‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 7 sur 42 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

indépendaDce absolue. Or quiconque a le droit de peoser ce qu'il veut a le droit d'agir comme il veut, et, dès-lors tout principe d'obligation morale étant détruit, le pouvoir n'est plus que la force, et l'obéissance que la servitude.

Quand donc l'autorité des traditions divines, qui forment le lien des esprits , s'affoiblit chez un peuple, ou quand la société spirituelle se dissout, le corps politique périt en même temps. Je ne sais quelle défaillance interne se manifeste de toutes parts. Les institutions restent , mais sans vigueur, sans vie. Chacun s'isole et ne songe qu'à soi , à ses passions , à ses intérêts. Du sein du doute et de l'indifférence s'élèvent de vagues opinions, semblables aux nuées stériles qui flottent dans un ciel d'hiver. Peu à peu la nuit se fait ; tout s'engourdit, tout meurt.

Tel étoit l'état du monde, lorsque Jésus-Christ parut. Il sauva le genre humain, en ranimant la foi, c'est-à-dire, en ramenant l'homme à sa véritable nature : car V homme , dit Pascal , croit naturellement ; et c'est pour cela qu'il est naturellement sociable.

Dès que la parole du Christ eut soumis deux disciples à sa doctrine, une société nouvelle fut fondée; société spirituelle d'où sortit ensuite , sous des formes diverses de gouvernement , une société politique créée par l'Église, dont elle relevoit, et qui embrassoît comme elle dans son unité tous les peuples adorateurs du Messie.

Il n'est pas de notre sujet de retracer l'histoire de cette magnifique institution, ni d'exposer les principes

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à la fois si élevés et si simples sur lesquels elle reposoit. Peut-être l'essaierons-nous ailleurs ; ici nous ne voulons que faire remarquer la double influence exercée par le christianisme sur les individus et sur les États.

Et d'abord, en établissant au-dessus de la raison de chaque homme une raison plus haute, la raison de Dieu même , perpétuellement manifestée dans l'enseignement de l'Eglise , il les assujettit tous sans exception à une loi immuable de croyances, dont l'un des effets est de produire entre eux l'union la plus intime qu'il soit possible de se représenter ; car ils ont et savent qu'ils ont dans l'esprit les mêmes pensées, dans le cœur le même amour , dans la conscience les mêmes devoirs : unité merveilleuse , hors de laquelle on ne peut concevoir de véritables liens entre les hommes, et qui est la société même.

Ce fondement posé, le christianisme qui règle l'usage des facultés humaines, et ne les enchaîne pas, laisse à chacune sa libre expansion. Par ses dogmes qui contiennent toute vérité , par ses préceptes et ses conseils qui renferment toute vertu , il tend incessamment à développer l'inteUigence et le sentiment de la perfection morale. C'est ainsi qu'il agit sans interruption sur les mœurs, les sciences, les lettres, la philosophie, les lois ; et ce développement, qui ne s'arrête jamais, forme le vrai progrès des lumières, exclusivement propre aux nations chrétiennes. Tout peuple qui cesse d'être chrétien , retombe à l'instant dans la barbarie j et on en retrouve des traces profondément mar

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quées partout où ne règne plus le véritable christianisme, le christianisme complet.

Son influence sur l'ordre politique et les gouvernemens ne fut pas moins , sous d'autres rapports, favorable à l'humanité. Il montra dans le souverain le ministre de Dieu (1), le représentant du Christ, mais en l'avertissant que son droit, fondé sur la Loi divine qui l'obligeoit comme ses sujets, expiroit aussitôt qu'il se révoltoit contre le Chef suprême de qui dérivoit son pouvoir. Les mêmes préceptes régloient les rapports des particuliers entre eux, et des particuliers avec l'Etat. 11 n'existoit point deux morales, l'une publique, l'autre privée ; et quand la force abusoit d'elle-même, l'Église intervenoit pour protéger le foible , et le garantir de l'oppression. Ce n'étoit point à l'homme qu'on obéissoit, mais à Jésus-Christ. Simple exécuteur de ses commandemens , le souverain régnoit en son nom : sacré comme lui , aussi long-temps qu'il usoit de la puissance pour maintenir l'ordre établi par le Sauveur-Roi ; sans autorité dès qu'il le violoit. Ainsi la justice et la liberté constituoient le fondement de la société chrétienne. La soumission du peuple au prince avoit pour condition la soumission du prince à Dieu et à sa loi , charte éternelle des droits et des devoirs, contre laquelle venoit se briser toute volonté arbitraire et désordonnée.

Malgré la résistance opiniâtre et violente des souverainetés temporelles, cette grande action du chris-

(1) nom., XIII, 4.

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tianisme sur les gouvernemens alla croissant durant plusieurs siècles. De funestes circonstances en arrêtèrent plus tard, pour le malheur des peuples et de leurs chefs, le salutaire développement. Peu à peu les rois s'affranchirent de cette haute juridiction qui coordonnoit l'ordre poUtique à l'ordre spirituel. Us voulurent régner par eux-mêmes, en vertu d'un droit dont le Christ n'étoit pas la source. Dès-lors il y eut deux sociétés mutuellement indépendantes , l'une civile et l'autre rehgieuse : celle-ci fondée sur les devoirs , celle-là sur les intérêts ; la première régie par le droit, la seconde opprimée par la force. Louis XIV proclama solennellement cette séparation , et fit ainsi du despotisme la loi fondamentale de l'État. Il ramena, sous ce rapport, la société, détruite dans sa base, au point oii le christianisme l'avoit trouvée ; et en préparant son entière dissolution dont nous sommes témoins, il légua aux princes des échafauds, à l'Europe d'indicibles calamités, et remit en question l'existence du genre humain.

En effet , le genre humain ne sauroit subsister dans un état contre nature : il a les lois de sa vie qui ne peuvent être violées impunément. Or la révolution, ou la théorie philosophique moderne, les renverse toutes , en renversant le christianisme ; et c'est là le caractère distinctif de l'époque actuelle. Ses doctrines purement négatives, se réduisent à l'abolition absolue de tout lien social.

Et d'abord elles détruisent la société spirituelle, qui consiste, comme on l'a vu, dans l'union des esprits par

des croyances communes ; union qui ne peut s'établir et se conserver à moins que tous ne reconnoissent une autorité supérieure à la raison de chacun, une autorité divine ayant le droit de commander la foi.

Au lieu de cela , l'on pose dogmatiquement pour base du nouvel état social qu'on veut substituer à l'état social chrétien l'indépendance universelle de chaque raison , le droit qu'a chaque homme de se faire seul sa religion et sa morale (i), c'est-à-dire qu'on nie tous les devoirs en niant l'existence d'une morale et d'une religion obligatoires. Effectivement, selon la même doctrine , rien nélant absolument vrai et absolument faux (2), rien n'est absolument juste et absolument injuste; et le penchant, l'attrait, l'intérêt devient l'unique règle des actions , comme il l'est aussi des croyances, puisque la vérité n'est qu'une chimère, et qu'il seroit d'ailleurs absurde de se conduire d'après les aperçus d'une raison qui se trompe toutes les fois qu'elle affirme quelque chose absolument. Le monde sera donc livré à des opinions sans nombre et perpétuellement variables. Il y aura autant de morales que de passions diverses, autant de religions que de têtes, et l'on en convient nettement. « Notre siècle doute ; » et dans le doute, sa religion c'est la liberté, parce » que c'est le seul dogme qui permette à chacun de

(1) « Ces doctrines, gui doivent présider à notre vie morale, re- » ligieuse, politique, littéraire, c'est à nous à les faire; car nos » pères ue nous en ont légué que de stériles et d'usées... Il nous » faut donc en forger de nouvelles. » Globe, n. 32.

{V Ibid., n. 5G.

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» suivre ce qui lui plaît aujourd'hui, de le rejeter de- » main. Le caractère de ce siècle est de ne pas avoir » une religion, mais d'en avoir mille, mais d'en avoir » presque autant qu'il y a de familles dans chaque » nation (1). »

Qu'est-ce que cela sinon l'anéantissement de toute société spirituelle , et l'anarchie la plus profonde qui se puisse même imaginer ? En voulez-vous l'aveu formel , écoutez :

(( On veut en vain se le dissimuler, la révolution , » et après elle la Charte qui n'en est souvent que la » traduction légale , ont complètement changé le » principe fondamental de la société. Jusque-là toute » croyance étoit réglée par le sacerdoce , c'est lui qui » faisoit la vérité ou l'erreur (2) ; la loi morale même » venoit de lui , et il l'imposoit telle qu'il la concevoit » à la loi politique. En vain les dissidens de tous les » âges avoient tenté l'affranchissement ; il a fallu la » philosophie du dix-huitième siècle, ses longs etpa- » tiens comhats, et enfin la terrible ruine qui les a » suivis. La vérité, telle que le catholicisme, telle » même que le christianisme l'avoit proclamée, a cessé » d'être la vérité universelle. Travaillées de tous les

(1) Globe, n. 137.

(2) On ne fait point la Térité , et le sacerdoce n'eut jamais cette absurde prétention. Le prêtre , comme le simple fidèle, croit ce qu'enseigne l'Église, dépositaire des révélations divines qu'elle conserve par la tradition. Sont-elles attaquées sur quelque point, elle dit -.Voilà ce qu'on a cru toujours; et cela suffit pour çonyainçre d'erreur l'opinion nouvelle opposée au dogme primitif.

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» doutes en présence de mille religions diverses, de » mille systèmes contradictoires, cherchant sans tu- » telle et sans prêtre la solution du grand prohlème » de Dieu, de la nature et de l'homme , les inteili- » gences se sont proclamées souveraines chacune de » leur côté. Qu'il y ait heur ou malheur à cette éman- » cipation audacieuse , qu'il y ait foiblesse ou force » dans cette anarchie des esprits^ il n'importe; elle est » aujourd'hui notre premier désir ^ notre premier bien, » notre vie : et voilà pourquoi la loi, cette expression » variable de la nécessité , a constaté et consacré l'a- » narchie. Par elle , toute opinion y ce qui est bien plus » général qu'un cw/^e, toute opinion a été déclarée libre » et autorisée àse proclamer. Ainsi sont tombés sousla » juridiction de chacun toutes les révélations, tous les » sacerdoces, tous les livres saints. Si l'État a reconnu » des mystères, des livres et un culte, c'est pour ainsi » dire un choix privé qu'il a fait ; il a parlé pour une » collection d'hommes qui aimoient et révéroient ce » culte, ces livres, ces mystères. Mais il ne leur a point » donné le caractère de la vérité légale et obligatoire, » il ne les a point soustraits à la discussion. Sousno- » tre législation, l'Evangile, comme la loi de Moïse , » comme les Védas , comme le Coran, est le domaine » de tous. Divine ou humaine, cette pensée, dès là » qu'elle est écrite ou prêchée, est mon bien; j'en » prends ce que je veux, j 'en retranche ce que je veux . . . » Telle est notre liberté en religion (1). »

(1) Globe dn 21 novembre J826.

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Vous l'avez entendu , la venté, telle que le catholtcïsme^ telle même que le christianisme Vavoit proclamée, a cessé d'être la vérité universelle ; ses croyances ne sont plus le lien des esprits , on rejette son autorité : mais en admet-on quelque autre ? Nullement, les intelligences se sont proclamées souveraines chacune de leur côté. Ainsi sont tombés sous la juridiction de chacun toutes les révélations , tous les sacerdoces , tous les livres saints : l'Evangile, comme la loi de Moïse, comme les Fédas, comme le Coran, est le domaine de tous. Cette pensée, dès là quelle est écrite ou prêchée , est mon bien; j'en prends ce que je veux, j'en retranche ce que je veux. Rien d'obligatoire , rien de commun que la liberté de tout admettre et de tout nier, sans exception , ni limites. Oui, certes, on a complètement changé le principe fondamental de la société. Et qu'est-il résulté de ce changement ? U anarchie des esprits : elle est aujourd'hui notre premier désir, notre premier bien, notre vie. Ainsi la société humaine, composée d'êtres intelligens, reposera sur l'anarchie des intelligences : la division la plus absolue sera le principe d'union, et le chaos le fondement de l'ordre. Voilà ce qu'on établit systématiquement ; et l'on ne sauroit trop louer ceux qui parlent avec cette franchise, qui exposent de bonne foi leurs doctrines tout entières, n'en dissimulent aucunes conséquences. Il y a, dans cette sincérité, de l'honneur et même de la force, et nous ne connoissons pas de plus sûr moyen de hâter le progrès de la discussion, et le triomphe de la vérité.

Quelques personnes s'étonneront peut-être des

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maximes étranges qu'on vient de lire, et se persuaderont difficilement qu'elles puissent former une opinion générale et influente. Il est vrai cependant qu'elles expriment très exactement la pensée implicite de toute cette partie de la population qui a cessé d'être chrétienne, et qui n'a pu cesser de l'être sans tomber nécessairement, de droit et de fait, dans l'anarchie que Ton représente comme le premier besoin du siècle. A peu d'exceptions près, elle est partout constatée^ consacrée par les lois; et même elle n'est devenue de nos jours une théorie, qu'après avoir été long-temps la doctrine pratique des gouvernemens.

Enfin toute société spirituelle, c'est-à-dire toute croyance commune, toute notion de devoir, tout lien moral et intellectuel étant détruit, il s'agit de savoir comment Ton concevra la souveraineté, et sur quelle base on établira la société politique.

Le christianisme en enseignant que le pouvoir est de Dieu (1), et qu'il a pour règle la loi divine, explique le droit de commander, le devoir d'obéir, et place entre l'un et l'autre et au-dessus de tous deux la justice inflexible. Cette doctrine est claire , et le monde l'a conçue. Pendant une longue suite de siècles, il n'en a point connu d'autre. Voyons quelle est cellç qu'on y substitue.

(( Comme il s'est fait des dieux, l'homme s'est fait » des maîtres. Il a essayé de placer la souveraineté » sur la terre aussi bien que la Divinité. Il a voulu

f I I II ■!■■ Il

(1) Rom,, XIII, i.

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» que sur lui régnât un pouvoir qui eût à son obéis- « gance un droit immuable et certain. Il n'a pas mieux » réussi à fixer, sans limite et sans retour, son obéis- » sance que sa foi. Il a investi de cette souveraineté » originelle et complète, tantôt un homme, tantôt » plusieurs ; ici une famille , là une caste, ailleurs le » peuple entier. A peine leur étoit-elle attribuée qu'il » s'est vu contraint de la leur contester , de la leur » retirer. Il vouloit un maître constamment et par- » faitement légitime : nulle part et en aucun temps » il n'a pu le rencontrer. Cependant il n'a pas cessé » de le chercher ou de croire qu'enfin il l'avoit » trouvé.

» C'est l'histoire des sociétés humaines... En ma- » tière de gouvernement, on a vu le droit divin des » rois s'élever sur les ruines du droit de conquête, » la souveraineté du peuple sur les ruines du droit » divin des rois. . . Le souverain , seul légitime éter- » nellement et par sa nature, c'est la raison, la vérité, » la justice ; ou pour parler un langage plus philoso- » phique, c'est l'être immuable de qui la raison, la » justice et la vérité sont les lois...

» Quand on a voulu fonder la souveraineté des » rois, on a dit que les rois sont l'image de Dieu » sur la terre ; quand on a voulu fonder la souverai- » neté du peuple , on a dit que la voix du peuple e«t » la voix Dieu : donc Dieu seul est souverain.

)) Dieu est souverain , parce qu'il est infaillible ; » parce que sa volonté , comme sa pensée, est la vé?- » rite, rien que la vérité, toute la vérité.

» Voici donc Talternative où sont placés tous les » souverains de la terre, quels que soient leur forme » et leur nom. Il faut qu'ils se disent infaillibles, ou » qu'ils cessent de se prétendre souverains.

» Autrement ils seroient contraints de dire que la » souveraineté, j'entends la souveraineté de droit , » peut appartenir à Terreur, au mal, à une volonté » qui ignore ou repousse la justice, la vérité, la rai- » son. C'est ce que nul n'a encore osé.

» Gomment donc ont-ils osé se prétendre souve- » rains?...

» On a vu les gouvernemens, une fois en posses- » sion de la souveraineté de droit, interdire aux hom- » mes tout examen, tout contrôle de leur conduite, et » soutenir que ce pouvoir définitif, indispensable aux » sociétés humaines, résidoit dans leur volonté seule, >) sans que nul eût le droit d'en contester le mérite, ou >) d'en discuter les motifs.

» Qu'est-ce qu'une telle prétention sinon celle de » l'infaillibilité?

» Les philosophes ont procédé comme les gouver- » nemens. A peine avoient-ils déposé quelque part » la souveraineté de droit, qu'entraînés par une irré- » sistible pente, ils lui ont accordé l'infaillibilité , » seule capable de la légitimer. Le souverain ^ » dit Rousseau , 'par cela seul qu'il esl^ est toujours » tout ce qail doit être (1). Étrange timidité de la » pensée humaine, même aux jours de sa plus grande

: (I) Contrat social, Ht. I, chap. V.

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» audace! Rousseau n'a pas osé porter le dernier » coup à l'orgueil de l'homme , et dire que nul n'é- )) tant, ne pouvant être ici-bas tout ce qu'il doit être, )) nul n'a le droit de se dire souverain.

» Ainsi, soit qu'affirmant l'infaillibilité on en dé- » duise la souveraine, soit que, posant d'abord la sou- )) veraineté en principe, l'infaillibilité en découle à » son tour, on est poussé, par l'une ou l'autre voie, » à reconnoître, à sanctionner un pouvoir absolu. Et » le résultat est également imposé , soit que des gou- )) vernemens oppriment, ou que des philosophes rai- » sonnent, soit qu'on prenne pour souverain le peu- » pie ou César.

» La conséquence est odieuse, inadmissible en fait » comme en droit; nul pouvoir absolu ne sauroit être » légitime. Donc le principe est menteur; donc il n'y » a, sur la terre, point de souveraineté de droit, point » de force pleinement et à jamais investie du droit de » commander (1). »

Remarquons avant tout deux conséquences de ces principes :

Premièrement, que le christianisme complet, le christianisme catholique étant admis, il en résulte une société parfaite;

Secondement, que, dès qu'on rejette le christianisme catholique, toute société devient radicalement impossible.

(1) Traité de Philosophie politique, par M. Guizot; livre de la Souveraineté. Globe du 25 novembre 1826.

Que faut-il, en effet, pour constituer une société parfaite?

1 " Ne reconnoître de souveraineté absolue et éternellement légitime quen Dieu, de qui la raison^ la vérité et la justice sont les lois»

2"" Ne considérer le pouvoir humain, ou la souveraineté subalterne et dérivée, que comme le ministre de Dieu, et ne possédant dès-lors qu'un droit conditionnel : légitime quand il gouverne suivant la raison, la vérité, la justice; sans autorité, dès qu'il les viole. « Partout, en effet, où le pouvoir trouve à s'exercer, » il a une règle légitimée suivre. Ces règles sont les » lois du souverain légitime (les lois de Dieu); et c'est » celui-là que poursuivent tous les vœux, tous les >) travaux du genre humain. . . A la vérité , à la jus- » tice , est réservée la souveraineté, et les hommes » ont droit de n'obéir qu'à la loi de Dieu (1). »

3° Admettre qu'il existe un moyen infaillible de connoître la vérité et la justice^ c'est-à-dire, la règle légitime ^ la vraie loi ^ la Loi divine d'après laquelle le pouvoir humain, le ministre de Dieu doit gouverner; sans quoi nul ne seroit obligé à l'obéissance. « Si la » souveraineté de droit ne peut appartenir qu'à l'in- » faillibilité , à coup sûr elle lui appartient ; car si w l'homme a droit de n'obéir qu'à la vérité, à la rai- » son, en revanche il est absolument tenu de leur » obéir (2). »

(1) Globe du 25 novembre 1826.

(2) Ibid.

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Or, toutes ces choses, nous les trouvons dans le christianisme catholique; elles forment le résumé exact et complet de sa doctrine sur la société. Il ne reconnoît de souverain absolu et élerneUement légtlime que Dieu, Rot des rois et Seigneur des seigneurs.

Il ne considère le pouvoir humain , ou la souveifaineté subalterne et dérivée, que comme le ministre de Dieu pour le bien : obligé de gouverner selon sa loi, selon la vérité, la justice ; et perdant tout droit de commander, dès qu'il les viole fondamentalement.

Il enseigne enfin qu'il existe, dans l'autorité de l'Église, un moyen infaillible de connoître toujours cette justice, cette vérité, règle légitime du pouvoir : ce qui lie étroitement, d'après un mode de subordination nécessaire , l'ordre politique et l'ordre religieux. Faction humaine et la raison divine ; de sorte que, par le principe de son institution , la souveraineté dévolue à l'être faillible n'est que la manifestation, l'exercice extérieur de la souveraineté de Dieu, et la société est une comme l'homme même.

Qu'on rejette, au contraire, le christianisme catholique, on est contraint de nier l'existence d'un moyen infaillible de connoître la loi divine, la justice et la vérité éternellement immuables. Le pouvoir n'a plus de règle que sa pensée propre ; et aussitôt il faut conclure qu'î7 ny a point^, sur la terre, de souveraineté de droit y ou, en d'autres termes, point de droit de commander , point de devoir d'obéir : maxime qui exclut radicalement la possibilité qu'il existe une société légitime quelconque.

Telle est la théorie philosophique du jour (1). Il est clair que Dieu y apparoît uniquement pour la forme, puisqu eu supposant qu'il ait parlé on ne peut savoir ce qu'il a dit ; aucune autorité infaillible ne peut apprendre aux hommes quelles sont les lois qu'il leur a prescrites, ce que c'est que la vérité, la justice, l'ordre enfin. Ainsi, en réalité, le Dieu souverain n'est que la raison souveraine, et c'est encore ce que l'on avoue formellement.

« La révolution de 1814 remit tout en question, » les doctrines encore plus que les couronnes. Mais » comme le droit divin se donnoit pour l'emblème » particulier du pouvoir absolu , la souveraineté du » peuple ne manqua pas d'être arborée comme l'é- » tendard de la liberté. Les courtisans de Bonaparte, » les fonctionnaires sans emploi, se rappelèrent que » leur ancien maître avoit régné en vertu des consti- » tutions de l'empire, lesquelles avoient été sanction- » nées par le peuple. A ceux-ci se joignirent quel- » ques vieux républicains, quelques vieux philosophes » encyclopédistes ; et la France resta d'autant plus » fidèle au culte de la souveraineté du peuple, qui se » retrouvoit au fond de tous les écrits de l'opposition, » que jadis elle l'avoit invoquée avec succès contre

(1) « Cette théorie de la souyeraineté de la raison, que les études » historiques ont fait découvrir à M. Guizot, un autre jeune profes- » seur, M. Cousin, la déduisoit alors aussi de ses études métaphy- » siques et psychologiques ; et peu de temps après, M. Benjamin » Constant l'établissoit dans son Commentaire sur Filangieri. » Globe du 25 novembre 1826.

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» une tyrannie dont elle se croyoit encore menacée.

w C'est alors qu'une nouvelle école philosophique )) osa s'élever contre les prétentions d'une doctrine » qui, depuis trois siècles, servoit de bannière aux » opprimés. La nouvelle école démontra que le pou- » voir absolu ne change point de nature parce qu'il » est exercé par le peuple, ou au nom du peuple, ou » par une caste , ou par un maîtrç , et au nom de » Dieu. Aux droits de l'homme invoqués jadis contre » la cour, elle opposa les droits de l'individu , si sou- » vent sacrifiés par la société. La doctrine beaucoup » plus profonde de Vindimdualisme devint la hase de » la nouvelle politique rationnelle. L'individu fut en » quelque sorte créé élément vivant de la cité, obéis- » sant aux lois qu'elle lui impose, mais n'en recon- )) noissant d'absolues que celles qui sont justes; se }) soumettant à toutes les souverainetés , mais n'ac- » ceptant comme légitime que celle de la Rai- )) son (1). »

Tant que la puissance publique contient les résistances particulières, force est bien aux individus de se soumettre aux lois , aux souverainetés établies. Mais il s'agit de savoir s'il en est de légitimes ou qui aient droit de commander l'obéissance. Or, selon la philosophie du siècle, point de souveraineté légitime que celle de la raison. Et comme , en même temps, celte philosophie ne reconnoît de raison que la raison individuelle, donc aussi point de souveraineté

(1) Glohe du 30 janvier 1828.

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