SCÈNE III Les mêmes; SOPHIE
SOPHIE
Quand madame voudra, son déjeuner est servi.
M"^^ DE BLAXGV.
il suffit ; je n'ai pas faim.
SOPHIE
C'est tous les jours de même... Le moyen de vivre ainsi?
M""" DE BLAXGY.
Que veux-tu? L'air ({u'on respire ici ne vaut rien, tout m'y déplaît.
SOPHIE
Une forêt ciiarmanto ! Et, depuis Montalais jusqu'à Chaville, des promenades délicieuses !
M"'" DE BLAXGY.
Justement, c'est pour cela. Quand je vois passer dans uo«v bois ces habitants de Paris, ces heureux du jour...
SOPHIE
Ces couples qui vont se promener le (liniaiiclie ?
M""" DE KL.VNGV.
Cela m'impatiente.
SOPHIE, à part.
Moi, il n'y a que cela qui m'amuse.
M"'" DE BLAXGV.
Heureusement nous n'avons pas longtemps à rester ici. (a m. de Courceiies.) Vous êtes-vous occupé de la maison de Fontainebleau ?
M. DE COLRCELLES.
C'est une affaire terminée.
SI'"" DE BLWGV.
Tant mieux! Je pourrai donc dès demain m'y établir.
M. DE COURCELLES
Il faut que la maison soit vacante ; ce qui, malgré mes instances, n'aura peut-être lieu qu'à la tin de la semaine. Du reste, on doit vous écrire à ce sujet aujourd'hui ou demain...
M""^ DE BLAXGV.
Voilà qui nie contrarie beaucoup.
M. DE COURCELLES
Pourquoi donc?
M""" DE BLAXGV.
C'est que celle-ci est déjà louée.
M. DE COURCELLES
Vraiment ?
M™" DE BLAXGV.
Le jour môme où j'en avais parlé à mon homme d'affaires, un monsieur s'est présenté chez lui, qui l'a louée sur-le-champ, toute meublée et telle qu'elle est... le comte de Bussières, le connaissez-vous ?
M. DE COURCELLES
M. de Bussières, un jeune pair de France : je le connais
fort peu; mais des relations d'affaires m'ont lié avec son père, à qui j'ai eu le bonheur de rendre service. Pour le fils, on en parle dans le monde comme d'un charmant jeune homme ! je crois même qu'il était marié, car il a épousé, ou dîi épouser, il y a six mois, mademoiselle Hortense de Rinville.
M""= DE BLAXGY.
Je ne connais pas cette famille.
M. DE COURCELLES
]\Ioi non plus ; mais cela a fait du bruit, l'hiver dernier : il y a eu un duel...
M""^ DE BLAXGY.
M. de Bussières?En effet, cette affaire oùil s'est si noblement conduit... Ah I c'est lui !
M. DE COL'RCELLES.
Oui, madame; un fou, un étourdi, dont on vante l'esprit et la gaieté... jouissant du reste d'une fortune immense.
M""^ DE BLAXGY.
Ce qui m'étonne alors, c'est qu'il se contente d'un séjour aussi modeste.
M. DE COURCELLES
Peut-être a-t-il des idées...
M'"'' DE BLAXGY.
Comment?
M. DE COURCELLES
Les jeunes seigneurs de son âge et de son caractère ont souvent des habitations qu'ils n'habitent point par euxmêmes .. et celle-ci, par sa position mystérieuse...
M""' DE BLAXGY.
Il suffit, monsieui-, il suffit; je ne vous demande point de détails...
SOPHIE
Par exemple, je sais bien qui sera étonné d'entendre rire; ce sera l'apparlemeiit de madame.
M'"" DE BLANGY
Que dites-vous?
SOPHIE
Moi... rien du tout, sinon i[ue le déjeuner sera froid, et que si madame ne veut pas en entendre parler, voilà monsieur qui sera peut-être de meilleure composition.
M. DE COURCELLES
Elle a raison, car je tombe de faiblesse, et j'espère bien que vous me tiendrez compagnie.
M"^* DE BLANGY
A quoi bon? Je ne trouve rien d'absurde et d'humiliant comme cette obligation de soutenir des jours qui vous sont insupportables. Trop faible ou trop timide pour m'ôter la vie, j'ai formé vingt fois le projet de me laisser m.ourir de faim ; et ce projet-là, autant vaudrait peut-être l'exécuter dès aujourd'hui.
SOPHIE
0 ciel !
M™« DE BLANGY
Qu'en dites- vous?
M. DE COURCELLES
Je dis, madame, que si vous ne devez plus jamais manger, à la bonne heure ; mais si vous devez manger un jour, je vous conseille de commencer tout de suite.
M""^ DE BLANGY
Ah ! monsieur, qu'il y a en vous peu d'illusions!
M. DE COURCELLES, lui présentant la main.
C'est vrai, je suis pour le positif, surtout quand j'ai faim ; et j'espère bien, si le déjeuner est bon, vous faire revenir à mon avis.
(ils sortent.)