‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 3)Chapitre 22 sur 50 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

contrainte à tout ce qui produit Tunion entre les êtres égaux : autrement chacun n'auroit d'autre règle que son intérêt , sa passion ; et du conflit de tant de passions, de tant d'intérêts opposés naîtroient aussitôt, avec la guerre, la servitude et la tyrannie. Or l'obéissance libre au devoir est une obéissance d'amour ; et lorsque l'amour s'affoiblit, la liberté décline en même proportion. A la place de l'union volontaire et morale dont il est le principe, la force, loi des brutes, opère une union purement matérielle. Le christianisme donc, pour atteindre sa fin , dut inculquer par-dessus tout le précepte de l'amour, et ce précepte le résume complètement. Détruire sur la terre le règne de la force, y substituer le règne de la justice et de la charité, et réaliser ainsi entre les membres de la grande famille humaine, individus et peuples, l'unité dans laquelle chacun vivant de la vie de tous participe au bien-être commun, sous les conditions les plus favorables au développement de ce bien-être même ; telle est la tendance évangélique, en opposition manifeste avec les maximes qui ont régi le monde dans le passé et le régissent encore aujourd'hui. Soutenir ces maximes en pratique ou en théorie, chercher à perpétuer leur funeste influence, à établir l'ordre sur la force au lieu de l'établir sur l'amour, sur l'égahté, sur la liberté, c'est donc combattre le christianisme ; et le combattre bien vainement, car queUe puissance pourroit prévaloir contre les lois essentielles de l'homme? Ceux que d'exécrables passions pousseroient à cette tentative insensée, qui, à quelque titre que ce fût, satellites des

pouvoirs injustes , se rendroient Finstrument de leurs iniquités , les défenseurs de leurs prétentions insolentes , énormes , de leurs systèmes impies d'éternelle oppression; qui, continuant de diviser les enfans du même père en deux classes ennemies, l'une de quelques privilégiés , l'autre du peuple , diroient aux privilégiés : A vous la domination , les jouissances , l'oisiveté , les richesses; au peuple ; A toi l'obéissance, le travail, la misère, et la faim et la soif: ceux-là, mis au ban de l'humanité , seroient tôt ou tard balayés de la terre comme une race maudite en guerre avec Dieu et avec l'ordre voulu de Dieu.

Soit qu'on regarde au dehors, soit qu'on rentre en son âme, pour y interroger cet instinct mystérieux de l'avenir inhérent à chaque créature, tout nous avertit qu'une grande transformation se prépare. La vie, retirée au fond des choses , y palpite avec énergie : l'enveloppe dont elle étoit revêtue s'est desséchée sous l'haleine du temps. Un double travail de destruction et de régénération, mais celle-ci peu apparente encore pour qui ne pénètre pas au-dessous des surfaces, s'accompht dans la société. Elle rejette ses vieilles institutions mortes désormais , elle rejette les idées qui les animèrent avant que la raison se fut élevée à une notion plus étendue, plus exacte et plus pure du droit. Des sentimens nouveaux, de nouvelles pensées annoncent une ère nouvelle. Les voix qui partent des ruines du passé, apportent à l'oreille des jeunes générations des sons étranges qui les étonnent, des paroles vides qu'elles ne comprennent point.

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Pleines d'ardeur et de confiance, elles marchent vers le point du ciel où la lumière leur est apparue, laissant derrière elles les larves de tout ce qui n'est plus se traîner et gémir dans la nuit. Rétrograder ou s'arrêter, le voulussent-elles , elles ne le pourroient pas. Une irrésistible puissance les force d'avancer toujours. Qu'importe les périls, les fatigues de la route? Elles disent comme les croisés, Dieu le veut! Le génie aussi prophétise. Du haut de la montagne, il a découvert la terre lointaine où le peuple se reposera au sortir du désert ; et nos neveux un jour en possession de cette terre heureuse, se rediront d'âge en âge le nom de celui dont la voix encouragea leurs pères dans le voyage.

(( La société telle qu'elle est aujourd'hui n'existera » pas : à mesure que l'instruction descend dans les » classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie se- ;) crête qui ronge l'ordre social depuis le commence- » ment du monde; plaie qui est la cause de tous les » malaises et de toutes les agitations populaires. La » trop grande inégalité des conditions et des fortunes )) a pu se supporter tant qu'elle a été cachée d'un côté » par l'ignorance, de l'autre par l'organisation factice » de la cité ; mais aussitôt que cette inégalité est géné- » ralement aperçue, le coup mortel est porté.

)) Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristo- » cratiques ; essayez de persuader au pauvre , quand » il saura lire, au pauvre à qui la parole est portée » chaque jour par la presse, de ville en ville , de vili) lage en village; essayez de persuader à ce pauvre,

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» possédant les mêmes lumières et la même intelli- » gence que vous, qu'il doit se soumettre à toutes les » privations, tandis que tel homme, son voisin, a, sans » travail, mille fois le superflu de la vie ,• vos efforts » seront inutiles ; ne demandez point à la foule des » vertus au-delà de la nature.

)) Le développement matériel de la société ac- » croîtra le développement des esprits. Lorsque la » vapeur sera perfectionnée; lorsque, unie au télé- » graphe et aux chemins de fer, elle aura fait dispa- » roître les distances, ce ne seront pas seulement les » marchandises qui voyageront d'un hout du globe à » l'autre avec la rapidité de l'éclair, mais encore les » idées. Quand les barrières fiscales et commerciales » auront été abolies entre les divers Etats, comme elles » le sont déjà entre les provinces d'un même État; » quand le salaire^ qui n'est que V esclavage prolongé , » se sera émancipé à l'aide de l'égalité étabhe entre le » producteur et le consommateur; quand les divers » pays, prenant les mœurs les uns des autres, abandon- » nant les préjugés nationaux , les vieilles idées de su- » prématie ou de conquête , tendront à l'unité des )) peuples; par quel moyen ferez-vous rétrograder » la société vers des principes épuisés? Bonaparte lui- » même ne l'a pu ; l'égalité et la hberté, auxquelles il » opposa la barre inflexible de son génie , ont repris » leur cours et emportent ses œuvres; le monde de » force qu'il créa s'évanouit; sa race même a disparu » avec son fils. La lumière qu'il fit n'étoit qu'un mé- » téore

» Un avenir sera, un avenir puissant, libre, dans » toute la plénitude de l'égalité évangélique ; mais il » est loin encore, loin, au-delà de tout horizon visi- » ble : on n'y parviendra que par cette espérance in- » fatigable, incorruptible au malheur, dont les ailes » croissent et grandissent à mesure que tout semble la )) tromper; par cette espérance plus forte, plus longue » que le temps, et que le chrétien seul possède (1). »

(1) M. de Chateaubriand , JEisai sur la littérature anglaise, t. II, p. 391 et suiv.

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