‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 63 sur 223 · SCÈNE VIL Les mêmes; m. DE BUSSIÈRES · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL Les mêmes; m. DE BUSSIÈRES

M'"^ DE BLAXGY.

Pardon, monsieur, de vous déranger dans votre promenade.

A qui ai-je l'honneur de parler ?

l."il) COMÉDIES — DRAMES

SOPHIE

A la maîtresse de la maison, madame de Blangy.

M. DE BUSSIÈRES, la regardant.

Madame de Blangy ! Eh ! mon Dieu ! ces vêlements de deuil !... Je vois que vous aussi, madame, vous avez à déplorer quelque perte?

M™^ DE BLANGY

Oui, monsieur, et quand j'ai appris le motif qui vous faisait rechercher la solitude, je l'ai trouvé si naturel, que j'ai été désolée de ma présence ici, et je ne sais comment vous en demander excuse.

M. DE BUSSIÈRES

Vous ne m'en devez aucune, madame.

51""= DE BLAXGV.

Ce sera pour très-peu de temps : j'ai loué moi-même une campagne qui, d'un instant à l'autre, peut être lihre ; demain, aujourd'iiui, j'espère en recevoir la nouvelle.

M. DE BUSSIÈRES

Que cela ne vous gène pas, madame, je puis attendre maintenant.

^me pp BLANGY.

Et comment cela ?

Tout à l'heure, en franchissant la haie du jardin, j'ai vu à cinquante pas, en face, au milieu des rochers, une maisonnette oii je suis entré, et comme ce pays me plaît beaucoup, je m'y établirai en attendant.

M"*' DE BLANGY

Y pensez-vous ? une maison de paysan ; vous y serez horriblement mal.

M. DE BUSSIÈRES

Tant mieux, on ne viendra pas m'y trouver, on m'y laissera seul, et quand je suis seul, je suis avec elle!...

LKS INCONSOI.AKJ.KS |.{1

M™* DE BLANGY

Je le conçois, et ce n'est pas moi qui vous enhHerai cette consolation; j'en connais trop le prix.

M. DE BUSSIÈRKS.

Quoi ! votre cœur a connu, connue le mi(;n, le malheur sans espoir, ot les regrets éternels?

M""' DE blanc; V.

Jugez-en, monsieur! j'ai perdu tout ce que j'aimais.

M. DE BUSSIÈRES

C'est comme moi.

M"'' DE BLAXGY.

J'en étais adorée.

AI. DE BUSSIÈRES

Comme moi.

Ma vie entière se passera à pleurer.

M. DE BUSSIÈRES

Eh bien! madame, ce sera aussi ma seule occupation.

M""^ DE BLAXGY.

Je ne reviens pas de ma surprise ! Une telle rencontre ! une situation aussi exactement pareille I...

M. DE DUSSIÈBES.

Pareille ! Oh ! non, elle ne peut pas l'être. On n'a jamais vu de fatalité égale à la mienne !... Perdre ce qu'on aime la veille d'un mariage !

M™« DE BLAXGY.

Le perdre une année après, est bien plus cruel encore.

M. DE BUSSIÈBES.

Vous avez beau dire, il n'y a pas de comparaison ; c'est moi qui souffre le plus, madame.

M""^ DE BLAXGY.

C'est moi, monsieur.

SOPHIE, à part et travaillant.

S'ils pouvaient se disputer ! cela les distrairait.

M. DE BUSSIÈRES

Enfin, ce qu'il y a (]p certain, c'est que tous deux nous sommes bien ù plaindre.

.M""^^ DE BLAXGV.

Bien malheureux.

Et vous le dirai-je ?... Voilà le premier soulajïement que j'aie trouvé à ma douleur, c'est de penser qu'il y a quelqu'un qui r(;prouve...

M™'' DE BLAXGV.

Et surtout qui peut la comprendre!... car, jusqu'à présent, je n'ai trouvé que des cœurs froids, indifférents, qui me reprochaient ma tristesse, qui semblaient m'en faire un crime. « Quelle folie ! quelle extravagance ! » disaient-ils, comme si c'était ma faute, à moi, si je suis malheureuse! Mais on fuit la douleur, on la craint ; il est plus facile de blâmer ses amis que de pleurer avec eux.

M. DE BUSSIÈRES

C'est aussi ce qui m'arrive. Parmi tous ces jeunes gens à la mode, ces intimes à qui je donnais à dîner, je n'en ai pas trouvé un seul qui eût le temps de s'affliger avec moi... Ils s'éloignent tous sous le prétexte qu'ils ont leurs affaires, leurs plaisirs, leurs maîtresses... (pleurant.) Moi je n'en ai plus, j'ai tout perdu.

M"^'' DE BLANGV.

Pauvre jeune liommc! Elle était donc bien jolie?

M. DE BUSSIÈRES, avec douleur.

Plus que je ne peux vous dire ! . ..

M'"'' DE BLAXCy.

Eh bien ! nous parlerons d'elle... et souvent... c'est facile, puisque nous serons voisins.

LKS INCONSOLABLES l'^>'

M. DE BUSSIÈRES

En effet, je n'aurai qu'à franchir la liaie de votre jardin.

M""' DE BLAiNGY.

Dites du vôtre; car il vous appartient.

M. DE BUSSIÈRES

Eh bien ! madame, du nôtre.

M™^ DE BL.VNGV.

(Test mieux. Nous voici à l'aulomne. cl les soiiées sont si longues!

M. DE BUSSIÈRES

Nos souvenirs les abrégeront... Nous causerons, nous lirons ensemble.

M"'^ DE BLANGV.

C'est à deux surtout qu'on peut bien apprécier le charme de la douleur.

M. DE BUSSIÈRES

Et de la solitude. Ah ! que j'ai été bien inspiré en cherchant cet asile !

M"""" DE BLANGV, avec impatience.

Qui vient là?

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