‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 3)Chapitre 16 sur 50 · TOME 12. S · texte numérisé non relu

TOME 12. S

(les désirs à\m autre ordre; que les esprits éprouvent le besoin d'alimens qu'ils sentent leur manquer. Ce qu'on leur donne ne leur suffit pas. Sur leur mer stagnante ils ont vu flotter quelques plantes inconnues qui leur annoncent un monde nouveau; et ils aspirent à ce monde d'autant plus ardemment, qu'une politique craintive se croit plus intéressée à leur en fermer l'accès.

Moitié papale, moitié autrichienne, Ferrare n'a rien conservé de l'éclat qu'elle dut autrefois à la maison d'Esté , race antique , brave , rusée , et malheureusement souillée aussi de ces crimes domestiques, communs , surtout au seizième siècle , parmi les petits souverains, maîtres et tyrans de l'Italie. Aucune ville n'est autant déchue. L'herbe couvre ses rues et ses places désertes. On se croiroit dans une cité ravagée naguère par la contagion. Le vieux château ducal , avec ses tours massives, ses fossés, ses ponts-levis, offre quelque chose d'imposant tout ensemble et de funèbre. Le temps a passé là , et le vide s'est fait derrière lui. Les traces d'ancienne magnificence , visibles encore à l'intérieur, ressemblent aux riches vêtemens à demi consumés qu'on trouve dans quelques tombeaux. De moins fastueuses demeures, dont des contrevents délabrés ferment les fenêtres, paroissent également inhabitées. A chaque pas, de tristes spnptômes d'une incurable décadence. Nous avons vu, dans un couvent transformé en caserne, un Croate attacher la crèche de son cheval aux murs du réfectoire orné de fresques d'une beauté remarquable. Tous lesjours elles s'effacent, tous

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lesjoursil endisparoîtiine portion. Le barbare stupide, envoyé d'une contrée lointaine pour maintenir ce que les princes appellent leur droit, siffle , étendu nonchalamment , et ne sait pas même de quelle destruction il est l'instrument. Ailleurs, on montre l'espèce de cachot où le Tasse , durant sa folie prétendue ou réelle , fut enfermé , dit-on. Ainsi dans une étroite enceinte on a devant soi la vive image des plus extrêmes misères de l'humanité : misères de la puissance , misères du génie , misères du peuple languissant et mourant sous une double oppression. Ceux qui errent en ces lieux lugubres ne pouvoient plus guère avoir qu'une pensée, être occupés que d'un monument; ils l'ont construit, et c'est un cimetière.

Un peu au-delà deFerrare, on rencontre sur le Pô la douane impériale. On la reconnoît à un redoublement de rigueur et de vexations. Effets, livres, papiers, lettres mêmes , tout est examiné avecun soin minutieux et une sévérité soupçonneuse. Pas une seule des inquisitions irritantes et basses qu'ont pu inventer les frayeurs politiques unies à la rapacité fiscale, n'est épargnée au voyageur. Le despotisme a chargé la vie, chez les nations civilisées, d'entraves et de souffrances de tant de sortes , qu'on seroit tenté quelquefois de douter avec Rousseau si elle ne s'écouleroit pas plus heureuse au sein des forêts que parcourent, dans leur primitive liberté, les hommes que nous nommons sauvages. Au moins n'ont-ils à porter que le fardeau imposé à tous parla nature. Nul ne les contraint, point de barrières factices ; le monde est ouvert devant eux : veulent-ils

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aller, ils vont ; se reposer, ils se reposent. Aucune main n'a courbé leur tête ; aucun des vices de la servitude na dégradé leur âme. Ils ont peu , mais peu leur suffit. Que pourroient-ils donc nous envier , et que leur manque-t-il? Il leur manque le développement de l'intelligence qui fait l'homme ; il leur manque l'exercice de la pensée , qui l'affranchit dans une sphère plus large et plus haute. Ne renions point la société, à cause des maux que le despotisme mêle aux biens dont eDe est la source : le despotisme sera vaincu , il passera et ces biens resteront.

Les bords si vantés de la Brenta me semblent fort audessous de la réputation que quelques voyageurs leur ont faite. Quelle distance entre le pays plat et monotone qu'elle traverse , et les sites enchantés de Florence , de Rome , de Naples , d' Amalfi , et d'une foule d'autres lieux non moins pittoresques, bien qu'ils portent des noms moins répétés ! Il n'en est pas ainsi de Venise. L'impression qu'elle produit dépasse tout ce qu'on avoit pu se promettre. Cette impression ne tient pas uniquement aux beautés de la nature et de l'art. Plusieurs villes d'Italie ne lui sont nullement inférieures sous ce rapport. Mais, différente de tout ce qu'on a vu , elle apparoît comme une sorte de rêve , de vision fantastique. La mer sur laquelle elle semble flotter, le lacis de canaux qui la découpent tels que les nervures d'une feuille, ses légères gondoles se jouant, se croisant en mille sens divers sur l'onde transparente, l'architecture presque arabe de ses palais dont le pied baigne dans les eaux, son aspect demi-oriental, la

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voluptueuse douceur de l'air , mille autres influences qui se sentent et ne sauroientse dépeindre, jettent un trouble singulier dans les sens et dans l'imagination mollement enivrée de ces merveilles. ■

Et encore là, misère, oppression, ruines irréparables. Venise, autrefois si florissante, n'a plus ni mouvement, ni vie. Du baut de son aire , l'aigle impérial s'est abattu sur le cadavre, et il en dévore avidement les restes. Je ne sacbe rien d'attristant et aussi d'instructif comme le spectacle de cette ville tombée sous la domination étrangère. La population, réduite de moitié, travaille péniblement à s'assurer une cbétive subsistance, que lui dispute l'avarice de son maître. Le commerce, qui fit en des temps meilleurs sa richesse, a passé, sur l'autre rive de l'Adriatique , entre les mains des habitans plus favorisés de Trieste. Une police justement redoutée, puisqu'un seul de ses soupçons peut vous conduire au fond d'un de ces cachots que le despotisme a partout si multipKés, répand la défiance dans toutes les relations. L'arbitraire dans les lois, dans l'administration, dans les tribunaux. Quelques palais, sur des prétextes qui ne manquent jamais au fort contre le foible, ont été confisqués; presque tous se dégradent rapidement. Je ne sais quel satrape autrichien occupe celui du doge , le plus remarquable peut-être de l'Europe pour l'exquise harmonie des formes et la pureté de l'art. Des canons braqués sur la place contiguë représentent le lien qui unit le peuple et le souverain que le congrès de Vienne lui a donné. Ce n'est pas que ce peuple, soit dans la cité, soit dans les États de terre»

ferme , manifeste des dispositions alarmantes. De longue main façonné au joug par une aristocratie jalouse, elle étoit parvenue à éteindre en lui toute énergie, tout esprit public. Aussi, quand sont venus les jours de crise, s'est-il trouvé tel qu'elle l'avoit formé. D'autres bouches lui ont redit dans une autre langue le même mot, l'unique mot qu'il eût entendu jamais : Obéis. Que luiimportoit en quel idiome on lui prononçât son éternelle sentence d'esclavage? On ne se dévoue point pour des chaînes. Les patriciens eux-mêmes, depuis long-temps dégénérés, avoient perdu dans la corruption l'instinct des choses grandes, la conscience de cette force morale qui sauve les États au moment d'un péril extrême. Un petit nombre excepté, on les a vus se presser à l'envi autour du pouvoir nouveau, pour solliciter ses faveurs; on a vu les lâches descendans de familles jadis souveraines, fiers d'étaler dans les antichambres du destructeur de la patrie leur clef de chambellan. Le crime politique qui a effacé du rang des nations cette race avihe, n'a été qu'une justice de Dieu. Nous pourrions raconter beaucoup de faits propres à faire connoître le gouvernement autrichien en Italie, si l'on n'avoit pas toujours à craindre les conséquences de semblables révélations, non pour soi, mais pour les personnes qu'il soupçonneroit, souvent à tort, d'en être les premiers auteurs. La vérité aura son heure. Alors, de la poitrine muette aujourd'hui des opprimés, des murs des prisons, de la terre encore moite de sang, sortiront des voix formidables que nul n'étouffera. Tout sera dit : attendons.

Une route , depuis peu d'années ouverte par l'Autriche pour faciliter ses opérations militaires, permet de se rendre directement de Vienne à Inspruck. Elle traverse des lieux dont les noms rappellent la gloire de nos armes, en des temps, sous plus d'un rapport, bien loin de nous. Le pays est beau et fertile; il offriroit d'abondantes ressources à un peuple affranchi des entraves qui gênent l'industrie et découragent la cuhure , lorsqu'un intérêt étranger dirige l'administration. Hors les contrées voisines du pôle et quelques plages brûlantes où nul être vivant ne peut subsister, partout la Providence a pourvu aux besoins de l'homme avec profusion. Ce n'est point elle qu'on doit accuser de ses souffrances, mais l'homme lui-même, devenu, par la passion de dominer, par la convoitise insatiable qui le dévore, le plus redoutable ennemi de l'homme. Le pouvoir despotique, et combien peu ne le sont point à quelque degré ! ne dépouille pas seulement le peuple du fruit de son travail; ce n'est là, dans les limites où la nécessité le force de se contenir , que le moindre des maux attachés à son action ; il arrête encore le travail même désormais sans but, et par là viole les lois d'où dépendent et la conservation et le progrès de la vie humaine dans l'état social.

Le libre développement de l'esprit n'éprouve pas de sa part moins d'obstacles : il n'est rien, au contraire, qu'il ne fasse pour l'empêcher. S'il tue la prospérité matérielle, c'est indirectement, par un involontaire effet de sa nature même; car la richesse du peuple accroîtroit sa propre richesse, et peu de désirs sont plus

vifs en lui : mais la pensée, la science, il les craint pour elles-même ; il sait que tôt ou tard elles enfantent la liberté. De là un système monstrueux de prohibition et de censure, pour perpétuer l'ignorance des masses et même des classes élevées. Ne pouvant interdire à celles-ci une certaine mesuré d'instruction, on réglemente scrupuleusement celle qu'on leur permet d'acquérir. Toutes connoissances ne leur seroient pas bonnes. On décompose le spectre solaire paur ne laisser arriver à elles que des rayons d'une couleur choisie. L'enseignement mutilé n'est qu'une dérision, un mensonge officiel. Avez-vous entendu parler de l'université de Padoue? C'est elle qui dispense les lumières aux bien-aimés sujets de S. M. Impériale et Royale en Italie. 11 y existe naturellement un professeur d'histoire moderne. Or, afin d'être sûr que sa parole sera ce qu'on veut qu'elle soit, on lui envoie ses cahiers de Vienne : défense à lui d'y changer une phrase, d'y déplacer un mot. Et ces cahiers, que contiennent-ils? un long et pompeux panégyrique de la maison de Lorraine. D'après cela jugez du reste. Cependant on doit dire que le Conseil-Aulique n'est pas jusqu'ici intervenu dans l'astronomie : aucun ordre émané de lui n'interdit aux corps célestes la liberté de décrire les courbes qu'assignent à leur mouvement les lois générales du monde.

L'état des mœurs est généralement déplorable en Italie, moins toutefois qu'en Espagne. L'absence de vie intellectuelle^ l'oisiveté, l'ennui, poussent les hommes à chercher dans les jouissances des sens une brutale

distraction qui les dérobe au sentiment d'une existence sans but sur la terre. Lorsque les facultés supérieures sommeillent, les vils instincts dominent. Ils se mêlent à la religion même, et alors on voit une nation se partager, à peu d'exceptions près, en deux classes de jour en jour plus séparées : la classe croyante, qui se fait de sa foi, réduite à un symbole abstrait et à des pratiques extérieures, un moyen d'échapper à la sévérité de la loi morale; la classe incroyante, qu'un pareil abus de la religion contribue puissamment A en détacher. Cette dernière , dont l'origine remonte en Italie à une époque déjà très reculée , y est plus nombreuse qu'on ne le pense communément. Un sourd travail de la raison douteuse et défiante, joint aux maximes et à l'action politique du clergé, l'ont, depuis quarante ans, singulièrement accrue. Jadis elle se recouvroit d'un voile plus ou moins épais; aujourd'hui elle se montre telle qu'elle est : elle ne dissimule ni ses mépris, ni ses répugnances quelquefois passionnées. Le peuple s'habitue à la regarder sans colère et sans étonnement, mais aussi sans manifester de disposition prochaine à la sui\Te dans la voie où elfe est entrée. 11 tient fortement encore au culte dans lequel il a été nourri , et dont la splendeur subjugue ses sens avides de spectacles, en même temps qu'il émeut son imagination et satisfait cet immortel besoin de l'âme qu'on appelle l'instinct religieux.

Le Tyrol conserve, dans son climat, dans la langue et les mœurs de ses habitans, quelque chose de l'Italie, sur tout le versant oriental et méridional des

Alpes : au-delà il devient allemand. Lorsqu'après s'être élevé de plateau en plateau, on parcourt les vallées de formes si diverses qui le sillonnent, on se croiroit dans un autre monde. Plus rien de Thomme, si ce n'est quelques rares chalets, dispersés à de longues distances, comme les jours de repos dans la vie. La nature vous apparoît seule avec ses œuvres, tou- ' jours les mêmes et toujours nouvelles. Autour de vous le silence, ou le bruit monotone d'un torrent qui se brise sur des rochers, du vent qui bruit entre les feuilles des pins, ou murmure à travers les hautes herbes des pâturages ; quelquefois aussi la voix d'un pâtre , dont les chants fantastiques se mêlent dans le lointain au son des clochettes et aux raugissemens du troupeau. Une impression de calme extraordinaire pénètre vos sens, au milieu de ces tranquilles scènes et de cette solitude majestueuse. Toutefois les proportions gigantesques des masses qui vous environnent y rapetissent trop peut-être les autres objets et particulièrement l'homme. C'est, selon nous, un des défauls des pays purement de montagnes; ils manquent d'une certaine harmonie suave, d'horizons vastes et onduleux; on s'y sent resserré, foible et comme opprimé par je ne sais quelle force pesante et fatale. Le Tyrol, au reste, quoique peu visité en comparaison de la Suisse, mérite, à notre gré, autant qu'elle d'attirer les voyageurs. Si ses montagnes sont moins élevées, ses lacs moins grands, d'autres beautés compensent son infériorité sous ce rapport. Il ne faut pas le plaindre cependant de l'espèce d'isolement où on le laisse ;

car peut-être doit-il à cette circonstance de s'être préservé des vices d'une civilisation plus avancée que la sienne, mais plus corrompue. Sain d'âme et de corps, le peuple y est brave, fier, religieux, et avec cela Ton peut se passer de bien des choses auxquelles on attache ailleurs un prix souvent exagéré. Le Tyrolien se montre en outre inventif et presqu'artiste dans les petits ouvrages qu'il façonne en bois avec un simple couteau. Le goût de la musique lui est naturel, et c'est encore là une preuve qu'il possède le sentiment du beau sous une de ses plus ravissantes formes, ïnspruck, situé sur l'Inn (1), à l'entrée d'une vallée qui, en s' élargissant, va joindre les hautes plaines de la Bavière, n'offre ni monumens, ni souvenirs bien remarquables. L'église principale , assez ancienne, ne se recommande aucunement par son architecture. Un tombeau colossal élevé au milieu de la nef, renferme les restes de Maximilien, aïeul de Charles-Quint, qui, las de rêver la monarchie universelle que, plus d'une fois^ il s'étoit cru près de réaliser, échangea le manteau royal contre un froc de moine. Autour de ce tombeau , vingtr-huit statues de bronze , représentant pour la plupart des empereurs et des ducs de Bourgogne dans le costume de leur temps, produisent un effet dont la bizarrerie n'est pas dépourvue d'une sorte de grandeur triste. Il semble que ces morts, quittant la fosse où ils dormoient , se sont traînés là , sous le poids de leurs vieilles armes, pour se dire, après de

(1) De là le nom de la ville , Inm-briickc , poiU sur l'Inn.

longs siècles, au pied d'un sépulcre, les misères et le néant de la puissance, la vanité de l'ambition qui tourmente le monde, pour ne laisser d'elle d'autre trace que des ruines et une poignée de cendre.

On se rend d'Inspruk à Munich en deux petites journées. Nous y arrivâmes par un jour d'orage sur le soir. Le ciel aclievoit de s'éclaircir; quelques nuages seulement restoient encore suspendus à l'horizon. Rien n'égale le spectacle qui vint nous ravir au coucher du soleil, quand ses derniers rayons se réfractant dans ces vapeurs flottantes, les teignirent de couleurs dont nul langage ne saur oit peindre la richesse, l'éclat et le§ nuances infinies perpétuellement changeantes. Le Poussin consacra deux années entières à étudier ces merveilleux effets de lumière , inconnus même en Italie. La maison qu'il habitoit porte encore son nom.

Munich, bâtie dans une plaine stérile ouverte à tous les vents froids, et privée, à cause d'un rideau de montagnes qui la ferment vers le sud, des douces influences du midi , ne sembloit nullement destinée à devenir la capitale même d'un petit État. La température y est en hiver souvent aussi rude qu'à Saint- Pétersbourg, et aucun avantage ne compense la rigueur excessive du climat. Vous chercheriez en vain soit parmi les anciens édifices , soit parmi les nouvelles constructions dues au roi actuel , quelque monument digne d'être remarqué. Pas un ne s'élève audessus de ce qui se peut imaginer de plus médiocre , et les modernes ne se distinguent que par un mal-

heureux travail de lourde imitation , sans génie comme sans caractère. En revanche, cette ville, si pauvre à tous autres égards, possède des écrivains, des savans, des artistes d'une haute distinction. Presque tous, il est vrai, sont étrangers à la Bavière, mais on doit louer le gouvernement d'avoir su les y attirer. C'est, au reste, un des résultats de la rivalité établie entre les universités d'Allemagne. Chaque pays s'efforce d'assurer à la sienne, par le choix des professeurs, une supériorité dont il retire d'importans avantages même matériels. Nous nous trouvâmes promptement en relation avec quelques-uns de ces hommes à qui l'Europe assigne justement une place si élevée dans son estime, et nous nous souviendrons toujours avec gratitude du cordial accueil que nous reçûmes d'eux.

On connoît l'état de la Bavière en politique et en religion. Nulle part le pouvoir n'a déclaré aux principes prochainement destinés à devenir le droit général des nations, une guerre plus active. Poursuivis avec une rigueur proportionnée à la crainte qu'ils inspirent, ils ne laissent pas de se propager, parmi les étudians, surtout au moyen des sociétés secrètes dont la jeunesse allemande a une longue habitude, et dans une partie de la population sur laquelle s'aggrave spécialement le poids de l'ordre social tel que l'a constitué l'intérêt d'un seul et celui de quelques privilégiés. Exprimer un désir, une pensée tendante seulement à modifier ce régime oppressif, est le crime qu'on pardonne le moins. La prison, et dans la prison des trai-

temens d'une barbarie aussi lâche qu'atroce , voilà ce qui attend quiconque porte ombrage à la royauté bavaroise. Elle se défend contre l'avenir avec des geôliers et des bourreaux. Le mouvement qui agite les classes intermédiaires entre les grands et le peuple, n'a pas encore, au reste, pénétré jusqu'à celui-ci. Quand il y arrivera, et tôt ou tard il y arrivera, la secousse sera violente ; car si le peuple en Allemagne est lent à se remuer, une fois debout il ne se rassied qu'après avoir accompli son œmTe.

Sous le règne précédent, un ministre au moins très suspect aux catholiques, opéra dans les choses de l'Église des réformes analogues à celles commencées en Autriche par Joseph IL Nombre de couvents furent supprimés. Aujourd'hui où les rétablit et l'on en érige de nouveaux, dans le but, ace qu'il paroit, d'imprimer par l'éducation aux générations naissantes une direction conforme aux vues du pouvoir. Mais l'éducation des écoles ne prévaut jamais sur l'éducation reçue directement de la société; elle n'a de puissance qu'autant qu'elle prépare celle-ci et agit dans le même sens.

Des sentimens et des maximes peu favorables à Rome dominent chez le clergé : la dépendance lui pèse. On ne sauroit s'abuser là-dessus. Comme sur les bords du Rhin , il règne en Bavière, parmi les ecclésiastiques jeunes et vieux, un certain esprit protestant qui ne tarderoit guère à se manifester par une rupture, si les idées n'avoient pas déjà dépassé de beaucoup le pur protestantisme. On reste extérieurement

dans l'institution établie, parce que l'on n'en voit aucune autre à laquelle on pût s'attacher avec conviction, et que celle où Ton est pourvoit aux besoins matériels de la vie ; mais le défaut de croyance intime n'apparoît que trop visiblement par la publique contradiction entre la conduite du prêtre et les rigides devoirs que lui impose sa profession. On s'étonne que la foi du peuple ait pu, sous ce rapport, résister aux exemples qu'il a sous les yeux. Quelques cantons de l'Italie et l'Espagne presque entière pourroient, au surplus, suggérer la même réflexion. La seule différence, mais elle est grande, est que, dans ces derniers pays, le désordre a pour cause l'instinct aveugle des sens chez les hommes abrutis par l'ignorance , tandis qu'en Allemagne il procède originairement des doutes de l'esprit et prend un caractère rationnel et systématique.

Nous avons dit comment, renonçant à l'espoir ' d'obtenir autrement la décision nette et précise que nous étions venus solliciter, nous nous décidâmes à quitter Rome, en annonçant la résolution de recommencer nos travaux. Cette démarche eut l'effet que nous nous en étions promis. On s'émut, on s'inquiéta, et peu de semaines après paroissoit l'Encyclique , qui a eu tant de retentissement. Elle nous fut, sur les ordres du pape , envoyée à Munich par le cardinal Pacca. 11 y joignit, d'après les mêmes ordres, une lettre explicative de cet acte encore aujourd'hui si diversement interprété. Nous croyons qu'on nous saura gré de publier cette lettre, puisqu'enfin chacun,

quelles que soient ses pensées particulières, doit vivement désirer de connoître celles du pape, ce qu'il a entendu condamner, réprouver, ce que ses décisions obligent les catholiques de rejeter ou d'admettre. Rome elle-même voulant, on n'en peut douter, être comprise lorsqu'elle parle, ne sauroit qu'approuver tout ce qui tend à produire cet effet, et qu'y applaudir avec joie. Nous ne nous permettrions certainement pas, quand une foule de personnes aussi sincères qu'habiles s'accordent si peu sur le vrai sens de l'Encyclique, d'énoncer à cet égard une opinion personnelle. Mais nous sommes heureux de pouvoir, au moins sur les points les plus importans, mettre fin à ces dissidences et dissiper toute espèce de nuages, par la puMication d'une pièce authentique officiellement destinée à expliquer ce sens, livré jusqu'ici à l'arbitraire de jugemens individuels sans autorité , et à l'incertitude de controverses fâcheuses.

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