M""' DE ELAN G V
Ah ! l'on vous nomme Edouard ?
M. DE BUSSIÈRES
Oui, madame.
11"^" DE BLAXGY.
C'est singulier !
M. DE BUSSIÈRES
Qu'avez-vous donc ?
M™'' DE BLAXGY.
Moi ? rien.
M. DE BUSSIÈRES
Si vraiment, vous êtes troublée. Pour quelle raison?
Je ne puis vous le dire.
M. DE BUSSIÈRES
Pardon, madame, de mon indiscrétion.
M™^ DE BLAXGY.
Il n'y en a aucune.
M. DE BUSSIÈRES
Si vraiment ! car je vous connais à peine ; je vous vois
d'aujourd'hui seulement, et, par un charme que je ne puis rendre, j'éprouve auprès de vous une confiance qui est plus forte que moi, et dont vous, madame, savez si bien vous défendre.
jjrae jjg BLAXGY, avec un sourire aimable.
Vous m'accusez à tort. Mais quelle que soit l'estime, ou, si vous l'aimez mieux, la confiance que nous inspirent les gens... les connaître davantage serait souvent se préparer un regret ; surtout quand on doit se séparer et ne plus se revoir.
M. DE BUSSIÈRES
Qu'importe l'éloignement entre personnes que les mêmes chagrins, les mêmes sentiments unissent et rapprochent? Ne peut-on pas. quoique séparés, se communiquer ses pensées, ses souvenirs, les vœux que l'on forme l'un pour l'autre? Accordez-moi cette permission ; elle seule, dans ces lieux où je vous ai vue, me dédommagera de votre absence ; je vous le demande au nom de nos malheurs et de notre nouvelle amitié.
M^^ DE BLANGY
N'est-ce jias là une amitié bien prompte ?
Faut-il donc tant de jours pour se juger, pour s'apprécier? L'amour, dit-on, peut naître d'un coup d'œil, pourquoi n'en serail-il pas de nu-me de l'amitié ? Et pourquoi n'aurait-elle pas les mêmes privilèges, eile qui vaut mieux? Cela serait bien injuste. Et ces projets que tout à l'heure nous formions ici, nous les réaliserons de loin. Les confidences, les épanchomonts du cœur sont ainsi plus doux et plus faciles; le papier est discret, et c'est causer avec soimême qu'écrire à son ami.
M™^ DE BLANGV.
Eh bien, soil; mais vous me promettez de tout me dire, de tout me r iii'ier ?
LES I N C 0 N S 0 I. A n L E S \'fl9
M. DE BUSSIÈRES
Je le jure. Vous aussi?
M'"" DE BLANGY, s'asseyent à gaucho, pri^s de la table.
Sans cela il y aurait trahison; et, pour commencer, voyons, mon nouvel ami, que ferez-vous dans cette solitude où je vous laisse ?
M. DE BUSSIERES va prendre une chaise près du piano et vient s'asseoir près de M™® de Blangy.
Mais d'abord je penserai à vous.
-M'"^ DE BLANGV.
Oh ! non... d'abord à elle.
M. DE BUSSIÈRES
Cela va sans dire. Et vous à lui.
"U™" DE BLANGY
Certainement. Les souvenirs qu'elle vous a laissés doivent être si doux !
M. DE BUSSIÈRES
Moins que les vôtres, j'en suis sûr. Songez donc que je l'ai perdue à la veille l'un mariage, lorsque son cœur m'était presque inconnu; tandis que vous, qui avez passé plusieurs mois près d'un époux adoré, quelle différence !
M'"" DE BLANGY
Peut-être est-elle à votre avantage. Le bonheur qu'on espère est plus doux que celui qu'on possède. Vous éliez plein d'amour et d'avenir; tout était bien, tout était beau à vos yeux, et, malgré votre malheur, l'espèce d'enivrement que vous éprouviez alors, vous l'éprouvez encore ; un peu plus tard, peut-être, le rêve pouvait se dissiper, l'illusion se détruire ; car le ménage, même le meilleur, n'est pas tel que l'amour se le représente. L'amour, c'est le ciel, et l'hymen, c'est la terre. Vous y retrouvez toutes les imperfections de ce bas monde : les petits moments de vivacité, d'humeur, de querelle...
i iO COMÉDIES
M. DE BUSSIERES, souriant.
Ah ! VOUS VOUS disputiez donc aussi ?
jjme pj. BLANGY.
Quelquefois... il le fallait bien, ne fût-ce que pour se raccommoder.
M. DE bussié:res.
.4h! c'est vrai. Je n'aime pas cette idée-là.
M"'*' DE BLANGY
Pourquoi?
M. DE BLSSIÈRES.
Je ne sais... j'aimais mieux l'autre. Vous dites donc qu'il y avait des moments de brouille '? C'est bien, mais cela m'effraye. Si, nous aussi, nous allions nous brouiller?
M"'" DE BLANGY
Pour quel motif? puisque nous sommes convenus de tout nous dire franchement.
M. DE BUSSIERES.
Mais il pourrait arriver tel événement...
M"'" DE BLANGY
Lequel ?
M. DE BLSSIÈRES.
Une veuve telle que vous est bientôt entourée, malgré elle, de tant de gens qui aspirent à l'emploi de confident en chef et sans partage !
M"" DE BLANGY
Ah ! quelle idée ! Je croyais que mon nouvel ami avait meilleure opinion de ses amis.
M. DE BUSSIERES.
Celle-ci n'a rien qui doive vous offenser.
M™" DE BLANGY
Si vraiment ; car vous devez croire à ma promesse, et j'ai juré, je jure à vous-même de conserver toujours ma liberté.
M. DE BLSSIÊRES.
C'est comme moi. jen ai fait le serment; et je renonce à votre estime, à votre amitié, si j'y manque jamais.
M"'® DE BLANGY
Moi de môme.
II serait vrai ?
Je vous l'atteste.
M. DE BUSSIEBES.
DE BLANGY
M. DE BUSSIERES.
.\h ! que je suis heureux! me voilà rassuré; et maintenant, certains l'un de l'autre, nous pouvons, sans crainte et sans danger, croire à une amitié que rien ne viendra troubler.
M'"'' DE BLANGY se lève.
Oh! non, rien au monde; et je n'y ai pas de mérite, car un pareil serment ne me coûtera rien à tenir.
M. DE BL'SSIERES rapporte la chaise près du piano, qui est ouvert, et jette les yeux sur un papier de musique.
Ah ! mon Dieu !
iM"'^ DE BLANGY.
Qu'est-ce donc?
M. DE BCSSIÈRES.
Cet air que je viens d'apercevoir sur votre piano : un air de la Muette de Portici!
M"" DE BLANGY
Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant, et d'où vient votre trouble?
C'est celui que je lui ai entendu chanter au dernier concert où nous avons été ensemble.
M""^ DE BLANGY
Combien je suis fâchée que le hasard vous ait offert un pareil souvenir!
M. DE BUSSIÈRES
Non, non, il n'est pas pénible, au contraire; car, depuis elle, je ne l'ai pas entendu une seule fois sans éprouver une émotion délicieuse et indéfinissable. (Pendant qu'il parle, m"'^ de
Blangy s'est mise à son piano et a joué les premières mesures.) Ah!
que je vous remercie, que votre amitié est ingénieuse !... Oui, c'est elle que je crois entendre ; c'est mieux d'exécution... mais c'est égal, c'est toujours le môme air, et j'éprouve un bonheur...
[Pendant qu'elle joue , il prend le violon qui est sur le piano , et l'accompagne.)
M""® DE BLANGY, continuant à jouer, et le regardant.
Comment, monsieur, mais c'est fort bien ; je ne vous aurais pas cru un pareil talent. Prenez garde, vous vous trompez ; c'est un si naturel.
M. DE BUSSIÈRES
Non, madame, si bémol.
(En ce moment entre M. de Courcelles, qui s'arrête au fond du théâtre-) M"^*" DE BLAXGV.
Mais regardez donc.
M. DE BUSSIÈRES, riant.
C'est vrai, c'est vrai ; je ne regardais pas le cahier.
M™" DE BLANGY, de même.
Vous êtes distrait.
M. DE BUSSIÈRES
Je tâcherai de ne plus l'être.
M""" DE BLANGY
Recommençons, et faites attention.
(ils jouent ensemble. M. de Courcelles s'assied au fond du Ihé.ltre, le» bras croisés et écoute. )
M. DE BUSSIÈRES
Le mouvement est plus vif.
M'"<^ DE BLANGY
Du loul.
M. DE BUSSIÈRES
Je vous l'atteste, c'est un air de danse, on danse sur l'air de la Princesse espagnole, et il serait impossible de danser aussi lentement.
M™^ DE BLANGY
Rien n'est plus facile; la mesure est si marquée!
M. DE BUSSIÈRES
Non, madame.
[Tout en chantant il forme quelques pas./ Et si, monsieur. (Cliantam en s'accompagnant.) Tra la la la la
la la la.