‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 40 sur 42 · MONSEIGNEUR L^ARCHEVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR L^ARCHEVÊQUE DE PARIS

ment des affaires humaines^ l'idée d'un droit variable inconnu à la raison et révélé par les événemens; c'està-dire un fatalisme plus profond cent fois et plus dangereux que le fatalisme musulman : car , selon cette doctrine, tout ce qui est seroit juste, et il n'y auroit de juste que ce qui est. Si cest Dieu , en effet , qui juge par r organe du temps^ ce que le temps affermit est l'œuvre de Dieu. D'où il suit :

Que le droit contesté par M. de Frénilly à l'autorité spirituelle , a été pendant sept à huit cents ans un droit divin ;

Que le droit opposé est à son tour devenu le droit divin, depuis la réforme :

Que Dieu a jugé par r organe du temps en faveur du mahométisme , au degré du moins où celui-ci a définitivement prévalu;

Qu'il a jugé de la même manière en faveur du protestantisme ; etc. , etc.

Je sais bien que le noble pair repousseraces conséquences, mais elles ne laissent pas d'être cependant des conséquences inévitables du principe qu'il a posé.

Je n'ai indiqué qu'une foible partie des inconvéniens de sa doctrine , en ce qui touche les relations entre l'Église et l'État. Il me reste, en second lieu, à la considérer dans ses rapports avec la société civile et la souveraineté.

Suivant M. de Frénilly, « c'est Dieu , lui seul , » qui s'est constitué juge du souverain émané de lui. » Ses obstacles et ses châtimens spirituels sont délé-

» gués; ses obstacles et ses châtimens temporels sont » réservés , car ne s'exerçant que par des armes hu- » maines, il y iroit du salut de la terre à les confier, » et ce n'est aussi qu'à cette condition rare , mysté- » rieuse et divine qu'il les confie, sans rendre compte » de ses moyens à la terre, et en lui faisant souvent » salut et régénération de ce qu'elle appelle ruine et » catastrophe. Car si vous me demandez quels sont » ces moyens , quand ils viennent, Dieu ne me l'a pas » révélé; il m'a dit seulement que s'ils venoient d'au- » très que de lui seul, il n'y auroit plus, au lieu d'abus » passagers, que cataclysmes perpétuels (1). Ces » châtimens, ces obstacles, n'arrivent peut-être pas » au premier cri que vous poussez , même légitime- » ment ; car Dieu , qui est patiens quia œternuSj im- » pose la patience à la société éternelle , à la société » chrétienne : et d'ailleurs pourquoi Dieu lui auroit-il » accordé ce privilège, refusé à toute humanité, de ne » jamais éprouver que droit et justice , d'être tou- » jours exempte de foiblesse et de maladie ; ou pré- » servée ou vengée à la première sommation qu'elle » fait au ciel (2) ?»

C'est toujours le fatalisme que nous faisions remar-

(1) Où donc Dieu a-t-il dit cela? Je l'ignore ; à moins qne ce ne soit une révélation particulière dont il ait favorisé M. de Frénilly. Ce qui pourtant me fait douter de la révélation, c'est qu'elle ne s'accorde pas le moins du monde avec les faits connus. Il y eut une époque où régnoit le droit que combat le noble pair : ce fut celle des abus passagers, Versonne ne demandera, je crois, quelle est celle des cataclysmes.

[Tj Lettre de M. de Frénilly, etc., p. 30 et 31.

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quer tout à l'heure. Nul moyen légitime d'opposition, nul remède possible contre l'abus même le plus excessif du pouvoir, et les désordres quelquefois mortels qui partent de la souveraineté. Vous gémissez sous l'oppression, le droit estfoulé aux pieds, l'État ébranlé, les lois muettes, la religion renversée, persécutée: souffrez, attendez ; Dieu impose la 'patience à la société éternelle^ à la société chrétienne. Voilà, certes, une maxime commode pour les tyrans , une théorie qui met le despotisme à l'aise. Mais que nous parlezvous de société éternelle ? La société civile , dont-il s'agit ici , est-elle éternelle ? Quand nous cherchons l'ordre sur la terre, l'ordre tel qu'il peut y exister , vous nous renvoyez au ciel. Quand nous interrogeons la religion, la raison, l'histoire, pour résoudre le grand problème du droit et de la justice ici-bas, vous nous répondez : Patience ! Il en faudroit beaucoup pour se contenter de cette solution.

Mais enfin, dites-vous, pourquoi Dieu auroit-il accordé àla société chrétienne ce privilège ^ refusé à toutehumanitéy de ne jamais éprouver que droit et justice ? Ne déplacez pas la question , je vous prie. Personne ne rêve une société où il n'existe que droit et justice. Ce n'est pas là ce qu'on demande. On demande pourquoi les abus inévitables mis à part, la société ne seroit pas toujours gouvernée par le droit et la justice. Vous les admettez comme règle des relations des sujets entre eux ; mais vous refusez d'en faire la base des relations des sujets et du souverain, en ce sens que le souverain pourra les violer sans qu'on puisse^ en aucun cas^

l'obliger à s'y soumettre : c'est-à-dire que , séparant fondamentalement la notion de justice de la notion de souveraineté, vous confondez, comme le libéralisme dogmatique, le pouvoir avec la force.

Cette doctrine entre si difficilement dans un esprit chrétien, qu'il vous a fallu la voiler, en quelque sorte, à vos propres yeux , en recourant à une intervention surnaturelle de Dieu , qui s'est réservé les obstacles et les châtïmens temporels. Mais ces obstacles et ces châtimens, dès qu'ils sont temporels, résulteront nécessairement de certains moyens extérieurs que Dieu emploiera pour rétablir l'ordre ; car vous n'entendez pas, je pense, que Dieu réprimera miraculeusement la tyrannie. Sous ce rapport, vous voilà donc dans le système catholique : avec cette seule différence que , selon les catholiques , Dieu a préparé d'avance ces moyens extérieurs et en a réglé l'usage par les lois mêmes qu'il a données pour fondement à la société, et que, selon vous, ils sont toujours une violation de ces lois ; de sorte que, dans le plan de sa providence, Dieu ne remédie jamais au désordre que par le désordre.

Je relèverai ici une expression plus qu'inexacte échappée au noble pair en exposant la doctrine qu'il combat. (( Le pape, dit-il, peut maintenir la liberté » du peuple en décidant des cas où il est opportun » qu'il se révolte contre le roi institué de Dieu (1). » M. de Frénilly devroit savoir que ni le pape ni l'É-

(1) Lettre dçM. dç Frénilly, etc., p. 12.

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glise n'autorisent la révolte. Qu'il attaque, s'il le veut, le sentiment catholique , mais qu'il ne le dénature pas. On ne se révolte^ je crois, que contre une puissance légitime, contre une souveraineté existante actuellement. Or l'Église tient qu'il y a des cas où la souveraineté cesse , où par conséquent on n'est plus obligé à obéir, et en outre elle déclare qu'elle est juge de ces cas pour la conscience. Que la souveraineté puisse cesser, cela découle de sa notion même , puisqu'elle n'est que le devoir imposé par Dieu à la force prépondérante de maintenir^ dans Vordre extérieur, l'observation de ses commandemens. Ce devoir constitue son droit ; et dès-lors ce droit cesse , quand le devoir est fondamentalement violé. Que l'Église soit juge pour les consciences de cette violation et de ses effets, cela découle encore de la notion même de l'autorité spirituelle, et Leibnitz l'avoue formellement : (( Il est certain que celui qui a reçu une pleine puis- » sance de Dieu, pour procurer le salut des âmes, a le » pouvoir de réprimer la tyrannie et l'ambition , qui » font périr un si grand nombre d'âmes. On peut (il » parle en protestant) douter si le pape a reçu de Dieu » une telle puissance; mais personne ne doute, du » moins parmi les catholiques romains , que cette » puissance ne réside dans l'Église universelle , à la- » quelle toutes les consciences sont soumises (1). »

M. de Frénilly n'est pas au fond éloigné de cette doctrine, autant que pourroient le faire croire quel-

(1) Pensées de Leib nitz, tom. II, p. 406, 407.

ques passages de son écrit. Il paroîtroit même assez disposé à l'admettre comme système de convenance établi par l'usage , ou par des conventions soit expresses , soit tacites. « S'il ne s'agissoit , dit-il , que » de discuter la préférence d'un principe sur un au- » tre, d'examiner, avec M. de Maistre , si le monde w temporel n'étoit pas mieux ordonné , la police des » sociétés mieux réglée, quand elles consentoient à » reconnoître un juge suprême de leurs intérêts , un » juge mandataire de Dieu, et que sans discuter ni » scinder le mandat elles s'y soumettoient ; quand les » rois dépossédés par lui reconnoissoient son droit en » appelant de Rome aux- conciles : s'il ne s'agissoit » que de discuter s'il seroit avantageux aux sociétés » que cette croyance, au lieu de naître au neuvième » siècle pour s'éteindre au treizième , se fût affermie , » perfectionnée et modifiée selon l'esprit , les besoins , » les lumières des temps modernes ; si telle étoit la » question, nous y trouverions certes beaucoup à ré- » fléchir (1). «

L'auteur répond ici lui-même à l'objection qui revient le plus souvent sous sa plume , à la seule presque qu'il ait proposée , je veux dire à l'objection tirée des abus qui naîtroient , selon lui , d'un ordre social fondé sur la subordination des deux puissances. Car il est évident que ces abus seroient, de fait, les mêmes , soit que l'on considère cet ordre social comme

(1) Lettre de M. de Frénilly à M. De*^* t pair de France, etc., p. 46.

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un système de simple convenance, soit qu'on l'admette comme système de droit. Or on ne Irouveroû pas certes beaucoup à réfléchir pour savoir si le monde temporel ne seroit pas mieux ordonné ainsi, et la police des sociétés mieux réglée ^ dans le cas où, comme le dit ailleurs M. de Frénilly , il ny auroit plus, au lieu d'abus passagers^ que des cataclysmes perpétuels (1). Il y a donc lieu de se tranquilliser au moins sur les cataclysmes perpétuels.

Mais si un certain ordre social est assez bon en soi, assez favorable à Thumanité pour qu'on puisse le juger raisonnablement , sous le rapport des convenances humaines et des avantages humains (2) , préférable peut-être à tous les autres , pourquoi aussi ne pourroit-on pas présumer raisonnablement que Dieu a établi la société humaine sur ce droit que la raison conçoit comme le plus avantageux aux bommes , comme le plus parfait? Je parle ici philosophiquement. Toujours s'ensuit-il de ce qui vient d'être dit que le noble pair rejette le système catholique , bien moins en qualité de publiciste qu'en qualité de théologien. Il l'avoue lui-même en termes exprès. « La » question n'est pas , dit-il , de calcul et de choix ; » elle est absolue , elle pose un fait et un droit. Il faut » donc examiner ses preuves; car, jusqu'à preuve » contraire , comme Jésus-Christ , le père de l'Église,

(1) Lettre de M. de Frénilly à M. De **\ pair de France, etc. , p. 30.

(2) Ibid., p. 46.

» m'a dit : MoYi empire nest pas de ce monde; comme » Jésus-Christ m'a dit : Rendez à César ce qui est à » César y et à Dieu ce qui est à Dieu^ les limites entre » la puissance spirituelle et la puissance temporelle » sont clairement définies par Dieu même à mon in- » telligence mortelle. Dieu m'a dit qu'il ne feroit jus- )) tice et droit qu'au spirituel sur la terre, et qu'il ne fe- » roit justice et droit que dans le ciel aux procès tempo- » rels qui ne pourroient l'obtenir dans ce monde (1).»

Combien je regrette , Monseigneur, que M. de Frénilly n'ait pas songé à vous communiquer sa let^ Ire avant de la rendre publique ! Le passage que je viens de citer ne s'y trouveroit probablement pas. Vous lui auriez dit :

« Noble pair, votre zèle me touche, et vous avez » très certainement bien mérité du gallicanisme. Ce- » pendant l'intérêt de la cause que nous défendons de » concert, m'oblige de vous faire observer qu'il est » de principe parmi les catholiques, quoique pas tou- » jours d'usage parmi les gallicans, de s'en rapporter, » sur le sens des paroles de l'Ecriture sainte, à Tinter- » prétation de l'Église. Il me semble donc, jusqu'à )) preuve contraire^ que ces expressions, comme Jésus- » Christ y le Père de r Eglise ^ m'a dil, ne sont pas suf- » fisamment correctes. Jésus-Christ ne parle aux hom- » mes un langage qu'ils soient assurés de comprendre, » que par la bouche de son épouse ; c'est d'elle seule

(1) Lettre de M. de Frénilly à M.De***^ pair de France , etc. p. 46 et 47.

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» que les chrétiens reçoivent les vérités qu'il est venu » annoncer au monde. Prétendre interpréter soi- » même sa parole, se confier pour cela à son inteUi- » gence mortelle^ c'est tomber dans l'erreur des pro- » testans, et renverser la base de la foi et du christia- » nisme. »

Voilà , Monseigneur, ce que sans doute vous eussiez dit au noble pair. Peut-être n'auriez-vous pas été plus loin; mais je vous demanderai et à lui la permission d'ajouter plusieurs choses encore.

Je pourrai montrer ailleurs quel est le sens qu'attache la tradition aux paroles de Jésus- Christ citées par M. de Frénilly. D'avance il est manifeste, à s'en tenir même à son calcul, que l'Église pendant cinq cents ans, c'est-à-dire, du neuvième au treizième siècle , ne les a point entendues comme lui. Il n'est pas moins certain, d'après les principes de la foi catholique, que l'Église n'a jamais pu entendre la parole du Christ en des sens opposés. Donc on ne peut admettre catholiquement l'interprétation de M. de Frénilly.

Il y a plus, j'ai peine à croire qu'il se soit entendu lui-même. « Comme Jésus-Christ m'a dit : Rendez à » César ce qui est à César ^ et à Dieu ce qui appartient » à Dieu; les limites entre la puissance spirituelle et la » puissance temporelle sont clairement définies par » Dieu même à mon intelligence mortelle. » Je vois bien que Jésus^Christ distingue des choses qui sont à César et des choses qui sont à Dieu; et en rapprochant ces paroles du Christ de plusieurs autres passages des livres saints, je conçois à merveille qu'on en déduise

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