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de l'humanité et les sympathies qui la consolent. Le vrai moine est peuple et ne peut être que peuple , ne fut-ce qu'à cause de sa pauvreté^ au moins individuelle. Quant aux moines amhitieux, aux moines de cour, serviteurs et flatteurs des grands , il n'est point de pire race dans le monde.
Lorsqu'après les courses de la journée je revenois le soir partager la frugale collation du père Ventura, les heures s'écouloient inaperçues en des entretiens où son âme aimante, son esprit actif, fécond, pénétrant, savoit répandre im charme inépuisable. Doué de qualités éminentes, propre à la pratique des affaires comme aux spéculations de la science, jamais personne ne fut animé d'un plus ardent amour du bien. De pareils hommes sont rares partout. Nous avons eu le bonheur d'en rencontrer plusieurs à Rome. Près du palais Barberini, sur une petite place plantée de quelques arbres par les Français, je crois, s'élève un couvent de pauvres capucins. C'est là que, dans une cellule meublée d'une couchette , d'une table, de deux mauvaises chaises , et dont l'étroite fenêtre est close, au lieu de vitres, avec un morceau de canevas, continue de vivre, selon toute la rigueur de la règle de saint François, le cardinal Micara, que ses hautes vertus, son austérité sans rudesse, sa vive et populaire éloquence, ont rendu l'objet d'un respect bien au-dessus de celui qu'on accorde à la dignité. Aussi le peuple ne s'y trompe-t-il pas; elle Capucin,, comme il l'appelle avec un délicat sentiment de la vraie grandeur, est incomparablement plus à ses yeux
que le porparato. Je ne saurois m'empêcher de nommer encore le savant père Olivieri, dominicain, homme antique par le caractère , la droiture incorruptible , la sage et modeste liberté. Proclamé par Fopinion publique le premier théologien de Rome, membre de plusieurs congrégations dont il est la lumière, il ne laisse pas, malgré les nombreux devoirs de ses charges, de suivre attentivement, dans l'Europe et au-delà, le mouvement de l'esprit humain et le cours des événemens qui modifient de jour en jour l'état de la société et tendent à le changer complètement : forte et vaste tête , unie à un cœur simple et bon.
Les Théatins ont à Frascati, un peu en dehors de la ville, une maison d'où la vue s'étend au loin sur la campagne de Rome. Elle est d'ordinaire habitée par un seul religieux qui dessert la chapelle ouverte au pubhc, et par un frère. Un jardin, ménagé sur une pente assez abrupte, ajoute à l'agrément de ce lieu solitaire, où le père Ventura me permit d'aller m'étabUr. On y eut pour moi les mêmes bontés qu'à S. -Andréa : et si ces lignes arrivoient jamais jusqu'au père Bonini , je serois heureux qu'il y vît une preuve que le temps n'a point affoibU la gratitude que je conserverai toujours de sa cordiale hospitalité.
A quelques milles de Tivoli, un groupe de montagnes volcaniques forme , dans la plaine inhabitée , une espèce d'oasis. Sur un des revers de ce plateau , dont la fraîche verdure contraste avec la nudité du désert voisin, Frascati , Marino , Albano rattachent à
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ces lieux eharmans les souvenirs de Thistoire : difficilement l'imagination parviendroit à se représenter un pays plus pittoresque.
Une magnifique végétation y embellit des sites perpétuellement variés. La pureté de l'air, l'abondance ^ * eaux , et aussi ce charme mystérieux de la nature auquel nul homme , quelque besoin qu'il se soit fait de la vie factice des cités , ne se soustrait jamais entièrement, attirent pendant l'été les riches familles de Rome, qui, au temps de leur splendeur, ont semé ces montagnes d'élégantes villas et d'immenses palais , tels que Mondragone , aujourd'hui presque en ruines , tandis que l'esprit religieux y fondoit de nombreux couvens presque tous situés en des positions d'une beauté ravissante. Il en est même de fortifiés à la manière du moyen-âge , comme Grotta-Ferrata , bâti tout auprès de l'ancien Tusculum. Ceux des Capucins et des Camaldules nous ont surtout frappés par la profonde paix qu'on y respire, et par l'admirable grandeur du paysage dont ils font partie. Les Camaldules occupent chacun une petite maison séparée et composée de plusieurs pièces. Nous arrivâmes chez eux vers le soir à l'heure de la prière commune : ils nous parurent tous d'un âge assez avancé, et d'une stature au-dessus de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après l'office à genoux , immobiles , dans une méditation profonde : on eût dit que déjà ils n'étoient plus de la terre ; leur tête chauve ployoit sous d'autres pensées et d'autres soucis : nul mouvement d'ailleurs, nul signe extérieur de vie : enveloppés de leur long manteau
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blanc , ils ressembloient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.
Nous concevons très bien le genre d'attrait qu'a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions , cette existence solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque cbose de pareil? qui n'a pas, plus d'une fois , tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne , près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'iiomme : il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude , n'est-ce pas à l'amour qu'elle est proposée ?
Il est néanmoins des temps où le courage semble défaillir, où l'on se demande si, en voulant le bien dont tant d'obstacles souvent imprévus empêchent la production facile en apparence, on ne poursuit point une chimère; où, à chaque inspiration, la poitrine soulève le poids d'un immense ennui. J'ai toujours éprouvé qu'en ces momens la vue de la nature, un plus étroit contact avec elle , calmoient peu à peu le trouble intérieur. L'ombre des bois , le bruit de la source qui tombe goutte à goutte , le chant de l'oiseau dans le buisson , les bourdonnemens de l'insecte , l'éclat , le parfum des fleurs , l'ondoiement de l'herbe que la brise agite ; toutes ces choses , et surtout l'intarissable exhalaison de vie , de cette vie que Dieu verse à torrens au sein de son oeuvre perpétuellement jeune, perpétuellement ordonnée , pour l'ensemble des êtres et pour chaque être particulier, à une visible fin de félicité mystérieuse,
raniment l'àme ilétrie , l'abreuvent d'une sève nouvelle , lui rendent sa vigueur qui s'éteignoit.
En me retirant à Frascati j'avois en outre le dessein d'y travailler plus à loisir à un ouvrage déjà commencé à Rome, et que bientôt les circonstances me forcèrent d'abandonner. On en trouvera, sans aucun changement, à la suite de cette relation, la partie que le temps me permit d'achever. Conçu dans un ordre d'idées qui,' depuis ont dû nécessairement subir de profondes modifications, il n'eût offert, à peu de chose près, comme on le verra, qu'un développement plus étendu des pensées principales exposées dans revenir. Je me proposois d'y présenter, d'après de nombreux documens recueillis avec soin , un tableau fidèle de l'état de l'Église catholique dans le monde entier, ainsi que de l'état delà société; et recherchant ensuite les causes de la décadence de l'Église et celles des souffrances de la société, j'aurois indiqué, selon mes lumières , les moyens, à mes yeux , propres à y remédier.
Dans le chapitre sur l'Italie , tous ceux qui la connoissent remarqueront que j'ai usé de ménagemens extrêmes. Lorsqu'on désire convaincre, on ne doit pas choquer. Il est d'ailleurs des plaies qu'un pieux sentiment porte à voiler ; et quand on presse les hommes de remonter la pente qu'ils ont descendue, il faut, autant que possible , leur donner la conscience du bien, et par conséquent de la force qui peut encore exister en eux.
Le même chapitre paroît offrir une lacune considé-
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rable. 11 n'y est rien dit de la situation politique de l'Italie. Je devois traiter ce sujet en parlant de l'Au-^ triche, dont l'influence prédominante s'étend sur toute la péninsule. Je n'aurois eu, au reste, à peindre, avec des nuances locales, que les effets partout semblables d'un despotisme illimité : l'oppression des esprits refoulés sur eux-mêmes par un pouvoir brutal qu'intimide la pensée à quelque degré qu'elle se manifeste , l'absence absolue de garanties pour les propriétés et pour les personnes, la violence et la corruption, l'arbitraire dans le gouvernement toujours en défiance et en crainte; dans le peuple , condamné à végéter sous la baïonnette du soldat et l'oeil de l'espion , une prodigieuse misère physique, morale, intellectuelle, et un abaissement si profond qu'il a presque cessé de le sentir. On ne sauroit exprimer les sentimens qu'inspire un pareil spectacle , lorsqu'on vient surtout à se rappeler l'antique prospérité et les étonnantes créations du génie de ce même peuple , ses longues et victorieuses luttes pour maintenir son indépendance , depuis la ligue lombarde jusqu'aux derniers efforts de Florence au temps de Charles-Quint. Italie ! Italie ! tes vieux morts se sont levés ; des pentes de l'Apennin, les pâtres les ont vus, le front triste, les cheveux couverts de la poussière du sépulcre , promener leurs fiers regards sur celte terre jadis si glorieuse, si libre: et comme s'ils ne l'avoient point reconnue, secouant la tête avec un sourire amer et formidable , ils se sont recouchés dans la tombe.
Le Bref aux évêques de Pologne fut le premier acto
public qui annonça une détermination arrêtée du pape, au sujet des questions de politique sociale de la solution desquelles dépendra le sort futur de l'humanité. Ses pensées sans doute n'étoient incertaines pour personne auparavant. Il évitoit toutefois de se prononcer d'une manière solennelle , non seulement à cause de la sage lenteur qui préside aux conseils de Rome, mais parce que la complication de ses intérêts et de ses devoirs comme prince temporel et comme pontife , les graves conséquences de ses paroles dans l'ordre religieux à une époque d'ébranlement presque universel, lui commandoient une réserve extrême. Pour comprendre ce qui le décida , il faut remonter plus haut.
Après les journées de juillet, encouragée ou non par le gouvernement français d'alors , l'Italie crut à sa délivrance. Des insurrections éclatèrent à Bologne, à Parme, à Modène. Rome même se souleva pendant le conclave assemblé en ce moment, et cette tentative menaçante contribua beaucoup à hâter l'élection vivement disputée jusqu'à cet instant , et qui s'acheva , trop hautement peut-être, sous l'influence impériale.
Cependant des vues louables d'économie ayant porté Léon XII à réduire les troupes pontificales au nombre strictement nécessaire pour la défense de quelques forteresses et pour les besoins de la police intérieure du pays, le nouveau pape se trouva privé des forces indispensables pour ramener à l'obéissance ses provinces révoltées. Des négociations s'entamèrent et n'aboutirent à rien, caries sujets vouloient traiter
sur la base reconnue de droits réciproques, et le souverain exigeoit une soumission entière , préalable , qui supposoit son droit absolu. Toute conciliation devenant impossible , le pape dut chercher au dehors la puissance matérielle qui lui manquoit. La position de r Autriche , ses intérêts, des engagemens antérieurs , ne laissoient pas à Grégoire XVI , en cette circonstance, le choix entre plusieurs alliés : il lui fallut , sinon réclamer , au moins accepter l'intervention de l'Autriche , quelque ruineuse qu'elle pût être d'ailleurs pour ses finances mal administrées. L'insurrection ne pouvoit pas même essayer une lutte : l'ordre régna.
On avoit depuis trop peu de temps proclamé en France le principe opposé à celui qu'impliquoit un fait de cette nature, pour que, dans l'état de l'opinion publique, encore imbue d'idées généreuses, qui semblent s'être perdues depuis, le gouvernement crût pouvoir conniver directement à sa violation. Voulant, d'une autre part, à tout prix, éviter la guerre qu'une injonction sérieuse adressée à l'Autriche de rentrer au dedans de ses frontières eût infailliblement amenée, on prit un terme mitoyen, on dit : Vous intervenez , eh bien î nous aussi nous interviendrons. Ancône fut occupée : le drapeau tricolore flotta sur sa citadelle. Lorsque l'avis en parvint à Rome , il y produisit un vif sentiment de frayeur dans les uns , d'espérance dans les autres , car on lioit encore cette expédition au mouvement révolutionnaire de juillet , et nul ne connoissoit la pensée intime de ceux qui l'avoient
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ordonnée. Il n'est point de bruit qui ne trouve croyance en de semblables conjonctures. On parloit de l'arrivée prochaine des Français à Civita-Vecchia. Des moyens de fuite furent préparés à tout événement pour le pape. Sa position se compliquoit de plusieurs sortes d'embarras ; il savoit, et tout le monde sait en Italie , combien l'Autriche convoite les États-Pontificaux, et particulièrement la portion de ces Etats située au nord de l'Apennin : jamais sa politique ne perd de vue cet objet. Lorsqu'elle envoya une armée sous le commandement du général Frimont, afin d'étouffer la révolution de Naples , le gouvernement papal ne voulut pas permettre qu'elle entrât dans Rome; elle dut faire un circuit autour de la ville pour rejoindre, à quelque distance, la route de Terracina. Ces précautions prudentes ne troublent, au reste , en aucune façon la bonne harmonie entre les souverains ; elles reposent sur des présomptions à leurs yeux naturelles, et dont nul ne se fâche.
On avoit remarqué, depuis l'occupation de la Romagne , qu'en laissant au pape tout l'odieux des mesures de rigueur les Autrichiens usoient envers la population, moins soumise que réduite forcément à l'inaction , de ménagemens systématiques qui sembloient indiquer un but ultérieur d'intérêt propre, que divers autres indices manifestoient assez clairement. La cour romaine, en profitant du secours qu'ils lui prêtoient contre l'insurrection , n'étoit donc pas , à beaucoup près, exempte d'inquiétude sur les conséquences possibles d'une intervention en apparence tout amicale ,
mais qui la plaçoit de fait dans la dépendance périlleuse d'une puissance voisine, connue par sa patiente persévérance dans ses ambitieux projets. Les Français aussi pouvoient créer au pape , en guerre avec ses sujets, des dangers d'une autre espèce, en soutenant, d'une manière plus ou moins ouverte, et en fomentant la rébellion. Difficultés donc de tous les côtés, et difficultés graves.
La Russie sut tirer habilement parti des craintes qui assiégeoient Grégoire XVL On ne pouvoit la soupçonner de songer à se former un établissement territorial en Italie, ni de favoriser l'esprit révolutionnaire. Elle offrit au pape de mettre éventuellement à sa disposition un corps de troupes, destinées au besoin à le protéger contre toute attaque, de quelque part qu'elle vînt. Un traité se conclut sur cette base, et le Bref aux évêques de Pologne fut le prix exigé par la Russie en échange de ce qu'elle promettoit. On voit donc que cet acte du pontife trouve dans les nécessités fâcheuses du prince temporel une explication plus que suffisante pour la sagesse politique ; il fut , au reste, long-temps tenu secret. Un très petit nombre de cardinaux le connurent avant le public, qui luimême ne le connut que par les gazettes d'Allemagne. En cette occasion, comme en plusieurs autres, Grégoire XVI, dérogeant aux anciennes coutumes dont l'observation eût apparemment entraîné des inconvéniens, ne consulta que son conseil intime, composé des cardinaux Bernetti, secrétaire d'Etat, Lambruschini, Zurla et diGregorio. Fils de Charles III, qui
du trône de Naples passa sur celui d'Espagne, ce dernier avoit épousé avec beaucoup de chaleur la cause des puissances absolutistes. Sa naissance l'attachoit plus particulièrement à celle des Bourbons , et l'on ne peut que respecter le zèle qu'il mit à les servir : le sang a aussi ses droits.
Tant que l'issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs demeura douteuse , le journal officiel romain ne contint pas un mot qui pût blesser le peuple vainqueur en tant de combats. Mais à peine eut-il succombé , à peine les atroces vengeances du czar eurent-elles commencé le long supplice de toute une nation dévouée au glaive, à l'exil, à la servitude, que le même journal ne trouva point d'expressions assez injurieuses pour flétrir ceux que la fortune avoit abandonnés. On auroit tort pourtant d'attribuer directement cette indigne lâcheté au gouvernement pontifical ; il subissoit la loi que la Russie lui imposoit. Elle lui avoit dit : Veux-tu vivre, tiens-toi là, près de l'échafaud, et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes.
Il n'est pas étonnant que , préoccupée de si graves soucis, Rome oubliât complètement l'Avenir et ses rédacteurs; et puis l'on comprend qu'elle éprouvât de la répugnance à s'expliquer sur des questions liées, en des sens divers, aux plus importans intérêts de la société actuelle, à tout ce qui remue les peuples et effraie les rois. Il falloit bien cependant que notre incertitude eût un terme. Après avoir pris les conseils de quelques hommes éminens, nous nous décidâmes
à annoncer que , ne recevant aucune réponse de Tautorité catholique, n'ayant dès lors d'autre guide que nos convictions personnelles, nous allions retourner en France pour y recommencer nos travaux. Car , de deux choses l'une, ou Rome continueroit à garder le silence, et ce silence seroit une preuve qu'elle toléroit au moins notre action; ou elle se prononceroit catégoriquement, etalors l'abandon définitif de l'œuvre à laquelle nous nous étions voués avec autant de zèle que de bonne foi, seroit justifié pleinement aux yeux de tous, et, ce qui nous touchoit encore plus, à nos propres yeux. J'insiste sur ce dernier point , parce qu'ayant puisé dans notre seule conscience le courage d'entreprendre une tâche si rude, nous sentions le besoin en y renonçant d'être assurés qu'aucuns motifs, soit de foiblesse, soit de lassitude, n'avoient eu d'influence sur notre détermination. Cette certitude, lorsqu'il s'agissoit, quant au fond même des principes discutés, du sort futur des peuples chrétiens et du monde entier, nous étoit nécessaire pour nous retirer avec une parfaite tranquillité d'âme.
Notre résolution une fois arrêtée , nous ne tardâmes point à quitter Rome. C'étoit au mois de juillet, vers le soir. Des hauteurs qui dominent le bassin oii serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la ville éternelle. Les feux du soleil couchant enflammoient la coupole de Saint-Pierre, image et reflet de l'antique éclat de la Papauté eUe-même. Bientôt les objets décolorés disparurent peu-à-peu dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du crépu-
seule, on entrevoyoit encore çà et là, le long de la route , des restes de tombeaux; pas un souffle n'agitoit la lourde atmosphère, pas un brin d'herbe ne soupiroit : nul autre bruit que le bruit sec et monotone de notre calèche de voiturin , qui lentement cheminoit dans la plaine déserte.
Cette manière de voyager , lorsque rien ne vous presse, est la plus agréable que puissent choisir ceux qui doivent rechercher une stricte économie. On séjourne , on voit mieux le pays que dans les voitures publiques. Notre bon Pasquale , toujours d'humeur égale , abrégeoit nos longues heures de marche par sa conversation spirituellement naïve. Représentezvous une large figure pleine et ronde, empreinte d'un singulier mélange de simplicité et de finesse malicieuse, voilà Pasquale. Il falloit l'entendre raconter comment, retenu au lit pendant quarante jours par une jambe cassée , il revint à Rome juste à temps pour ne pas trouver sa femme remariée : ce n'est pas que sa douleur eût été inconsolable, si le second mariage avoit rompu le premier; car, libre alors, peut-être seroit-il devenu cardinal, peut-être pape : qui sait? on avoit vu des choses plus extraordinaires. Pourquoi pas lui autant qu'un autre? ne valoit-il pas bien celui-ci, celui-là? un peu de bonheur, un peu de faveur, on arrive à tout avec cela. Et quelle douce vie pour Pasquale! que de loisir, que de repos, que de far mente ! Je supprime le reste : j'ai voulu seulement donner une idée du genre d'esprit qui caractérise le peuple romain, et de sa mordante verve.
Au dessous (le Monlellascone , nous quittâmes la roule directe de Bolsène pour suivre celle d'Oryieto. Cette \ille , jadis presque imprenable , est assise sur un mamelon isolé au milieu d'un vaste bassin. Clément VII s'y réfugia après le sac de Rome, et l'on y montre un puits d'une construction remarquable qu'il lit creuser pour prévenir , en cas de siège, le manque d'eau. Un double escalier, bâti entre deux murs parallèles, est disposé de telle sorte que les personnes qui remontent ne sauroient se croiser avec celles qui descendent. La cathédrale, d'une architecture antérieure à la renaissance, mérite, à plusieurs égards, d'être vue. Elle est achevée , chose assez rare , et l'ensemble en est harmonieux. Sa façade, couverte de bas-reliefs, offre une des œuvres les plus curieuses de l'école de Pise et de Fiesole. Vous avez sous les yeux un poème immense commençant avec l'univers et finissant au jugement dernier. Sans être égal partout, le travail de l'artiste est plein de naïveté , d'expression , de vie, et quelquefois de grandiose. Nous nous nous rappelons particulièrement une tète d'Abraham endormi. Le patriarche voit dans son sommeil les destinées de sa race liées à celles du monde : son regard interne embrasse les siècles avec une puissance en quelque sorte créatrice : l'avenir entier du genre humain semble éclore sous les plis de ce large front. Lorsqu'au plus haut de sa course le soleil commence à frapper de ses rayons horizontaux ces marbres d'une belle teinte jaune, soudain les reliefs projetant leur ombre sur les plans inférieurs qui se creusent profondément, on di-
roitque ces innombrables ligures, immobiles jusquelà, s'animent tout-à-coup et sortent de la pierre.
Le lac de Bolsena, si gracieux, si riant, rappelle plus d'une scène tragique. Ce fut près de ses bords que les Volsques, vaincus au sein de leur capitale, cédèrent à la fortune de Rome, et dans une de ses îles que périt la reine Amalasonte, victime de l'ambition d'autrui, après une vie troublée par sa propre ambition : tant l'homme a semé de ses misères, et trop souvent de ses crimes, chaque coin de cette terre qui lui fut donnée pour passer en paix ses quelques heures rapides.
Je ne dirai rien de Sienne ni de Florence ; je n'écris point un itinéraire , et les monumens dont ces villes abondent ont été, comme ceux de Pise , cent fois décrits par des juges plus habiles que moi et plus compétens. Séjour aujourd'hui d'un peuple amolli, la Toscane, toujours déclinant depuis l'époque oii les Médicis aidés de Charles-Quint parvinrent à l'asservir irrévocablement, n'est plus que l'ombre d'elle-même. En perdant et la liberté et les vertus civiques, elle semble avoir perdu le génie de la science et le génie des arts. On averse à ce peuple un breuvage assoupissant, et sa tête s'est penchée, et il s'est endormi dans son antique gloire. Au milieu de ses grandeurs passées, des merveilleuses œuvres de ses pères, on croiroit voir le fellah couché sur le seuil des temples de Thèbes et d'Héliopolis, ou des nécropoles des Pharaons.
Différente, à cause de la nature du sol, de celle usitée dans la Lombardie, la culture en Toscane est très- avancée, et le paysan y est laborieux. Le gou-
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vernement facile et doux , avant que l'Autriche eût organisé à Florence même sa police oppressive, néglige moins qu'on ne le fait ailleurs le bien-être matériel du pays : aussi ne présente-t-il pas le choquant aspect d'indigence profonde qui presque partout attriste l'oeil, lorsqu'on parcourt le royaume de Naples et les Etats-Romains. Un certain air d'aisance et de propreté, rare en Italie , se fait même remarquer dans les campagnes: mais c'est là tout. On protège l'homme physique, on tue l'homme moral. Aucun mouvement intellectuel; s'il en apparoissoit, le pouvoir effrayé l'étoufferoit aussitôt.
Des causes multipliées, au nombre desquelles on doit compter la diversité d'origine marquée par la diversité des dialectes, ont produit, entre les populations répandues dans la péninsule , des différences sensibles et même quelquefois brusquement tranchées. L'habitant de la Romagne possède plus d'énergie que le Toscan. Peut-être est-ce en partie l'effet de la nature des gouvernemens auxquels ils ont été respectivement soumis depuis quelques siècles. Avant l'invasion française , Bologne , plutôt feudataire que sujette du pape, vivoit sous des institutions républicaines qui ont dû modifier le caractère du peuple et laisser dans son sein un secret ferment d'indépendance. Quoique moins pauvre que celui des pi^^vinces méridionales, il souffre plus impatiemment les vices de l'administration ignorante, qui, sans le vouloir et sans le savoir, tarit toutes les sources de la prospérité publique. Il semble aussi qu'à l'irritation du malaise matériel se mêlent