‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 3)Chapitre 21 sur 50 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

(( Monseigneur, » Je vous remercie mille fois de la lettre que vous » m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 avril, et qui » me parvient à l'instant même. Soyez sûr que je serai » toujours prêt à vous donner, avec une vérité et une » franchise entière, toutes les explications que vous » me demanderez. Vous avez raison d'être persuadé » que je ne manquerai jamais à l'engagement volon- » taire que j'ai pris de ne plus écrire sur les matières » de religion, quoique, de Rome même et très récem- » ment, de grands personnages m'aient conseillé de ne » pas garder le silence, parce que, disoient-ils , on » en conclura que vous êtes condamné , et vous ne » l'êtes |vas. On comprend assez comment ce conseil a » été dicté par le plus pur amour de la rehgion elle- )) même et le plus vif attachement à ses intérêts; mais

Ifî AFFAIRES DE ROME.

') il n'a pas le moins du monde ébranlé ma résolution. Je n'écrirai donc désormais, ainsi que je l'ai déclaré, que sur des sujets de philosophie, de science et de politique. Le petit ouvrage dont on vous a parlé est ) de ce dernier genre. Il y a un an qu'il est composé, ) et , par sa forme qui exclut tout raisonnement suivi, ) il est particulièrement destiné au peuple. Ce qui m'a ) presque soudainement destiné à le publier, c'est l'ef- ) froyable état dans lequel je vois la France, d'un côté, ) et l'Europe, de l'autre, s'enfoncer rapidement tous ) les jours. Il est impossible que cet état subsiste ; une ) pareille oppression ne sauroit être durable, et, ) comme vous le savez, je suis convaincu que rien ne ) pouvant arrêter désormais le développement de la ) liberté politique et civile , il faut s'efforcer de l'unir ) à l'ordre , au droit , à la justice , si l'on ne veut pas

> que la société soit bouleversée de fond en comble ) C'est là le but que je me suis proposé. J'attaque avec ) force le système des rois, leur odieux despotisme, ) parce que ce despotisme qui renverse tout droit est ) mauvaisensoi, et parce que, si je ne l'attaquois point, ) ma parole n'auroit pas l'influence que je souhaite ) pour le bien de l'humanité. Je me fais donc peuple, je

> m'identifie à ses souffrances et à ses misères , afin de ) lui foire comprendre que , s'il n'en peut sortir que ) par l'étabhssement d'une véritable liberté, jamais il ) n'obtiendra cette liberté qu'en se séparant des doc- ) trines anarchiques, qu'en respectant la propriété, ) le droit d'autrui et tout ce qui est juste. Je tâche de ) remuer en lui les sentimens d'amour fraternel et la

» charité sublime que le christianisme a répandus dans » le monde pour son bonheur. Mais , en lui parlant de » Jésus-Christ , je m'abstiens soigneusement de pro- (( noncer un mot qui s'applique au christianisme dé- » terminé par un enseignement dogmatique et positif. » Le nom même d'Église ne sort pas de ma bouche » une seule fois. Deux choses néanmoins, à mon )) grand regret, choqueront beaucoup une certaine )) classe de personnes, qui probablement ne démêle- » ront pas clairement mes intentions. La première, » c'est l'indignation avec laquelle je parle des rois et » de leur système de gouvernement; mais qu'y pùis- » je? Je résume des faits et je ne les crée pas. Le mal » n'est pas dans le cri de la conscience et de l'huma- )) nité , il est dans les choses , et tant mieux si elles » sont reconnues et senties comme mal. La seconde » est l'intention que j'attribue aux souverains, tout en » se jouant du christianisme , d'employer l'influence » de ses ministres pour la faire servir à leurs fins per- » sonnelles : mais c'est encore là un fait évident, un » fait que personne ne conteste; et je ne dis pas qu'ils » aient réussi dans cet abominable dessein.

» A présent. Monseigneur, vous savez tout : ce » n'est pas que je ne pusse ajouter de vive voix beau- » coup de choses' qui ne sauroient s'écrire, mais voilà » du moins l'essentiel , le fonds réel des choses dans » toute sa vérité. J'ai cru remplir un devoir; cette » persuasion m'a décidé, tout en sachant combien les » opinions sur ce point varieroient selon mille et mille » différences de pensée, de prévoyances et de po-

» silion, et combien probablement j'aurois à souffrir )) encore de ce qui pourtant n'est à mes yeux qu'un )) nouvel acte de dévouement. C'est sous ce point de )) vue de ma conviction que je vous prie surtout de » me juger. Je serai heureux, quoi qu'il arrive , si je » conserve, avec votre estime, l'affection que vous » avez bien voulu me témoigner, et qui a pour moi » tant de prix.

» J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, » etc.

» La Chênaie , le 29 avril 1834. »

Le livre dont cette lettre explique le but et Fesprit , parut. Rome s'en courrouça, et il est juste de dire qu'en effet on ne pouvoit guère rien publier qui fût plus complètement en opposition avec son système politique. Je trouvai donc très naturel qu'elle exprimât sa profonde désapprobation dans la nouvelle Encyclique du 10 juillet 1834. Tout l'y forçoit en quelque sorte , ses maximes traditionnelles de persévérance dans les résolutions prises, ses engagemens diplomatiques, ses intérêts enfin , tels qu'après de mûres réflexions , sans doute, elle les avoit compris. Le public aussi eut à porter son jugement sur le même livre. Quelques-uns le blâmèrent; d'autres, en bien plus grand nombre^ l'accueillirent avec sympathie. Traduit immédiatement dans les principales langues de l'Europe, plus de cent mille exemplaires furent presque aussitôt répandus ,

malgré les prohibitions des gouvernemens et l'activité de leurs polices.

J'ai raconté avec candeur, sans aucun esprit de contention, des faits qu'il m'importoit de faire connoître, attendant pour les divulguer que les passions se fussent refroidies. Chacun en tirera les conséquences qu'il croira devoir en tirer. Je n'ai ni la prétention ni le désir d'exercer aucune influence sur l'opinion d'autrui. Toute conviction sincère mérite le respect, et la conscience de l'homme est un sanctuaire sacré pour l'homme, un asile où Dieu seul a droit de pénétrer comme juge. Il m'a fallu, je l'avouerai, surmonter une vive répugnance , pour parler de moi si longuement. C'étoit la première fois, ce sera la dernière. Quoi qu'on fasse désormais, quoi qu'on écrive, je m'abstiendrai de répondre. Le genre de discussion où je me suis vu engagé malgré moi, aigrit plus qu'il n'éclaire, et rarement produit-il un résultat utile. Il y a de meilleurs emplois à faire de la vie.

On sent, au reste, qu'après avoir conçu tout un ensemble de choses sous certaines notions fondamentales que de bonne foi l'on croyoit universellement admises, on est averti qu'on se trompoit, que les bases sur lesquelles l'esprit s'appuyoit n'étoient que de fausses imaginations , qu'en un mot on a vécu , durant longues années, dans une involontaire et complète erreur sur des points d'une importance première ; on sent, dis-je, que cela fait nécessairement beaucoup réfléchir. Les questions prennent une face nouvelle , et force est bien de chercher ailleurs le vrai qui vous

échappe. Les controverses, si elles continuoient , ne pourroient dès lors être renfermées dans leurs anciennes limites ; plus générales, elles s' établir oient sur des sujets tout différens. Je regarde donc et je désire qu'on regarde ce court écrit comme destiné à clore la série de ceux que j'ai publiés depuis \ingt-cinq ans. J'ai désormais des devoirs et plus simples et plus clairs. Le reste de ma vie sera, je l'espère, consacré à les remplir, selon la mesure de mes forces. Il n'est demandé à personne rien de plus.

Qu'on ne s'y trompe pas, le monde a changé : il est las des querelles dogmatiques. A quoi le plus souvent servent-elles en effet, qu'à semer la discorde entre des frères , à exciter des haines farouches , à masquer des passions hideuses, l'envie, la cupidité, l'ambition ? Le génie de la dispute , qui a ébranlé tant de vérités, n'en affermit jamais une seule. Père des persécutions et de tous les crimes que le fanatisme enfante, il est le mauvais démon de l'humanité. Une longue trace de sang marque son passage à travers les siècles. Les voies de Dieu, au sein de ses œuvres, se reconnoissent à de tout autres signes, on le sait maintenant. Maintenant on commence à comprendre que la \iolence ne persuade personne, que la contrainte détourne de la foi et la rend à bon droit suspecte, que la vérité et la charité sont deux sœurs divines à qui, en les envoyant sur la terre, le Père céleste a dit : Allez et ne vous séparez jamais. Voulez-vous que les hommes vous écoutent, parlez-leur un langage d'union , annoncez-leur des doctrines de paix, rappelez-leur la loi éternelle dont

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l'amour est le sommaire. Dites-leur qu'ils seront chrétiens quand ils sauront aimer, heureux et libres quand ils seront chrétiens. Jésus-Christ leur montra, il y a dix-huit cents ans, le but auquel depuis ils n'ont pas cessé de tendre : guidez-les vers ce but, aidez-les à l'atteindre , et ils vous béniront, et ils vous reconnoîtront pour les ministres de celui qui, prenant pitié du pauvre, du foible, de tout ce qu'une société pervertie opprime ou délaisse , est venu rétablir ici-bas le règne de Dieu, en rétabhssant la fraternité parmi ses enfans investis des mêmes droits, soumis aux mêmes devoirs.

Aucune philosophie, aucune religion n'eut, avant le christianisme , aussi visiblement pour objet de reconstituer le genre humain dans l'unité, ni par conséquent ne connut comme lui cette souveraine loi de notre nature. L'unité, c'est l'ordre parfait, la paix, la puissance à son plus haut terme , la plénitude des biens et de la vie. Le christianisme donna pour base à ce grand édifice que les siècles dévoient progressivement élever , l'égahté non moins méconnue des hommes entre eux ; et en effet quelle unité pourroit-on concevoir entre des êtres originairement et naturellement inégaux? Mais de l'égalité découle la liberté ou l'indépendance réciproque, en ce sens que nul ne possède le droit natif et intrinsèque de commander à aucun autre; car ce droit impliqueroit une supériorité de nature. Sans égalité donc point d'unité, sans liberté point d'égalité; mais point de liberté non plus sans des devoirs mutuels volontairement accomphs, c'est-à-dire , accomplis par la volonté se portant d'elle-même et sans

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