TOME
2 AFFAIRES DE ROxME.
foule (le points, quelques-uns d'une grave importance, si (lifférens de ce qu'il les avoit connus, il douteroit s'il rêve, ou s'il veille. Nous remarquons peu ces mutations, parce que tous, et ceux même qui s'en croient les plus exempts, y participent à des degrés divers, et qu'elles s'opèrent insensiblement par des nuances insaisissables. Elles n'en sont ni moins réelles, ni moins curieuses à observer, et ceux que l'habitude de la réflexion porte à les considérer plus attentivement, les admirent comme une permanente révélation des lois immuables qui règlent la croissance indéfinie de l'esprit humain.
Il suit de là que beaucoup de choses tombent journellement dans le domaine paisible du passé, et que n'offrant plus d'autre intérêt que celui de l'histoire, on peut en parler librement sans craindre de soulever de nouveau les passions qu'elles excitoient : car on ne se passionne guère pour ou contre certaines idées, qu'autant qu'elles se lient à des intérêts actuellement vivans.
Nous avons donc pensé que rien aujourd'hui ne nous empêchoit de céder aux instances que depuis long-temps on nous faisoit de rendre publiques certaines pièces relatives à nos rapports avec Rome au sujet de l'Avenir, Les fondateurs de ce journal et des œuvres qui s'y rattachoient, avoient sans doute personnellement peu d'importance ; mais les questions traitées par eux en avoient une grande, car elles embrassoient à la fois la religion et la poKtique dans leur mutuelle liaison. Convaincus que la liberté à laquelle
aspirent les peuples chrétiens, et qui certainement deviendra la base de la société future, loin d'être opposée au christianisme, n'en est qu'une conséquence directe, un développement nécessaire, ils crurent sei*vir l'humanité, souffrante de ses propres efforts et des résistances qu'ils rencontrent, en essayant de ramener à sa source primitive le sentiment partout si vif qui pousse les nations à s'affranchir. Car ce n'est pas tout, il s'en faut, de renverser les oppresseurs ; éternellement il en renaîtra d'autres, si l'on ne détruit, si l'on n'atténue au moins le principe même de l'oppression, et qu'à la place des causes de mal, on ne mette une cause efficace de bien. Or, toutes les causes de mal sont renfermées dans l'égoïsme, dans l'amour exclusif de soi, comme toute cause de bien l'est dans l'amour d'autrui et dans le dévouement que cet amour inspire. Aucune forme de gouvernement, quoique les diverses formes qu'il peut recevoir soient fort éloignées d'être indifférentes, ne sauroit par elle-même satisfaire les peuples, ni remédier â leurs maux. Le vrai, l'unique remède, Dieu l'a mis dans la loi évangéhque destinée à unir les hommes par une fraternelle affection, qui fasse que tous vivent en chacun, et que chacun vive en tous. La liberté réelle et l'esprit chrétien sont inséparables. Qui n'aime pas sou frère comme soi-même, celui-là, quelles que puissent être ses opinions spéculatives, a en soi un germe de tyrannie et conséquemment de servitude. Aussi le besoin de liberté, aujourd'hui si universel et si énergique, est-il à nos yeux une preuve certaine que le christianisme, loin d'être affoi-
bli, a plus de \ raie puissance que jamais. Quittant la surface de la société où l'étouffoient mille gênes diverses, il est descendu au fond de ses entrailles, et là, en silence, il accomplit son œuvre qui commence à peine.
L'Avenir se proposoit encore de défendre l'institution catholique, languissante et persécutée, principalement par les pouvoirs qui affectent de s'en déclarer les protecteurs. Il pensoit qu'elle devoit étendre ses racines .presque desséchées dans le sein de l'humanité même, pour y puiser de nouveau la sève qui lui manquoit, et qu'en unissant sa cause à celle des peuples, elle pourroit recouvrer sa vigueur éteinte, régulariser le mouvement social et le hâter, en lui imprimant ce caractère religieux qui, naturellement lié à tous les instincts élevés de l'homme, est aussi une force, et la plus grande. Quelque chose de semblable à ce qui se passa lors de la première prédication de l'Évangile, paroissoit nécessaire pour ramener au catholicisme défaillant les populations qui s'en éloignoient. La fraternité universelle proclamée par Jésus, cette doctrine si belle, si consolante, si divine, recueillie dans les profondeurs désolées de l'âme humaine, y ranima soudain ks germes flétris du vrai et du bien, que Dieu y avoit déposés originairement. Ce qu'une société égoïste et corrompue avoit abaissé, le Christ le releva. Rénovateur des lois immuables, de l'oubli desquelles étoient sortis tant de maux, tant de crimes, tant d'oppressions, il effaça devant le commun Père, qui ne fait point d'acception entre ses enfans, toutes les distinc-
tions créées par l'orgueil et la cupidité. Il plaça le pauvre en face du riche, le foible en présence du fort, et il demanda Quel est le plus grand? Et le plus grand, ce ne fut ni le fort à cause de sa force, ni le foible à cause de sa foiblesse, ni le riche à cause de son opulence, ni le pauvre à cause de son dénuement, mais celui qui accompîiroit plus parfaitement le souverain précepte d'aimer Dieu et les hommes. Les droits les plus sacrés, parce qu'ils n'avoient d'autre défense qu'eux-mêmes, furent les droits de ceux à qui jusquelà on n'avoit reconnu aucuns droits : les devoirs les plus étendus furent les devoirs de ceux qui s'étoient crus au-dessus de tout devoir. Le titre de serviteur devint la définition même du pouvoir. On dut se faire le dernier pour être le premier. Le vieux monde sentit qu'il crouloit. Un monde nouveau naquit oii affluèrent , comme en un refuge inespéré, toutes les souffrances, toutes les misères sociales, tout ce qui avoit faim et soif de la justice; et c'est ainsi que se dilata si promptement l'Église primitive, centre d'amour autour duquel se reconstitua l'humanité. Pourquoi donc, après dix-huit siècles, se détachoit-on de cette Eghse, si ce n'est parce que, au moins en apparence , elle s'étoit elle-même pratiquement détachée des maximes où elle avoit puisé à l'origine une vie si puissante ? Et dès lors quel moyen pour elle de redevenir ce qu'elle fut en ses commencemeus , de regagner, avec la confiance des masses populaires, son influence sur elles, que de se retremper à sa source, d'identifier ses intérêts, si tant est qu'elle en eût de
propres, aux intérêts de la race humaine, de venir en secours à ses besoins , de l'aider à développer sous toutes ses faces et dans toutes ses conséquences actuellement applicables, le principe chrétien de l'égalité de droit, dont la réahsation constitue l'ordre sans lequel nulle liberté , et la liberté sans laquelle nul ordre? Ces pensées pouvoient peut-être , au premier aspect , ne sembler ni trop absurdes , ni trop choquantes.
Les faits ne tardèrent pa$ cependant à montrer combien, en espérant que la hiérarchie catholique sentiroit la nécessité de s'allier avec les peuples pour la conquête de leur liberté commune, ï Avenir s'étoit fait illusion. Des multitudes de protestations contre cette idée folle et pernicieuse et d'obstacles à son exécution , surgirent de tous côtés. Le détail en seroit instructif, mais il nous entraîneroit trop loin. Il falloit sortir d'une position chaque jour plus difficile et plus équivoque. Car on ne se contentoit pas d'intriguer, de calomnier, d'injurier en vertu de ses propres opinions, on faisoit encore parler Rome, mais vaguement, et sans qu'il fût possible de reconnoître ce que contenoienl de vrai ou de faux ces bruits sourdement répandus, et propagés avec un zèle pieusement infatigable.
Il est certain que si, à cette époque, les écrivains de V Avenir avoient pu savoir d'une manière positive que Rome désapprouvoit leurs efforts, ils seroient aussitôt rentrés dans le silence et dans l'inaction, avec regret sans doute, mais sans hésiter un instant. 11 est
certain encore que si, moins dominés par une délicatesse scrupuleuse, ils eussent méprisé tant d'indignes attaques et continué hardiment leurs travaux, aucun acte de l'autorité ne seroit venu les forcer de les interrompre.
Dans leur candeur ils s'arrêtèrent à une autre résolution. Indécis sur ce qu'ils dévoient croire des dispositions du souverain pontife à leur égard , trois d'entre eux, de l'avis de tous, prirent le parti de se rendre à Rome, pour s'assurer de ce qu'ils auroient sans cela ignoré long-temps, et toujours peut-être. La suspension de l'Avenir , jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu les éclaircissemens qu'ils alloient chercher dans la capitale du monde chrétien, dut prouver aux plus soupçonneux leur parfaite bonne foi.
De nombreux témoignages d'intérêt, de vives marques de sympathie leur furent donnés sur toute leur route. En arrivant à Lyon, ils trouvèrent la ville au pouvoir des pauvres ouvriers, que tous, hors leurs implacables ennemis, bénissoient : car, défenseurs d'une cause juste et sainte, et jusqu'au bout dignes d'elle , pas une pensée mauvaise ou suspecte n'étoit montée en leur cœur après le combat; le peuple avoit vaincu, et l'ordre et la liberté et la sécurité régnoient. Tels étoient les hommes que le maréchal Soult, un mois plus tard, refusoit même d'écouter, parce qu'il ne traitoit pas, disoit-il, avec des brigands. Ces souvenirs doivent être conservés : ils ne forment pas la moins instructive partie de l'histoire.
En descendant le Rhône , nous rencontrâmes de-
rechef au milieu du fleuve, devant Valence, les dou^ ceurs de la civilisation constitutionnelle et monarchique. Une troupe de gendarmes et autres gens de police se précipitèrent à bord du bateau qu'ils guettoient au passage, pour y exercer toutes ces petites et basses et vexatoires inquisitions d'où dépend aujourd'hui , comme chacun sait, la sûreté des empires. Elles atteignirent prmcipalement quelques Polonois, jeunes et tristes victimes d'une double fatalité de malheur, qui, des ruines de la patrie que leur héroïque dévouement n'avoit pu sauver, les jetoit, à l'extrémité opposée de l'Europe, au milieu d'autres ruines moins glorieuses.
Nous admirâmes à Avignon l'antique palais des Papes, magnifique encore malgré les dégradations de toute espèce et les honteuses mutilations que journellement on lui fait subir. Son imposant aspect oflre je ne sais quel mélange de château féodal et de couvent, quelque chose du moine Hildebrand et du somptueux Bertrand de Got ; mais ce dernier caractère domine. La papauté acheva de se séculariser entre ces hautes murailles chargées de splendides ornemens , sous ces plafonds peints et dorés, au sein du luxe , des intrigues mondaines , des passions et des corruptions qui indignoient Pétrarque. Ce passé triste, mais non sans grandeur, remplit d'une émotion profonde l'âme de celui qui traverse ces silencieux débris, pour aller au loin chercher d'autres débris, encore palpitans, de la même puissance.
Après nous être arrêtés un peu dans la vieille
colonie des Phocéens , toujours florissante par son commerce , toujours hospitalière , nous continuâmes notre route, retrouvant à chaque pas quelque grave ou touchant souvenir d'histoire. Ici Toulon, où commença , sous les plis d'un drapeau sanglant , la fortune merveilleuse du "plus grand homme des temps modernes ; au-delà le petit golfe de Cannes où elle parut se relever un moment, pour aller hientôt expirer solitaire sur un rocher de l'Atlantique ; et tout auprès, par un doux contraste avec les turbulens soucis et les rêves agités de l'ambition humaine, Lerins, cet asile de paix, où, lorsque l'épée des barbares démembroit pièce à pièce l'empire romain, s'abritèrent, comme l'alcyon sous une fleur marine, la science, l'amour, la foi, tout ce qui console, enchante et régénère l'humanité.
D'Antibes à Gênes, la route côtoie presque toujours la mer, au sein de laquelle ses bords charmans découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense, éternelle. Aucunes paroles ne sauroient peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté, la plaine à la fois mobile et uniforme, où apparoissoient çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des sens divers. Sur la pente opposée des montagnes, que coupent de fertiles vallées ou de profonds ravins , les inépuisables richesses d'une nature tour-à-tour imposante, gracieuse, qui s'empare de l'àme, y apaise les tumultueuses
pensées, les amers ressouvenirs, les prévoyances inquiètes, et peu à peu Tendort dans la vague contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme le son fugitif, de mystérieux comme l'univers et d'infini comme son auteur. Cependant , telle est la puissance des premières impressions que , dans ces riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n'égaloit celles qui frappèrent mes jeunes regards : les côtes âpres et nues de ma vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer.
A Cocoîetto, entre Nice et Gênes, on montre la maison, depuis peu restaurée, où naquit Christophe Colomb. La pompeuse inscription gravée sur marbre et plaquée au-dessus de la porte contre le mur, en dit beaucoup moins que le seul nom de cet homme qui, venant de donner à Ferdinand et à Isabelle, un monde nouveau, reçut de leur royale gratitude des fers pour récompense, et pour demeure un cachot.
Quiconque aime la nature et en sent les beautés, s'il a vu l'Italie, désire la revoir : et combien d'autres charmes attirent encore dans cette séduisante contrée! Partout quelque monument de l'art, partout quelque souvenir illustre ou attachant : mais partout aussi en ces jours mauvais, quelque spectacle douloureux, quelque stigmate de servitude. La misère publique.
s'y révélant sous mille aspects hideux, y forme un contraste presque général avec la richesse native du sol. Quel motif de travailler plus que ne l'exige l'impérieuse et stricte nécessité, quand rien ne garantit à chacun le fruit de son travail ? Paresse, apathie, langueur, ignorance, insouciance, voilà ce qui frappe d'abord. Ce peuple qui naît, vit et meurt sous le bâton de l'étranger, ou à l'ombre de la potence paternelle des souverainetés nationales, ainsi qu'il leur plaît de se nommer, n'ayant de patrie que dans le passé, ou dans un avenir qui fuit toujours, s'en fait du ciel, de l'air, de la jouissance présente et du sommeil comme une autre patrie semblable à la dernière, celle du tombeau. Nous parlons des masses dépourvues de lumières : car, en dehors d'elles, il existe un nombre sans cesse croissant d'hommes éclairés et généreux dont l'oppression n'a pu briser l'âme, et qu'un amour ardent de leur pays soutient dans la rude tâche qu'ils se sont imposée, de lui préparer un sort meilleur.
Tous les âges rassemblés, entassés, se pressent sur cette terre de ruines. L'époque étrusque, dont il subsiste de remarquables monumens, lie l'époque plus ancienne des premiers habilans connus de l'Italie, à celle des Romains. Puis, sur les débris amoncelés par les barbares vainqueurs de l'empire , apparoissent d'autres débris : ici, à demi caché sous des ronces et des herbes sèches, le squelette de quelque village, semblable à un mort que ses compagnons, dans leur fuite, n'auroient pu achever d'ensevelir : là, sur une^
pointe de rocher, au milieu de ces austères paysages des Apennins, une vieille tour croulante, de larges pans de mur couverts de lierre, séjour autrefois de quelque seigneur féodal, où maintenant, sur le soir, l'orfraie pousse son cri lugubre. Ailleurs, à Lucques, Pise, Florence, Sienne , dans toutes les cités que vivifièrent des institutions populaires, des traces d'une autre grandeur tombée rappellent le temps où, seules libres au sein de la servitude générale, et riches, puissantes par la liberté, elles raUumèrent le flambeau éteint des arts, des sciences, des lettres. Médailles d'un siècle plus récent, de superbes palais abandonnés, déserts, principalement près de Rome, se dégradent d'année en année, montrant encore à travers leurs élégantes fenêtres ouvertes à la pluie et à tous les vents, les vestiges d'un faste que rien ne rappelle dans nos chétives constructions modernes, d'un luxe grandiose et délicat, dont les arts divers a voient à l'envi réalisé les merveilles. La nature, qui ne vieillit jamais, s'empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres altières de l'homme, et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes nicher sur les corniches d'une salle peinte par Raphaël, le câprier sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints, et le lichen les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches. La rehgion elle-même, dont les magnificences passées ravissent d'étonnement , semble n'avoir travaillé pendant dix siècles qu'à se bâtir un vaste sépulcre. Douze ou quinze franciscains errent aujourd'hui dans l'immense solitude de ce couvent d'Assise , jadis peu-
AFFAIUES DE ROMK. 13
plé de six mille moines. A peu de distance s'élevoit, près d'un monastère du même ordre, l'église de Santa Maria degli AngeU, qui reufermoit sous ses hautes voûtes une chapelle plus ancienne, renommée à cause d'uneyisionquesaintFrançois y eut, dit-on. Nous nous arrêtâmes quelques instans pour prier dans ce sanctuaire célèhre. Trois semaines après, un Iremhlement de terre en faisoit un monceau de décombres. Je ne sais quoi de fatal vous poursuit d'un bout à l'autre de cette belle contrée. On voit sur les bords du chemin, en Ombrie, les restes d'un antique temple de Clitumne. C'étoit un de ces lieux consacrés où s'assembloit la confédération italique , avant que Rome eût étouffé toutes les autres libertés dans sa liberté propre. Là même nous rencontrâmes, conduits par des sbires du pape, une troupe de pauvres misérables enchaînés deux à deux. La figure de plusieurs annonçoit plutôt la souffrance que le crime. Tous se pressoient autour de nous, tendant la main et demandant d'une voix lamentable quelques hàJGchï per carità. Nous avions sous les yeux les descendans des maîtres du monde.
Ainsi s'en alloient vers la cité pendant si long-temps dominatrice et reine, trois obceurs chrétiens, vrais représen tans d'un autre âge par la simplicité naïvede leur foi, à laquelle aussi peut-être se joignoit quelque intelligence de la société présente, de son esprit, de ses besoins et de ses vœux dont nulles résistances n'empêcheront l'accomplissement. Des notes diplomatiques de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie, les avoient devancés à Rome. On y pressoit le pape de se pro-
noncer contre ces révolutionnaires audacieux, ces impies séducteurs des peuples qu'ils poussoient à la révolte au nom de la religion. Le gouvernement françois agissoit dans le même sens , secondé en cela par le parti carliste, à la tête duquel se trouvoient le cardinal de Rolian, le cardinal Lambruschini , et les jésuites que l'on rencontre partout où se remue quelque intrigue* Le premier , estimable au fond, droit, honnête, mêloit à des sentimens réels de piété, les préjugés les plus excessifs de rang et de naissance. Au reste son attachement à une dynastie malheureuse n'avoit rien que d'honorable et de naturel dans sa position. Élevé dans d'héréditaires sentimens de dévouement et de fidélité féodale, il n'auroit pu admettre d'autres idées que les vieilles idées monarchiques, quand son esprit eût été capable d'en concevoir de différentes : mais cette faculté lui manquoit. Extrêmement frêle de complexion et d'une délicatesse féminine, jamais il n'atteignit l'âge viril : la nature l'avoit destiné à vieillir dans une longue enfance • il en avoit la foiblesse, les goûts, les petites vanités, l'innocence ; aussi les Romains l'avoient-ils surnommé ûhamhmo. Un homme tel que celui-là est toujours conduit par d'autres qui ne le valent pas. Pur instrument passif, il n'agit que sous une impulsion externe, et dès lors il n'a point la responsabilité morale de ses actes.
Le cardinal Lambruschini , né dans l'état de Gênes, y avoit été, sous Pie vu, renvoyé de Rome avec le titre d'archevêque, par le cardinal Gonzalvi qui ne Taimoit pas. La louable appMcation qu'il apporta aux
devoirs de sa charge, sa vie retirée, régulière et digne, lui acquirent le respect public. Cependant, triste et ennuyé dans son vaste palais, il ne cessoit de regretter Piome, non certes à cause des espérances déçues d'une plus haute fortune, dont nul, comme il l'assuroit, ne sentoit mieux que lui la vanité, mais par le pieux désir de se rendre utile dans une sphère moins restreinte Peut-être ne fûmes-nous pas totalement étranger à la satisfaction qu'il obtint , lorsque Léon XII, qui daignoit nous accorder quelque confiance, le nomma nonce apostolique à Paris. Il sait de quelles paroles de bonté, en même temps que d'approbation de nos doctrines et de nos actes, il dut être près de nous l'organe, de la part de ce pontife dont la mémoire ne cessera jamais de nous être vénérable et chère. Nos relations, au premier moment assez étroites en apparence , furent de peu de durée. Bientôt circonvenu par des hommes adroits et puissans alors , il se jeta dans les voies où s'est perdue la Restauration; et si en cela il obéissoit à ses convictions personnelles, il est juste de dire que sa position politique l'y obhgeoit aussi peutêtre. On juge bien qu'après les journées de juillet, si ses pensées ne changèrent pas, ses calculs changèrenl.- Nous n'étions plus pour lui, à beaucoup près, un embarras. Nos liaisons depuis long-temps interrompues se renouèrent. Il approuva la direction que nous avions donnée à V Avenir, Il nous pria même d'y réclamer, ce que nous fîmes, la libre communication des catholiques avec Piome, et nous affirmons ici sur Thonneur qu'il ne nous a jamais, au sujet de ce jour-
nal, ni adressé un reproche, ni fait une seule observalion critique. Seulement il regrettoit que nous eussions si pleinement abandonné les intérêts de ce petit prince, comme il l'appeloit.
Lorsque les attaques d'une certaine portion du clergé devinrent plus vives, il loua beaucoup le projet que nous lui communiquâmes, de soumettre au Saint- Siège une exposition de nos doctrines. Puis changeant tout d'un coup, par des motifs dont nous ne sommes pas juges, il se crut permis de manquer aux plus simples devoirs de la bienséance, en refusant de recevoir M. de Coux et M. l'abbé Gerbet, qui venoient le prier de faire parvenir cette exposition à Rome. Ayant peu après quitté Paris où il déplaisoit au gouvernement, il erra quelque temps en Savoie, incertain de sa fortune. On nous apprit qu'il y répandoit contre nous des allégations dont personne autant que lui ne connoissoit toute la fausseté. Il les jugeoit apparemment utiles à ses vues ; et, en effet, activement servi par les gens qu'il servoit lui-même, il obtint le chapeau de cardinal, et nous l'avons toujours retrouvé depuis parmi nos ennemis les plus passionnés.
L'animosité des jésuites datoit de plus loin. Jamais ils ne nous avoient pardonné ce passage d'un de nos écrits : <( Ce n'est ici ni le lieu, ni le moment de juger » la Compagnie de Jésus, et de chercher entre les ca- » lomnies de la haine et les panégyriques de l'enthou- » siasme, la vérité rigoureuse et pure. Rien de plus » absurde, de plus inique, de plus révoltant, que la » plupart des accusations dont elle a été l'objet. On ne
» trouveroit nulle part de société dont les membres » aient plus de droit à l'admiration par leur zèle et au » respect par leurs vertus. Après cela, que leur in- » stitut, si saint en lui-même, soit exempt aujourd'hui » d'inconvéniens, même graves ; qu'il soit suffisam- » ment approprié à l'état actuel des esprits, aux be- » soins du monde, nous ne le pensons pas. Mais, en- » core une fois, ce n'est ici ni le lieu ni le moment de )) traiter cette grande question, et nous ressentirions » une peine profonde, s'il nous échappoit une seule » parole qui pût contrister ces hommes vénérables, à » l'instant où le fanatisme de l'impiété persécute sous » leur nom l'Église catholique tout entière (1). >;
Quand, disparus de la scène du monde, les jésuites n'appartiendront plus qu'à l'histoire, son équitable impartialité lui imposera le devoir d'être envers eux plus sévère que nous. Cherchant la raison du caractère particulier qui a distingué cette Société dès l'origine, de l'esprit qui l'a constamment animée, des louanges qu'on lui a prodiguées, des reproches amers qui lui ont été aussi adressés toujours , elle la trouvera , croyons-nous, dans le principe même qui a présidé à sa formation. Ce principe est la destruction de l'individualité en chaque membre du corps, pour augmenter la force et l'unité de celui-ci. Les actes, les paroles, la pensée même, tout est, chez les jésuites, soumis à l'obéissance et à une obéissance absolue. Un chef, appelé Général, et quelques assistans qui l'aident et le con-
(1) Des progrès de la KévoluHon ; tome IX. TOME 12. 2
seiilent, composent le gouvernement de la Compagnie, en sont la raison, la volonté. Passif sous leur main, le reste suit aveuglément l'impulsion qu'on lui imprime. Rien n'est plus fortement inculqué dans les écrits du fondateur, que cette entière abnégation de soi. Tel est le sacrifice que l'ordre exige de quiconque aspire à y entrer. D'où plusieurs conséquences.
Quoi que l'homme fasse, il lui est complètement impossible de s' abdiquer jusqu'à ce point. Ses eîTorts pour y réussir n'aboutissent qu'à déplacer ce qu'ilse persuade avoir anéanti. Son être entier se reporte dans l'être complexe auquel il est uni, avec lequel il se confond. 11 vit, il s'aime en lui, et cet amour, le premier de ses devoirs, est d'autant plus ardent, plus actif, que la conscience même l'oblige à rechercher sa propre satisfaction, et que celui qui l'éprouve, dirigé par des commandcmens devenus pour lui une loi absolue, à moins qu'ils n'impliquent une violation évidente et directe des préceptes divins, est dégagé de toute responsabilité morale. Ainsi les passions, contenues par une règle sévère tandis qu'elles se rapportoient indirectement à Findividu, sont sanctifiées et non pas détruites. Elles passent, en quelque sorte, au service du corps qui les dirige et les emploie pour atteindre son but. Ce but honorable et bon détermine ce qu'il y a de bon aussi dans l'action du corps : mais il y tend avec une vue toujours présente de soi, de sa grandeur, de sa puissance, de sa gloire. Nul orgueil personnel, nulle ambition, nul désir de richesse dans chacun de ses membres, considérés isolément; mais une cupidité, une
ambition, un orgueil collectif immense. De là quelque chose d' anti-social. Un homme ainsi concentré en soi, modèle accompli d'égoïsme, quelque fin ultérieure qu'il pût d'ailleurs se proposer, seroit séparé totalement du reste de la race humaine : et aussi partout les jésuites ont-ils une existence à part. Se mêlant de tout et à tout, ils ne se fondent avec rien. Je ne sais quelle barrière infranchissable s'élève entre eux et les autres hommes ; ils peuvent les toucher par tous les points, ils ne s'unissent à eux par aucun : et ceci est un des motifs de cette vague défiance qu'ils ont instinctivement inspirée dans tous les temps.
Le besoin inné parmi eux d'exercer une grande influence, besoin dont l'effet a pu être de les rendre souvent peu scrupuleux sur les moyens de succès, les a fait accuser de tendre à la domination universelle. Nous croyons que la domination à laquelle aspire la Compagnie de Jésus, est celle du catholicisme; mais elle veut que cette domination soit son oeuvre presque exclusive : c'est la mission qu'elle s'est donnée, et quiconque, ayant en vue le même but, ne se range pas docilement sous sa direction, par cela même lui porte ombrage, excite sa jalousie et doit s'attendre, selon les circonstances, soit à une guerre ouverte , soit à mille obstacles, à mille tracasseries qu'elle lui suscitera sourdement.
La destruction, nous ne disons pas la subordination de l'individuafité, qui est de devoir pour chaque jésuite, a encore une autre conséquence. Dans l'ordre intellectuel, on n'a de valeur qu^ndividuellement ; et
font étant égal d'ailleurs^ cette valeur croit en proportion de la facilité ou de la liberté de développement. On ne pense point avec le cerveau d'autrui, on n'invente point par ordre : le génie , le talent ne sont pas des attributs d'un corps. Lorsque le corps se substitue à l'individu , l'absorbe en soi , d'une part donc il renonce à posséder jamais des hommes d'une haute supériorité, de ces hommes devant qui les esprits subjugués s'inclinent d'eux-mêmes ; et , d'une autre part, il se rend dès lors impuissant à régner par l'intelligence. C'est, en effet, ce qui est arrivé aux jésuites. Jamais ils n'ont produit un philosophe, un poète, un orateur, un historien, un savant même du premier ordre. Le vide et le bel esprit de collège forment, à très peu d'exceptions près, le caractère de leurs écrivains. Ne pouvant donc agir sur la société, exercer sur elle une influence telle qu'ils la souhaitoient ni par la science, ni par la pensée, il leur fallut nécessairement s'ouvrir une autre voie, circonvenir les dépositaires de la puissance pour la partager, se glisser près des rois, des princes, de leurs ministres et de leurs favoris, afin de s'emparer d'eux, et conséquemment intriguer, flatter, user d'adresse et de ruse, marcher sous terre plus que dessus, se plier et replier en tous sens ; unique moyen pour eux de gouverner le monde en gouvernant la force qui le maîtrise.
Il suit de là que leur pouvoir et leur existence même est attachée au mode d'organisation sociale qui seul permet d'agir sur tous, en agissant sur quelques-uns qui disposent de tous. Entre leur despotisme intérieur
et le despotisme politique, il existe une coiinexité, et comme une sorte d'attraction mutuelle qui doit naturellement les rapprocher. Sous un gouvernement populaire, que seroient-ils ? Privés de l'appui de la force, réduits à l'influence que l'esprit exerce sur l'esprit, ds disparoîtroient bientôt dans la foule. On conçoit donc pourquoi leur institut ne nous paroissoit pas suliisamment approprié aux besoins d'une époque de lutte entre le pouvoir absolu des princes et la liberté des peuples, dont le triomphe à nos yeux est assuré; et l'on conçoit, en outre, comment nous dûmes nécessairement les avoir pour ennemis, lorsque dans cette lutte décisive nous nous rangeâmes sans hésitation du côté des peuples et de la liberté.
Jamais personne , arrivant à Rome pour une importante affaire , n'y rencontra des dispositions moins favorables. Il est rare qu'à la cour romaine on agisse au hasard , par caprice , par emportement. Ce fait a donc une raison. 11 faut l'expliquer.
Laissant de côté les questions théologiques sur les fondemens et l'étendue de l'autorité du Saint-Siège , on comprend d'abord qu'un pouvoir semblable devoit nécessairement naître et se développer dans le sein du cathohcisme ou d'une société religieuse gouvernée par un corps sacerdotal hiérarchiquement constitué. Le principe d'unité , base commune de la doctrine et de l'association , impUquoit un chef unique , un centre autour duquel tout le reste vînt s'ordonner régulièrement. Organe suprême de la vérité et source de la puissance , ce chef un devoit posséder la plé-
nitude des dons inégalement distribués entre les mi-nistres inférieurs , selon leur rang hiérarchique. La nature même de l'institution vouloit que tout partît de lui et aboutît à lui , qu'il dominât tout , pour que tout appartînt à l'unité dont il étoit le lien. Son pouvoir étant forcément conçu comme souverain , et ne pouvant dès lors être arrêté ou limité dans son exercice par aucun pouvoir subordonné et dérivé de lui , il s'ensuivoit que ses décisions formoient la règle dernière de la foi , et ses commandemens celle de la discipline. La logique conduisoit inévitablement à ces conséquences formulées en effet dans le titre de mère el maîtresse^ que s'attribue l'Eglise romaine, et que ne lui conteste aujourd'hui, dans la communion catholique , aucune église particulière. Ainsi , malgré de nombreuses résistances et des protestations maintes fois réitérées , la souveraineté pontificale , indispensable condition de l'existence du catholicisme , n'a-t-elle cessé de s'affermir des premiers siècles jusqu'à nos jours. Elle parut , à la vérité , recevoir un irrémédiable échec à Constance , où , par un décret solennel , un concile oecuménique la déclara inférieure à sa propre souveraineté, ou à la souveraineté de l'ÉgUse universelle qu'il représentoit. Tel est cependant l'irrésistible ascendant de la logique dans un système donné d'idées, que, le concile à peine dissous, la papauté ressaisit l'empire dont on avoit cru la dépouiller à jamais; et, en dépit de quelques oppositions partielles , plutôt spéculatives que pratiques, on ne voit pas qu'elle puisse craindre de le perdre, puisque, après trois siècles
d'interruption, rien n'est moins probable désormais que la future célébration d'un concile général , qui pourroiî seul remuer de nouveau, d'une manière inquiétante pour Rome , cette grave et fondamentale question .
A mesure que la puissance papale se constituoit en se développant, la liaison des deux sociétés, spirituelle et temporelle, l'influence du clergé sur les peuples divers d'où sont sorties les nations modernes. Faction politique que les circonstances lui permirent, et peut-être même l'obligèrent d'exercer à l'époque de leur formation, toutes ces causes, modifiant l'institution primitive, donnèrent à l'Église, pour ainsi parler, une existence séculière. Elle acquit de plus grandes richesses, elle étendit son autorité dans un domaine qui n'étoitpas originairement le sien. De là pour elle , et par conséquent pour son chef, un nouvel ordre d'intérêts, étroitement liés à ses intérêts essentiels et propres. Le besoin inhérent à tout pouvoir de se dilater pour se conserver plus stirement, je ne sais quelle force secrète qui pousse en avant les hommes et les choses, l'ambition dont nul n'est exempt, et qui jamais ne manque de motifs plausibles, portèrent graduellement les papes à essayer de ramener à l'unité du pouvoir pontifical le pouvoir d'un autre genre qu'ils avoient acquis sur les peuples , c'est-à-dire, à confondre et à concentrer en eux-mêmes les deux puissances religieuse et pohtique. Ils y réussirent en partie, mais non pas d'une manière durable, parce que les mêmes causes qui favorisoient le développement de leur souveraineté dans Tordre
Spirituel^ le contrarioient directement dans l'ordre temporel. Des longues guerres qu'ils soutinrent avec des vicissitudes très variées de succès, de leurs eflorts non moins hardis qu'habiles et persévérans, il ne résulta donc qu'une sorte d'état mixte, impossible à définir nettement , un assemblage fortuit de prétentions hétérogènes , dépendantes de principes divers sans connexion logique : ils gardèrent quelques-unes de leurs conquêtes dans le domaine temporel ; mais les princes aussi en avoient fait dans l'ordre spirituel , et ils les gardèrent également : d'où une confusion de droit et de fait à peu près inextricable ; car le droit n'a point de juge réciproquement reconnu, et dès lors des deux parts on est contraint de se retrancher dans le fait présent, quelque irrégulier qu'il puisse être , parce que ce fait seul étant incontestable et incontesté , il offre aux deux puissances , dans la position respective où leur lutte précédente les a placées, la seule garantie réelle d'existence.
Nous avons combattu pendant vingt années en faveur du pouvoir spirituel du pape, et , disons-le franchement, nous ne pensons pas que cette grande cause se soit affoiblie entre nos mains. Pour en juger, comparez seulement l'opinion dominante aujourd'hui parmi les catholiques en France, touchant les questions dites gallicanes , avec l'opinion presque universellement établie il y a quarante ans. Nous allâmes plus loin; regardant comme possible et favorable à l'humanité l'intervention du pontificat dans le mouvement s<K}ial qui agite le monde et principalement l'Europe ,
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nous imprimâmes cette direction à nos travaux , mais vaguement d'abord, parce que les événemens ne permettoient encore aucune application précise de l'idée générale qui nous préoccupoit. Elle prit une forme plus arrêtée après les journées de juillet. Nous ne répéterons point les explications données ailleurs (1) sur les vues développées dans V Avenir . 11 suffit de rappeler qu'elles tendoient à unir la cause de l'Église à la cause des peuples et de la liberté , par conséquent à rompre l'alliance , plus apparente toutefois que réelle, entre l'Eglise et les vieilles souverainetés , et dès lors à détruire le fait que , jusque-là, de part et d'autre , on avoit cru avoir un égal intérêt à conserver.
Tandis que nous nous étions bornés à défendre la Rome spirituelle ; sans risquer de se commettre par une approbation hâtive , elle encouragea nos efforts et s'applaudit du succès qu'ils obtinrent. Vainement, quand parut notre ouvrage sur les Progrès de la Révolution, la diplomatie sollicita quelques paroles qu'on pût traduire en désapprobation ou en désaveu, elles furent refusées. Mais , lorsque nous énonçâmes des vœux dont l'accomplissement eût ébranlé le système auquel se lient les intérêts de la Rome temporelle , lorsqu'une action déjà puissante y eut ajouté quelque poids , à la bienveillance précédente succéda une très vive irritation. Nous en respectons les motifs; car enfin la question qu'il s'agissoit de résoudre offroit plus d'une face ; et jamais, depuis son origine, la pa~
(1) io^xxïy^iU\. Introduction , tomclO* des OEuvres complètes.
pauté, environnée de difficultés sans nombre , n'avoit été conviée à prendre une plus grave détermination. Il dut lui paroître au moins étrange qu'on vînt lui dire : Votre puissance se perd et la foi avec elle. Voulez-vous sauver l'une et l'autre, unissez-les toutes deux à l'humanité telle que l'ont faite dix-huit siècles de christianisme. Rien n'est stationnaire en ce monde. Vous avez régné sur les rois , puis les rois vous ont asservie. Séparez-vous des rois, tendez la main aux peuples, ils vous soutiendront de leur robuste bras et , ce qui vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de votre ancienne grandeur ruinée ; repoussez-les du pied comme indignes de vous : aussi bien l'on ne tardera guère à vous en dépouiller. Qu^est-ce que ces lambeaux de pourpre, moquerie de ce que vous fûtes, et à quoi servent-ils, qu'à voiler les cicatrices glorieuses qui attestent les saints combats livrés par vous dans les temps antiques pour le genre humain contre la tyrannie ? Votre force n'est point dans l'éclat extérieur , elle est en vous, elle est dans le sentiment profond de vos devoirs paternels, de votre mission civiHsatrice ; dans un dévouement qui ne connoisse ni lassitude ni bornes. Reprenez, avec l'esprit qui les animoit, la houlette des premiers pasteurs, et, s'il le faut, les chaînes des martyrs. Le triomphe est certain, mais à ce prix seulement.
Encore une fois , ce langage dut paroître fort étrange. S'il répondoit peut-être à ce secret instinct du vrai et du bien qui pousse les grandes âmes aux résolutions généreuses , il choquoit violemment les
idées reçues , les habitudes prises. Difficilement dès lors pouvoit-il persuader. La prudence qui pèse, mesure et calcule tout, qui se décide uniquement par la froide réflexion , dut considérer les choses sous un point de vue plus matériellement positif.
Au fond que proposions-nous ? de renoncer complètement à un système établi depuis des siècles, à des relations souvent plus qu'épineuses à la vérité, fatales même par leurs conséquences , mais enfin connues; d'accepter toutes les chances de la guerre déclarée entre les peuples et les souverains, de s'aliéner dès lors ceux-ci , de provoquer de leur part, selon les vraisemblances, des hostihtés, des persécutions, dans l'espérance lointaine que la liberté de l'Église sortiroit de la liberté des peuples, et que recouvrant sur eux, par les mêmes moyens qui la lui avoient acquise originairement , Tinfluence bienfaisante à laquelle étoit due en partie la civilisation moderne, elle ouvriroit à l'humanité les voies qui la conduiroient à une civilisation plus parfaite encore.
Les plus fortes raisons qu'on pût alléguer en faveur de pareils conseils , étoient , en premier lieu , cette maxime indubitable , qu'aucune institution ne déchoit jamais que par l'afToiMissement de son primitif esprit, et jamais ne se relève que par le retour à cet esprit qui forme sa vie propre. Or l'institution catholique, née de l'Evangile et en reproduisant le caractère, dut être et fut en effet, lorsqu'elle conquit le monde, souverainement populaire, puisqu'elle reposoit sur le principe de l'égalité des hommes devant
Dieu et de la fraternité universelle. Languissante et privée des sympathies des peuples, depuis qu'elle s'étoit rendue l'auxiliaire des dominateurs des peuples , il falloit donc que , retrempée à la source d'où elle émanoit , elle redevînt populaire , pour recouvrer sa puissance perdue.
En second lieu, si l'issue de la guerre entre le despotisme et la liberté, paroissoit incertaine à quelques uns, l'Église apportoit encore un assez grand poids dans la balance pour diminuer cette incertitude ; et ce qui, en tout cas, n'en offroit aucune, c'est que le triomphe du despotisme mettroit le dernier sceau à la servitude de l'Eglise et seroit, humainement parlant, la mort de la papauté.
Quelque graves et même ^éremptoires que semblent ces considérations , cependant on pouvoit répondre : Elles ne nous frappent pas au même degré que vous. D'ailleurs qu'avons-nous besoin de les examiner seulement ? Dans la conduite des affaires on ne se règle point par des maximes aussi générales, par de vagues prévisions d'un avenir éloigné, qui se dérobe aux calculs de la sagesse pratique. On envisage les résultats positifs, prochains, assurés, des déterminations â prendre. Or les résultats immédiats de celle que vous proposez, seroient, vous le dites vous-même, des persécutions probables , un changement presque total dans le gouvernement de l'Église désormais séparée de l'État, la perte de ses biens, la privation de l'appui que lui prêtent encore, en une certaine mesure, les pouvoirs temporels, pour leur intérêt propre. Vous
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nous parlez des temps futurs, voilà le présent, et certes il est assez sérieux pour que vous nous permettiez d'eïi tenir compte»
Connoissez-vous suffisamment le clergé, son esprit, ses dispositions, dans les diverses contrées de l'Europe, pour être sûr qu'il soutiendroit sans fléchir une persécution, que sa patience en attendroit le terme, qu'il ne céderoit point tôt ou tard, moins aux rigueurs qu'aux séductions qu'on ne manqueroit pas d'employer pour vaincre sa résistance ? Avez-vous supputé combien de fidèles resteroient sans pasteurs, par suite des entraves apportées à l'éducation cléricale ? Pouvez-vous calculer l'effet que produiroit sur eux l'habitude de vivre privés de l'enseignement et du culte catholique ?
Supposons que ces craintes ne se réalisent pas, que l'Éghse échappe à la persécution, ou qu'elle en triomphe, l'inextricable complication d'embarras et de difficultés qu'amener oit la rupture de ses relations avec l'État, particulièrement dans les pays où l'organisation religieuse est étroitement liée à l'organisation civile, n'offre-t-elle donc aucuns inconvéniens ? Une discipline nouvelle, non seulement à créer, mais à faire accepter aux églises particulières, est-ce chose si facile à votre avis ? Qui sait combien de résistances on pourroit rencontrer , et oii conduiroient ces résistances?
Vous comptez pour peu la perte des biens : mais voyez-en les conséquences dans les États romains seulement. Du pape et des cardinaux jusqu'au dernier
magistrat de village, tout vit des revenus publics, lis forment, avec les dotations proprement religieuses, le patrimoine du clergé, entre les mains duquel se concentre, avec les principaux emplois, l'autorité qui s'y rattache. De là un système de clientelle qui embrasse, à Rome surtout, la population presque entière. L'ordre ecclésiastique est le centre où viennent de proche en proche aboutir tous les intérêts. La prélature offre une carrière brillante et lucrative aux fds des grands ; la bourgeoisie parvient à pénétrer dans les chapitres ; elle possède les petits bénéfices et les charges inférieures, peu rétribuées, mais très nombreuses. Le peuple dépend de ces deux classes : de la première, par une protection utile en mille circonstances; de l'une et de l'autre , par la subsistance qu'il tire de son travail. Que si le penchant à l'oisiveté lui rend le travail insupportable, les couvents présentent un asile sûr et commode à sa paresse, quelquefois même un but qui n'a rien de chimérique à son ambition, en ouvrant aux plus habiles ou aux plus heureux une voie aux plus hautes dignités. Portez la moindre atteinte à cet ordre de choses où tout s'enchaîne, que d'intérêts froissés, que d'existences compromises, que de murmures, que de malédictions ! S'oubhât-il lui-même en qualité de monarque, quel pape oseroit braver les haines et les oppositions que souleveroit la seule tentative d'un pareil bouleversement ?
Vous faites beaucoup valoir les avantages de la liberté : mais vous devriez savoir qu'à nos yeux ces avantages, pour vous si certains, sont plus que problé-
maliques. Nous avons moins de confiance dans la discussion que dans les prohibitions, dans la persuasion que dans la contrainte. Vos raisonnemens ne sauroient prévaloir contre l'autorité de l'expérience. Or une expérience de plusieurs siècles nous a convaincus de la nécessité d'une répression matérielle pour maintenir les peuples dans l'obéissance due à l'Eglise. Nous repoussons donc et la liberté civile (1), et la tolérance civile, et la liberté des cultes, et la liberté de la presse (2), et toutes ces nouveautés licencieuses que vous vantez si imprudemment, pour nous en tenir aux moyens de conservation que Rome et les conciles mêmes ont consacrés par des lois solennelles et des instructions spéciales (3).
Quoique ces considérations prouvent elles-mêmes, ' et plus que tout le reste peut-être, un triste dépérisse-
(1) « Le Saint-Père désapprouve aussi et réprouve même les doc- » trines relatives à la liberté civile et politique , lesquelles , contre » vos intentions sans doute, tendent de leur nature à exciter et propa- » ger partout l'esprit de sédition et de révolte de la part des sujets » contre leurs souverains. » Lettre du cardinal Pacca. On la donnera en entier plus loin . Le mot civile est souligné dan§ l'original.
(2) « Les doctrines de l'Avenir sur la liberté des cultes et la liberté ^> de la presse, qui ont été traitées avec tant d'exagération et pous- » saés si loin par MM. les Rédacteurs , sont également très répréhen- Msibles, et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la » pratique de l'Église. Elles ont beaucoup étonné et ;affligé le Saint- » Père ; car si , dans certaines circonstances , la prudence exige de les » tolérer comme un moindre mal , de telles doctrines ne peuvent ja- » mais être présentées par un catholique comme un bien ou une chose "désirable. » Même lettre.
(3) Avec votre liberté , me disoit un autre cardinal , que deviendroit l'inquisition? Prouvez aux hommes , ajoutoit-il , que la religion les rendra heureux dans ce monde , et plus encore dans l'autre ; C'est ainsi que vous serez utile.
ment de l'esprit catholique, elles no manquent pourtant pas d'une certaine force relative, et nous les croyons suffisantes pour expliquer le genre d'accueil que nous reçûmes à Rome. Nulle part on n'est aussi attentif à régler ses démarches sur les dispositions du pouvoir; nulle part on ne courtise davantage la faveur et l'on ne craint tant la contagion de la disgrâce. Le gouvernement pontifical, si renommé pour sa sagesse, n'a garde d'ailleurs d'emharrasser le moins du monde sa politique par rien de ce qui ressemble à de la gratitude, et c'est le côté par où il s'élève le plus au-dessus des choses humaines. Pour lui la valeur des services rendus dépend des services qu'on peut rendre encore. A la hauteur d'où il domine et les sentimens et les idées vulgaires , il ne voit en ceux qui le servent que des instrumens de cette Providence qui veille perpétuellement à ses destinées ; et sa reconnoissance envers elle, moins exclusive, lui paroîtroit aussi moins entière.
Un petit nombre de personnes, aussi éminentespar leur position que distinguées par leurs lumières et respectées par leurs vertus , nous témoignèrent une bienveillance que nous oublierons d'autant moins, qu'il falloit du courage pour oser nous connoître seulement. Du reste , isolement complet. Un ami désira nous présenter au cardinal Zurla, vicaire du pape. 11 consentit d'abord à nous recevoir, puis il refusa. Il nous importoit d'obtenir une audience du pape même. Des intrigues se nouèrent pour l'empêcher. Elle nous fut accordée cependant, mais à la condition qu'il n'y seroit parlé en aucune manière de ce qui nous amenoit
à Rome. Le cardinal de Rohan , choisi pour être témoin de ce silence convenu, nous présenta; le pape nous reçut avec bonté, et, quant à notre affaire, nous demeurâmes au point précis où nous étions en arrivant. Le mécontentement étoit manifeste : mais que blâmoit--on spécialement dans notre conduite et dans nos écrits? Que vouloit-on de nous? Nous avions soumis au Saint-Siège une exposition exacte et nette de nos doctrines. Jamais, que nous sachions, elle n'a été examinée. Cependant il semble que c'étoit là surtout qu'il falloit chercher nos sentimens, les principes que l'on devoit ou condamner, ou approuver. On en jugea différemment; sur quels motifs, nous l'ignorons. Il ne paroît pas qu'on éprouvât un désir excessivement vif de connoître nos pensées et d'en occuper les consulteurs romains. Pas un mot ne nous fut dit sur l'objet de notre voyage , pas une expUcation ne nous fut demandée. Nous racontons simplement les faits : chacun à son gré y joindra les réflexions qu'ils peuvent faire naître.
Un homme qui jouit à Rome de la considération la mieux méritée, nous disoit : (( Le plus grand ennemi » que vous ayez ici, c'est la peur. » Il se trompoit, je crois; c'étoit l'intérêt. Mais, intérêt ou peur, ou tous deux ensemble, l'animosité n'avoit assurément rien d'équivoque. Il y a des positions étranges dans la vie. Nous avions pu, en combattant pour l'Église catholique, être entraînés trop loin par un zèle, si l'on veut, imprudent et peu éclairé ; mais ce zèle étoit pur, exempt d'arrière-vues et d'ambition : nous en avions la conscience intime, et cela étoit d'ailleurs assez visi-