‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 41 sur 42 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

avec l'Église , l'existence de deux sociétés distinctes quoique unies, l'existence par conséquent de deux puissances diverses. Mais ce que je ne comprends en aucune façon , c'est que les limites entre ces deux sociétés et ces deux puissances, soient clairement définies par ces mêmes paroles, à \ intelligence mortelle du noble pair. 11 est question de savoir ce qui est à Paul et ce qui est à Jean : nul accord là-dessus. Quelqu'un vient et dit : Rendez à Paul ce qui est à Paul, et à Jean ce qui est à Jean. J'incline à penser que cette décision, quelque équitable qu'elle soit en elle-même, laisse encore quelque chose à désirer justement à plus d'une intelligence mortelle. Remarquons en outre que Jésus-Christ, dans le passage allégué, ne nous apprend nullement qui est César , ni si César ne peut , en aucun cas, cesser de l'être ; ce qui montre la futililé de toutes ces sortes de citations , lorsque le vrai sens n'en est point fixé par la tradition de l'Eglise.

Toujours préoccupé de ses rapports directs avec Dieu,le noble pair ajoute : « Dieu m'a dit qu'il ne feroit » justice et droit qu'au spirituel sur la terre, et qu'il ne » feroit justice et droit que dans le ciel aux procès tem- » porels qui ne pourroient l'obtenir dans ce monde, n

Je ne doute pas du tout que quiconque ne pourra obtenir justice dans ce monde ^ ne l'obtiendra que dans le ciel ; mais je douterois fort que Dieu ne fera justice et droit qu'au spirituel sur la terre ^ si lui même ne Vavoit dit à M. de Frénilly. Vraiment Dieu a dit là une chose bien désolante ! Qu'est ce donc que cette terre, si Dieu nous défend d'y attendre droit et justice

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autrement qu an sptriluel? On nous opprimera, on nous dépouillera, on nous tuera au temporel^ et tout ce qui nous sera permis , selon l'ordre établi de Dieu , sera d'aller rédannev justice eldroit àansV autre monde! Le noble pair, en bon gallican, ne tolère dans celuici ni défense, ni résistance.

« Ces trois Tudors, dit-il (Henri VII, Henri VIII, » et Elisabeth), nous donnent l'exemple complet d'un » despotisme sans frein et terrible. . . .

» Nulle époque de l'histoire n'offrit aux peuples » des motifs plus spécieux, plus sacrés peut-être de » s'insurger.

« Le firent-ils ? Non (1).

» A voient-ils le droit de le faire ? Non. Et ici ce » n'est peut-être pas sans quelque regret, sans quelque i) révolte secrète que je le prononce. Mais la vérité, » le droit véritable m'y condamnent (2). »

Subissez donc votre condamnation , et que votre âme , si elle en a la force, porte le poids de cette doctrine ! Pour nous, catholiques romains, nous en avons une autre, également salutaire aux rois dont elle affermit la juste autorité, et aux peuples qu'elle protège contre la tyrannie à laquelle vous les livrez, parce que Dieu a dit quil ne fer oit justice et droit qu'au spirituel sur la terre.

Cependant M. de Frénilly (on doit lui rendre cette justice y même sur la terre) ne sauroit se reposer pleine-^

(1) Ils le firent, mais partiellemeot; ce qui empêcha le succès.

(2) Lettre de M. de Frénilly à M. Z>e'**, pair de France, etc., p. 52.

ment dans les maximes qu'il a établies : elles choquent trop violemment la conscience humaine. Il y cherche, sans néanmoins abandonner le fonds de sa doctrine , je ne sais quelles modifications étrangères au droit. Il faut l'entendre s'expHquer lui-même .

(( Mais, quoi! medira-t-on, n'exceptez- vous rien » de cette sentence absolue? Ne concevez-vous pas » dans la vie des peuples , des maux si étranges , des » oppressions si terribles , qu'elles leur constituent un » droit simultané, pour ainsi dire, de se lever en » masse et de résister aux maux qu'on lui impose ?

» A dire vrai, ces exemples me semblent peu mul- >i tipliés dans la société chrétienne. . .

» Mais si enfin on veut supposer de ces cas oii, par » quelque impulsion générale , la société s'armeroit )) d'une sorte de loi naturelle pour combattre la loi so- » ciale (1), si on veut supposer encore qu'elle le fît » avec raison et avec justice ; que restera-t-il à dire » à cet égard, sinon ce que nous avons déjà dit : que » ces résistances sont des exceptions hors de l'ordre (( des législations humaines (2) ; qu'elles sont de ces

(1) M. de Frénilly connoît donc une loi naturelle et une loi sociale, qu'on puisse conceyoir comme des lois distinctes ; en d'autres termes, une lois naturelle qui ne soit pas sociale, et une loi sociale qui ne soit pas naturelle ?

(2) Nous en disons autant : elles sont préyues et réglées seulement par la législation divine. Quant au droit en lui-même , il étoit au moins implicitement reconnu et consacré au commencement de chaque règne, dans le serment prêté par le souverain, reçu par l'Eglise et sanctionné parla religion. Jamais aucune nation chrétienne ne s'est engagée à l'obéissance qu'à certaines conditions stipulées dans ce serment.

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» choses que la société ne doit ni consacrer ni prévoir, )) de ces choses mystérieuses auxquelles le ciel se » charge de pourvoir sans nous initier ni à ses moyens » ni à ses motifs? A ces grandes et rares exceptions oii » l'absolu devient dangereux aux hommes, Dieu posa » lui-même les bornes dont leur intelligence ne peut » assigner la place. Une race de rois dépérit, l'Etat » se dissout, la vraie religion périclite. La loi humaine » réprouve la Ligue, Dieu la permet pour sauver la » rehgion, rallier les peuples, reconstituer le trône, )) y asseoir un grand roi et le faire catholique. Deux » siècles s'écoulent, et puis les hommes, en regardant » les moyens qui passèrent leurs droits, et les résultats » qui ont passé leur puissance , les hommes compren- » nent qu'il y eut là un décret de Dieu (1). »

Il est très bien de comprendre cela. Mais le noble pair comprend-il qu'en toutes les circonstances qui, comme au temps de la Ligue, exigent, pour sauver soit l'Etat, soit la religion, ou tous les deux ensemble, une déviation de l'ordre ordinaire. Dieu ait réglé dans ses conseils que l'Etat et la religion ne seroient jamais sauvés et ne pourroient Têtre que par une violation du droit ? Ce seroit là bien certainement une chose plus que mystérieuse.

Que d'efforts d'esprit pour s'empêcher de voir ce qui frappe d'abord le simple bon sens ! pour bannir de la terre le droit et la justice, lorsque le besoin s'en fait

(1) Lettre de M. de Frénilly à M. De *"% pair de France, etc. p. 55 et 66.

le plus vivement sentir, dans ces nécessités extrêmes où il s'agit de tout pour les hommes , de leur existence comme peuples et de leur vie comme chrétiens , du présent, de l'avenir, et du temps et de l'éternité! On rougit et l'on s'attriste d'avoir à prouver, dix huit cents ansaprèsrétablissementderEvangile,qu'unErieXlV, un Henri VIII, n'étoient pas très évidemment les ministres de Dieu pour le bien, et qu'on pouvoit leur résister sans crime. Etrange égarement d'un siècle qui a perdu la lumière du christianisme : tandis qu'on devroit bénir le ciel d'avoir placé entre les rois et les peuples l'autorité de l'Eglise pour arrêter souvent et pour régler toujours l'exercice de ce droit terrible, mais nécessaire, de résistance, on ne sait aujourd'hui ou qu'en armer toutes les passions, ou que le nier , sans pouvoir jamais en détruire le sentiment, que partout la religion grave, avec celui de la justice , au fond du cœur des hommes !

Vous venez de voir, Monseigneur, en quelles difficultés, en quelles contradictions, en quelles erreurs déplorables on est jeté sitôt qu'on s'écarte sur 'ce point de la doctrine catholique. Je montrerai, dans ma prochaine lettre, qu'elle n'est que le développement de la doctrine primitive, de la loi perpétuelle et universelle sur laquelle , dès le commencement. Dieu a fondé la société. Car le Christ n'est point venu abolir la loi ^ mais V accomplir (1) ; il est venu, selon les promesses, perfectionner l'ordre ancien , en régénérant toutes

(1) Matth., V, 17.

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choses y comme parle l'apôtre , au ciel et sur la terre (i). Telle fut sa mission, bien opposée, certes, daos ses effets, à la théorie gallicane, qui conduit les peuples à un état pire mille fois que celui d'où le christianisme les a tirés.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

F. de La Mennais.

10 ^vrïl.

P. S. J'apprends à l'instant. Monseigneur, que le c onclave vient de donner un successeur à Léon XIL Cette élection , qui console l'Eglise de la douleur où l'avoit plongée la perte d'un de ses plus illustres pontifes, abrégera notre correspondance. Car vous pouvez désormais, en interrogeant le vicaire même de Jésus- Christ, savoir immédiatement , de celui à qui seul appartient la décision, si la doctrine que j'ai soutenue est conforme à la tradition du Siège apostolique, à son invariable enseignement , ou si elle y est opposée en quelque point. Nulie voie plus courte et plus certaine pour me détromper si je m'abuse, ou pour vous détromper vous - même. D'ailleurs l'importante question que j'avois entrepris de discuter avec

(1) Ephes., l, 10.

VOUS exigeant, pour être bien comprise de tous ceux qu'elle intéresse , qu'on la considère sous ses rapports historiques, politiques et théologiques, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de la théorie générale de la société avant et après l'établissement du christianisme, il sera plus utile de traiter ce sujet immense dans un ouvrage qui, par sa forme et son étendue, permette d'environner la vérité de toutes ses preuves, que dans une suite de lettres oii l'on seroit contraint de ne la montrer que sous quelques faces particulières. Cet ouvrage, commencé depuis assez long-temps, sera sans doute la meilleure réponse et la plus complète que personnellement je puisse vous adresser. Que si cependant l'on attaquoit, dans des écrits sérieux, la vraie tradition de l'Église , la réfutation seroit de devoir ; et je sais positivement qu'elle ne se feroit pas attendre.

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