimées et regrettées le plus s'avisaient de « revenir au monde, Dieu sait souvent quel accueil on leur <( ferait ! »

M""' DE BL.VXGY.

Quelle indignité !

M. DE r.OLRCELLES.

Ce n'est pas moi, madame, qui dis cela, c'est La Bruyère et vous voyez donc bien...

M'"" DE BLANGY

Je vois, monsieur, que vous êtes le cœur le plus froid, le plus égoïste, le plus insensible...

M. DE COURCELLES

Insensible ! non pas, et vous le savez bien ; car longtemps avant qu'Edouard, votre mari, s'offrit à vos yeux, je vous aimais déjà; c'est même moi qui vous l'ai présenté comme mon meilleur ami, confiance qu'il a reconnue en se faisant aimer de vous.

M'""^ DE BLANGV.

Ce n'était pas sa faute.

M. Di: COURCELLES.

C'était peut-être la mienne ?

M'"'' DE BLANGY

Ce pauvre Edouard !

Il me semble que, dans cette occasion-là, il n'était pas le plus à plaindre ; aussi, depuis ce temps, j'ai pris en haine les grandes passions; j'ai prudemment battu en retraite, moi qui ne pouvais vous offrir qu'un amour raisonnable, et jamais je n'aurais pensé à faire revivre mes anciennes prétentions, s'il ne s'agissait aujourd'hui de vos intérêts.

M""^ DE BLANGV.

Que voulez-vous dire ?

M. DE COURCELLES

Edouard n'était pas riche, et je le suis beaucoup, ce qm ne VOUS a pas enqjéchée de me le préférer, parce que l'amour ne calcule pas; mais, en allant au delà des mers chercher la fortune, il vous a laissé des affaires très-difiicilos, très-embrouillées, auxiiuelles votre douleur ne vous permettait pas de songer, et, en votre absence, c'est moi ({ui me suis chargé de la liquidation.

DE BLANGY

Ah ! mon ami !

M. DE COURCELLES

Je uf (lis pas cela pour qu'on me remercie, mais pour qu'un m'écoute. Tout compte fait, tout le monde payé, il vous reste à peine trois ou (pialre mille livres de rente.

.M""" DE ULANGY.

C'est plus qu'il ne m'en faut pour vivre dans la solitude, et pour pleurei' Edouard.

in

M. DE COURCELLES

Oui, tant que vous le iilourorez; mais si vous venez à sécher vos larmes?

M'"'' DE BLANGY

Jamais ! ce n'est pas possible.

M. DE COURCELLES

Vous le croyez ; mais, malgré vous, et sans que vous vous en cloutiez, un matin ou un soir, vous serez tout étonnée de vous trouver consolée... c'est affligeant, mais c'est comme cela.

M"^ DE BLANGV.

Plutôt mourir!

M. DE COURCELLES

Vous ne mourrez pas, et vous vous consolerez.

M""= DE BLANGY

Je ne me consolerai pas.

M. DE COURCELLES

Je vous dis que si.

M'"" DE BLANGY

Je vous dis que non.

M. DE COURCELLES

Eh bien ! ne vous fâchez pas, vous voilà justement au point OÙ je voulais en venir : si vous restez renfermée dans votre douleur, rien de mieux ; mais si vous devez en sortir, que ce soit pour vous acquitter envers moi, pour accepter ma main et les soixante mille livres de rente que je vous offre. Souscrivez-vous à mon traité ?

M'"" DE BLANGY

A quoi bon?... Je sens là que je n'oublierai jamais Edouard.

M. DE COURCELLES

Soit. Je demande seulement la préférence, et j'attendrai tant que vous voudrez. Me donnez-vous votre parole?

M'"" DE BLAXGY.

Oui, je vous la donne; ef je voudrais pouvoir reconnaître autrement tant d'amiti(î et de dévouement.

M. DE COURCELLES

C'est moi maintenant que cela regarde, c'est à moi de tâcher de vous consoler, de vous égayer. Chaque éclat de rire avancera mon bonheur, et sera presque une déclaration.

M'"^ DE BLAXGY, souriant.

Vraiment?

M. DE COURCELLES

Et voici déjà un demi-sourire que je regarde comme un à-compte.

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