DO GALOP
J’ai dit que jusqua ce jour, la plupart des ressources de l’équitation n’ont pas été comprises, et si j’avais besoin d'une nouvelle preuve à l’appui de mon opinion, je la puiserais dans les erreurs, les suppositions et les contradictions sans nombre qui ont été entassées pour expliquer le mouvement si simple du galop. Que de dissidences seulement sur les moyens à employer pour faire partir le cheval sur le pied droit 1 C'est l’appui de la jambe droite du cavalier qui déterminera le mouvement, prétend l’un; — c’est celui de la jambe gauche, soutient un autre; — c’est le contact égal des deux jambes, affirme un troisième; — non, disent sérieusement quelques autres, il
faut laisser faire tout naturellement le cheval. Eh ! sans doute ! le hasard est si puissant.
Comment pouvait-on distinguer la vérité au milieu de ce conflit de principes si contraires? Ils émanaient d’ailleurs de sources respectables; la plupart de leurs auteurs avaient possédé des titres et des dignités qui ne s’accordent ordinairement qu'au mérite. Se seraient -ils tous trompés jusqu'à présent? Cela n'était pas possible; car à une longue pratique plusieurs d’entre eux joignaient les connaissances les plus complètes en physique, en anatomie, en mathématiques, etc., etc. Douter de pareilles autorités eût été aussi présomptueux qu’imprudent; on l’aurait considéré comme un crime de lèse-équitalion. Les cavaliers conservaient donc leur ignorance, les chevaux leur mauvais équilibre ; et si on parvenait, après deux ou trois ans d’un travail routinier, à faire partir bien convenablement sur le pied voulu quelques chevaux doués d’une organisation privilégiée, et à les faire changer ensuite de pied, juste à un point déterminé, la difficulté consistait ensuite à les empêcher de répéter toujours ce mouvement à la même place (1).
C’est ainsi que s’accréditent et se perpétuent souvent les erreurs les plus palpables, jusqu'à ce qu’arrive enfin un
(1) Dansson remarquable travail publié par le Spectateur militaire, H. Auguste Delard, après avoir démontré l'absence de base Oie et raisonnée, l'incohérence de principes qui caractérisent l’ancienne école, conclut ainsi ;
« Là où il n'exiile pas de règle générale, toute méthode devient Impossible. > Comment qualiBer, en effet, un système qui ne repose que sur une quantité ioa nombrable de cas particuliers? Lui donnera-t-on le nom de méthode ? Qu'est-oe » donc qu'une méthode, sinon la marche régulière et assurée d’un problème vers » la solution obligée? Ainsi, lorsque après les études les plus profondes elles plus a variées, lorsque après les travaux d'observation les plus patients et les plus a complais, vous verras chaque jour, à chaque pas, surgir devant voua des péria pélies toujours soudaines et des dénoueinements toujours imprévus, direz-vous a que vous avez une méthode? Prenez garde, toute méthode a une Un et votre a système n'en a pas. a
esprit pratique, doué de quelque bon sens naturel, qui vienne démentir par l'application toutes les savantes théories de ses prédécesseurs. On essaye bien de nier d’abord le savoir-faire du novateur; mais les masses, qui ont l’instinct du vrai et jugent d’après ce qu'elles voient, se rangent bientôt de son côté, tournent le dos à ses détracteurs, et les laissent se morfondre dans leur isolément et leur vaine prétention.
C’est donc à la masse des cavaliers que je m'adresse en disant : ou le cheval est sous l’influence de vos forces et soumis entièrement à votre puissance, ou vous êtes en lutte avec lui. S’il vous entraîne en galopant, sans que vous puissiez modifier et diriger parfaitement sa course, c’est une preuve que, quoique soumis jusqu’à un certain point à votre pouvoir, puisqu’il consent à vous transporter ainsi, il dispose cependant d’une grande partie de ses forces instinctives. Dans ce cas, c’est entre vous et lui un combat perpétuel, mêlé de succès et de revers, et dont les chances dépendent de la température, du caprice de l’animal, de sa bonne ou de sa mauvaise digestion. Les changements de pied, dans de pareilles conditions, ne pourront s’obtenir que par des rememmenU, ce qui rend le mouvement aussi difficile que disgracieux et s’éloigne on ne peut plus de la saine équitation.
Si au contraire l’animal est assujetti au point de ne pouvoir contrat ter aucune de ses parties sans rinlerveuiiou et le secours du cavalier, ce dernier pourra diriger à son gré l’ensemble des ressorts, répartir la force et le poids de telle à telle partie, et exécuter par conséquent les changements de pied avec aisance et promptitude.
Nous savons que les contractions d’ une partie quelconque du cheval réagissent toujours sur l’encolure, et que la roideur de celle-ci s’oppose à la bonne exécution de tout mouvement. Or, si, au moment de s'enlever au galop, le
cheval roidit l’une de ses extrémités, et par suite son encolure, de quelle utilité pourra être, je le demande, pour déterminer le départ sur le pied droit, l’appui de l’une ou de l’autre jambe du cavalier, ou même celui des deux jambes à la fois? Ces moyens seraient évidemment sans effet certain jusqu’à ce qu’on eût remonté à la source de la résistance afin de la combattre et de l’annuler. On le voit donc, ici comme toujours, la souplesse et la légèreté pourront seules faciliter l’exécution du travail.
Si, quand on veut déterminer le cheval sur le pied droit, une légère contraction d’une partie de l'animal le disposait à partir sur le pied gauche, et si l’on persistait, malgré cette mauvaise disposition, à engager l’allure, il faudrait alors employer deux forces du même côté, c’est-à-dire la jambe gauche et la main gauche; la première étant destinée dans ce cas à déterminer le mouvement qu’on veut obtenir, la seconde à combattre la disposition contraire du cheval.
Mais lorsque le cheval, parfaitement souple et rassemblé, ne fera jouer ses ressorts que d'après l’impression que leur donnera le cavalier, celui-ci, pour partir sur le pied droit, devra combiner une opposition de forces propre à maintenir l’équilibre de l’animal, tout en le plaçant dans la position exigée pour le mouvement. Il portera alors la main à gauche, il appuiera la jambe droite. On voit par là que le moyen dont j’ai parlé plus haut, utile lorsque le cheval n’est pas convenablement placé, serait nuisible lorsque l’animal est bien disposé, puisqu'il détruirait la belle harmonie qui existe alors entre les forces.
Celte courte explication suffira, je l’espère, pour faire comprendre qu’on doit étudier les choses à fond avant de formuler des principes. Plus de système donc sur l’emploi exclusif de telle ou telle jambe pour déterminer le galop, mais conviction profonde que la première condition de
ce travail et de tous les autres est de maintenir son cheval souple, léger, c'est-à-dire dans la position de rassembler que comporte cette allure, et il sera facile d’en apprécier le degré au moyen de la légèreté et de la facilité avec laquelle s’opérera le reflux de poids du devant sur le derrière ; puis on emploira l’un ou l’autre moteur, suivant que l'animal, au départ, conservera sa bonne position, ou qu’il cherchera à s'en éloigner. Il faut aussi bien se pénétrer que c’est la force qui donne la position au cheval, mai® que de la position seule dépend la régularité des mouvt ments.
Le passage fréquent en ligne directe, et avec des temps d’arrêt, du galop sur le pied droit au galop sur le pied gauche, amènera bientôt à exécuter les changements de pied du lact-au-lact (1). Evitons surtout les violents effets de force qui dérouteraient le cheval et lui feraient perdre sa légèreté. Rappelons-nous que cette légèreté qui doit précéder tous les changements d’allure ou de direction, rendre faciles, gracieux et inévitables tous les mouvements, est la condition importante que nous devons rechercher avant tout.
C’est parce qu’ils n’ont pas compris ce principe, et n’ont pas senti que la première condition pour disposer un cheval au galop est de détruire d’abord toutes les forces instinctives de l’animal (forces qui s’opposent à la position exigée pour le mouvement), que les écuyers ont émis à ce sujet tant de principes erronés, et que tous sont restés dans l’impossibilité de nous indiquer les véritables moyens à employer.
(1) Croirait-on que j'ai vu à Berlin dans les manèges royaux, des chevaux parfaitement constitués, montés depuis dix ans par les plus habiles professeurs, qui ne savaient pas changer de pied du iact-au-tact? ils ne pouvaient exécuter oe mouvement qu'aprés un tant d'arrêt, étaient-ils complètement dressés? non, leur éducation laissait beaucoup à désirer.