‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 79 sur 89 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Quil existe une vraie Religion ; quil nen existe qu une seule y et quelle est absolument nécessaire au salut.

On a , depuis soixante ans , assez plaidé la cause du désespoir et de la mort : j'entreprends de défendre celle de l'espérance. Quelque chose me presse d'élever la voix , et d'appeler mon siècle en jugement. Je suis las d'entendre répéter à l'homme : Tu n'as rien à craindre, rien à attendre, et tu ne dois rien qu'à toi. Il le croiroit peut-être enfin; peut-être qu'oubliant sa noble origine , il en viendroit jusqu'à se regarder en effet comme une masse organisée qui reçoit V esprit de tout ce qui r environne et de ses besoins (1), jusqu'à dire à la pourriture : J^ous êtes ma mère; et aux vers : Vous êtes mes frères et mes sœurs (2); peut-être qu'il se persuaderoit réellement être affranchi de tout devoir envers son Auteur ; peut-être que ses désirs mêmes s'arrêteroient aux portes du tombeau , et que , satisfait d'une frêle supériorité sur les brutes , passant comme elles sans retour , il s'honoreroit de tenir le sceptre du néant. Je veux le briser dans sa main. Qu'il apprenne ce qu'il

(1) C'est ainsi que Saiat-Lambert définit l'homme.

(2) Putredîni dixi : Pater meus es; mater mea et soror mea, vermibus. Job. XVII, 14.

est, qu'il s'instruise de sa grandeur , aussi bien que de sa dépendance. On s'est efforcé d'en détruire les titres : vaine tentative , ils subsistent ; on les lui montrera. Ils sont écrits dans sa nature; tous les siècles les y ont lus, tous, même les plus dépravés. Je les citerai à comparoître , et on les entendra proclamer l'existence d'une vraie religion. Qui osera les démentir, et opposer à leur témoignage ses pensées d'un jour .^ Nous verrons qui l'osera, quand tout-à-l'heure , réveillant les générations éteintes , et convoquant les peuples qui ne sont plus, ils se lèveront de leur poussière pour venir déposer en faveur des droits de Dieu et des immortels destins de l'homme.

Et pourquoi périroit-il ? Qui l'a condamné ? Sur quoi juge-t-on qu'il finisse d'être ? Ce corps qui se décompose , ces ossemens , cette cendre , est-ce donc l'homme ? Non , non , et la philosophie se hâte trop de sceller la tombe. Qu'elle nous montre des parties distinctes dans la pensée , alors nous comprendrons qu'elle puisse se dissoudre. Elle ne l'a pas fait, elle ne le fera jamais : jamais elle ne divisera l'idée de justice, ni ne la concevra divisée en différentes portions ayant entre elles des rapports de grandeur, de formes et de distance ; elle est une, ou elle n'est point. Et le désir, l'amour, la volonté , voit-on clairement que ce soient des propriétés de la matière, des modifications de l'étendue? Voit-on clairement qu'une certaine disposition d'élémens composés, produise le sentiment essentiellement simple, et qu'en mélangeant des substances inertes, il en résulte une substance

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active, capable de connoître, de vouloir et d'aimer (1)? Merveilleux effet de Torgaiiisalion ! cette boue que je foule aux pieds n'attend qu'un peu de chaleur, un nouvel arrangement de ses parties, pour devenir de l'intelligence, pour embrasser les cieux, en calculer les lois ; pour franchir l'espace immense , et chercher par-delà tous les mondes, non seulement visibles, mais imaginables, un infini qui la satisfasse : atome à l'étroit dans l'univers ! Certes, je plains les esprits assez foibles pour croupir dans ces basses illusions ; qu« si encore ils s'y complaisent, s'ils redoutent d'être détrompés, je n'ai point de termes pour exprimer l'horreur et le mépris qu'inspire une pareille dégradation.

Et que disent-ils cependant ? Ils appellent les sens en témoignage , ils veulent que la vie s'arrête là où s'arrêtent les yeux; semblables à des enfans qui, voyant le soleil descendre au-dessous de l'horizon, le croiroient à jamais éteint. Mais, quoi! sont-ils donc les 5euls qu'ait frappés le triste spectacle d'organes en dissolution ? sont-ils les premiers qui aient entendu le silence du sépulcre ? Il y a six mille ans que les hommes passent comme des ombres devant l'homme ; et néanmoins le genre humain, défendu contre le prestige des sens par une foi puissante et par un sen-

{!) L'homme , par son corps , n'existe que dans le présent ; il n'existe , par son esprit , que dans le passé et dans l'avenir : car le présent est insaisissable à la pensée. Le mode d'existence du corps et de l'esprit diffère donc essentiellement ; l'esprit et le corps sont donc d'une nature essentiellement diyerse.

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timent invincible , ne yit jamais dans la mort qu' un changement d'existence, et, malgré les contradictions de quelques esprits abusés par d'effroyables désirs, il conserva toujours, comme un dogme de la raison générale, une haute tradition d'immortalité. Que ceux-là donc qui la repoussent se séparent du genre humain, et s'en aillent à l'écart porter aux vers leur pâture, un cœur palpitant d'amour pour la vérité , la justice , et une inteUigence qui connoit Dieu(l).

(1) Le matérialisme , qui est la plus abjecte des erreurs , est en même temps tellement absurde, que le bon sens éprouve une sorte de répugnance à le réfuter. Si l'on ne consulte que le raisonnement, ce qu'il y a de moins prouvé c'est l'existence de la matière : il est infiniment moins déraisonnable de la nier, que de nier l'existence des êtres spirituels, attestée d'ailleurs aussi unanimement que celle des corps, par tons les hommes et dans tous les temps. Les physiologistes modernes , du moins quelques-uns , font pitié , lorsqu'avec une morgue ignorante ils s'efforcent de rendre la science complice de leurs désirs et de leur imbécillité. Qu'ont-ils donc vu qui favorise leurs opinions impies ? Une certaine organisation physique s'altère , il en résulte une altération analogue dans les phénomènes dépendans de cette organisation ; cette organisation est détruite, les phénomènes cessent entièrement. Que prétendent-ils conclure do la ? que tout l'homme est anéanti ? Mais il faudroit avoir prouvé auparavant que le corps, et même tel corps est tout l'homme. Encore une fois , que veulent-ils conclure ? Que c'est le corps qui pense et qui sent , parce que des organes en dissolution ne manifestent plus le sentiment et la pensée ? Mais c'est comme s'ils soutenoient que la pensée n'est qu'une modification de la langue, parce que l'homme dont on a coupé la langue cesse de parler ou de manifester sa pensée par la parole. Ils ne croient, disent-ils, qu'à ce qui frappe les sens , qu'aux cl;05es qui se voient , qui se touchent , qui agissent sur l'ouïe, ou sur l'odorat : ils ne croient donc pas à leurs propres idées éternellement invisibles , impalpables , et dont l'expression seule frappe les sens. Qu'ils nous disent à quel sens se rapporte l'idée qu'exprime le mot donc. Le même motif devra les empêcher de croire à l'existence du sentiment et de la volonté.

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Mais laissons ces discussions superflues. La religion prouvée, tout sera prouvé.

Dieu ayant créé l'homme être intelligent, il existe entre Dieu et l'homme des rapports nécessaires.

Tout rapport entre les êtres dérive de leur nature : car s'il n'en dérivoit pas, il leur seroit étranger ; ce ne seroit donc pas un rapport , ce ne seroit rien.

Donc les rapports entre Dieu et l'homme dérivent de la nature de l'homme et de celle de Dieu.

Ces rapports constituent, à proprement parler, la Religion. Donc il existe une vraie religion, ou une religion nécessaire.

Tout-à-l'heure j' éclair cirai ces propositions en les

Paurres gens ! ils croient plus y beaucoup plus qu'ils ne s'imaginent : on n'est pas toujours maître d'être aussi stupide qu'on le voudroit. Au fond, c'est bien moins au matérialisme dogmatique qu'ils tiennent qu'à la morale qu'ils en déduisent , et aux conséquences rassurantes pour une conscience coupable , qui leur paroissent en découler nécessairement. Voilà ce qui les attire, ce qui les charme i le néant leur sourit , il flatte leurs remords. Mais ils s'abusent encore en cela , et leurs désirs sont également aveugles et abominables. Qu'ils lisent Bayle, il leur apprendra qu'il n'y a rien dans leurs principes mêmes qui doive les tranquilliser sur les suites de la mortj et que quand l'homme ne seroit qu'un être matériel , quand il n'existeroit point d'autre Dieu que celui de Spinosa , ils n'auroient pas lieu pour cela de se croire à l'abri des souffrances qui peuvent être naturellement attachées à un état dépendant de celui qui forme leur existence présente. Aussi presque toujours l'inquiétude reste au fond du cœur de l'impie , tourmenté par des doutes qu'il ne sauroit vaincre. C'étoit l'état de d'Alembert. M. de Fontanes racontoit que ^ lié avec lui dans sa jeunesse, il l'alla voir à son lit de mort : « Mon- » sieur, lui dit-il, vous n'avez plus maintenant rien à ménager; votre » fin approche, soyez sincère : croyez-vous réellement qu'il n'y ait » point d'autre vie ?» A ces mots , le mourant se soulève , pose sa main sur le bras de M. de Fontanes-, et lui dit : Jeune homme, je n'en sais rien.

développant. J'arrive aux conséquences immédiates qui s'en déduisent.

La religion étant l'expression des rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme , il s'ensuit, premièrement, qu'il ne peut en exister qu'une seule, puisque ces rapports sont invariables ; secondement, que toute religion fausse est opposée à la nature de Dieu et à celle de l'homme, qu'elle les sépare, par conséquent, au lieu de les unir, les détruit au lieu de les conserver : ainsi l'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu considéré comme vérité suprême ; l'erreur dans les actions, ou le crime, sépare Thomme de Dieu considéré comme auteur de l'ordre.

Donc l'homme ne peut se sauver que dans la vraie religion ; car le salut n'est autre chose qu'une union éternelle avec Dieu, comme la réprobation n'est qu'une éternelle séparation de Dieu.

A moins de nier Dieu et de se nier soi-même , il faut admettre ces principes ; il faut les admettre, ou renoncer à toute philosophie. Si l'on en doutoit, qu'on y substitue les propositions contradictoires : je ne crains point de le dire , pressée de les avouer, la raison consentiroit plutôt à sa destruction ; et c'est pour cela, c'est parce qu'elle est faite pour la vérité, ou pour Dieu même, qu'après avoir rompu cette magnifique alliance, vile adultère de l'erreur, et bientôt délaissée , elle se condamne elle-même à mort, et se précipite dans le scepticisme.

Qu'il y ait des rapports naturels entre Dieu et

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rhomme, c'est une suite nécessaire de leur existence simultanée, et de la dépendance absolue où nous sommes du premier Etre. S'il n'y avoit point de rapports entre nous et Dieu, il ne pourroit rien sur nous, il ne nous connoîtroit pas , nous ne le connoîtrions point ; un voile impénétrable , éternel , le déroberoit à nous et nous à lui. L'idée même de l'homme lui seroit totalement incompréhensible ; car s'il le concevoit seulement comme possible , dès lors il y auroit des rapports possibles entre Dieu et l'homme, et au moment où l'homme commenceroit d'exister, des rapports réels, ou, pour parler avec une précision rigoureuse, des rapports réalisés. Ce n'est pas sans répugnance que j'emploie le temps à développer des notions si simples, et que je ramène l'homme aux élémens de la raison humaine. Enfin il est nécessaire , et peut-être encore ne convaincrai-je pas plusieurs de ceux qui me liront : tant les ténèbres se sont épaissies autour de nous ! Répondez cependant : La suprême vérité n'est-elle pas en harmonie avec votre intelligence, le bien infini avec vos désirs et votre amour? Ne sentez-vous pas en vous quelque chose qui vous avertit de votre dépendance ? Ne devez-vous rien à celui par qui vous existez ? N'avez-vous été créé pour aucune fin? N'y a-t-il aucune relation entre vos facultés et leur auteur, entre votre être et le principe de l'être? Que dis-je? nous ne pouvons parler de Dieu sans exprimer quelqu'un des rapports qui nous unissent à lui, et notre pensée elle-même est un de ces rapports, et le plus noble, puisqu'elle n'est

au fond que la vérité , ou Dieu même connu de nous. Puissance, sagesse, bonté, justice, tous ces attributs de rÊtre divin , inbérens à sa nature , ne nous sont concevables que par leur liaison avec la nôtre , comme aussi nous ne parvenons à nous concevoir nous-mêmes qu'en remontant à la première cause de toutes les existences, qu'en découvrant nos rapports avec Dieu. Et partout ne voyons-nous pas des relations analogues ? Ainsi l'enfant a des rapports naturels avec le père, les sujets avec le souverain. Ces rapports constituent la famille et la société ; et la Religion n'est non plus que la société de Dieu et de l'homme. Si nos devoirs envers nos semblables en font partie, c'est qu'ils dérivent nécessairement de nos devoirs envers Dieu , de la volonté du pouvoir suprême, à qui nous devons obéissance par cela seul que nous existons. Nulle société donc, nul ordre sans religion. Aussi remarquez que, sitôt que l'on nie les rapports entre Dieu et l'homme , on est contraint de nier également les rapports entre le souverain et le sujet, entre le père et l'enfant; on est contraint de détruire toute société, et l'élément même de la société, qui est la famille (1).

(1) Point de famille, point de société, sans des droits et des devoirs reconnus. Or la religion seule nous donne une idée claire du droit ; et quiconque en cherche ailleurs l'origine et la notion , ne peut que s'égarer dangereusement. C'est la source de toutes les fausses théories politiques.

Le droit , considéré d'une manière absolue , est ce qui est juste , légitime, ce qui doit être; en un mot, l'ordre.

Ainsi, il y a un droit divin, qui est le principe et le fondement de tous les autres droits , parce que l'ordre n'est autre chose que les pensées de Dieu réalisées par sa volonté ; un droit politique , civil ,

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En généralisant ces observations, il est aisé de comprendre que tous les êtres, intelligens ou matédomestique , parce qu'il existe une société ou un ordre politique , civil, domestique, youIu de Dieu : et tous ces droits sont naturels ou conformes à la nature des êtres qui ne se conservent et ne se perfectionnent qu'en obéissant à l'ordre. Il n'y a point de droit particulier qu'on puisse spécialement appeler naturel : tous les droits sont naturels , comme nous venons de le dire , ou plutôt ils sont la nature même des êtres ; et ce qui seroit contraire à la nature ne sauroit jamais être un droit.

Le droit ou l'ordre manifesté et rendu moralement obligatoire , s'appelle pouvoir, si on le considère dans la personne qui commande ; il s'appelle loi, si on considère la chose commandée.

Le pouvoir est donc une Tolonté obligatoire ou légitime. La loi est l'expression de cette volonté. L'un et l'autre émanent de l'ordre immuable, des pensées et de la volonté de Dieu, laquelle n'est elle-même obligataire ou véritablement pouvoir, que parce qu'elle est toujours nécessairement conforme à l'ordre éternel et universel que représentent les pensées divines.

Les Romains , faute de remwiter à cet ordre immuable ou au droit essentiel, confondirent le droit avec le pouvoir ; ils n'y virent que le commandement , jus ; ce qui dut altérer pour eux la notion de la loi, qui n'est pas simplement l'expression d'une volonté, mais, je le répète , l'expression d'une volonté obligatoire ou conforme à l'ordre.

Ces principes établis , tous les droits deviennent clairs, ainsi que le moyen de les connoître.

Les droits de Dieu , c'est l'ordre complet. Le moyen de les reconnoître , c'est la révélation j car comment connoitrions-nous autrement ses pensées et ses volontés ? Il commande, voilà le pouvoir : ce qu'il commande , voilà la loi. Et tout pouvoir dérivant du sien , sans quoi il n'auroit aucun fondement , nul n'a le droit de commander ce qu'il défend, de défendre ce qu'il commande : en d'autres termes , nul n'est véritablement pouvoir quand il s'oppose à Dieu ; nulle volonté , nulle loi , n'est légitime ou véritablement loi, quand elle est contraire à la loi divine. Où commence le désordre, le droit cesse. Et comment , en effet , une volonté désordonnée ou injuste, ou illégitime (cartons ces mots sont synonymes), seroilelle obligatoire ?

Du reste, de ce qu'une volonté n'est pas obligatoire sur un point, il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit plus obligatoire sur aucun point.

riels , ont entre eux des rapports déterminés par leur nature. Les lois physiques, morales, politiques et re-

Le pouvoir peut errer sans cesser d'être pouvoir ; et s'il y avoit des cas où il cessât de l'être , les peuples n'en seroient pas juges , car le droit de juger, inhérent au pouvoir, ne sauroit jamais leur appartenir.

De même que la raison de Dieu est le seul droit universel, sa volonté le seul pouvoir universel , l'expression de sa volonté la seule loi universelle; ainsi, dans l'ordre domestique et politique, la raison et la volonté du père et du Roi , conformes à la raison , à la volonté et à la loi divine, sont le seul droit, le seul pouvoir, la seule loi.

La paternité est la royauté dans une famille ; la royauté est la paternité dans plusieurs familles. De là cette expression antique , les pères des peuples , en parlant des rois j expression plus juste que celle d'Homère qui les appelle pasfewrs des peuples, izoï/xs-.'ss A«&5y; et quand les peuples cessent d'être les enfans , et que le pouvoir cesse d'être le père de la grande famille (je prends ces mots selon toute l'étendue de leur acception et des conséquences qui en découlent), la société est déjà profondément malade, ou dégradée.

L'essence de la royauté et de -la paternité consiste en ce que la volonté du Roi et du père est obligatoire pour les sujets et pour les enfans.

La mesure de l'obéissance due au Roi et au père, est la mesure de leur droit.

Hors de la loi divine , il n'y a de loi dans l'État que la volonté du Roi. Hors de la loi divine, politique et civile , il n'y a de loi dans la famille que la volonté du père.

La loi politique regarde les personnes; la loi civile regarde les choses.

Le droit de propriété est la faculté de disposer des choses , ou de certaines choses selon sa volonté. Les propriétés en elles - mêmes sont des choses soumises à notre volonté.

L'homme soumis comme personne à la volonté légitime d'un autre homme , voilà le sujet. L'homme soumis comme chose à la volonté même légitime d'un autre homme, voilà l'esclavage.

Dans cet état il n'est homme encore que par la loi divine. Par la loi politique il est exclus de tout pouvoir, même paternel, de toute propriété , de tout droit , parce qu'en le considérant comme chose , on le suppose privé de raison et de volonté.

Sans droit, sans pouvoir, sans loi , nulle société ne seroit possible ,

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ligieuses sont Texpression de ces rapports , dont l'ensemble constitue l'ordre : et comme il n'est pas au pouvoir des êtres de changer leur nature , il faut qu'ils meurent, ou qu'ils se conforment aux lois qui en dérivent; et le désordre, dont toutes les langues ont fait le synonyme de maladie , et que tous les peuples, avertis par la raison et par l'expérience, regardent comme un symptôme de mort , n'est que la violation des lois naturelles.

De là cette inquiétude secrète , cette terreur que l'on voit quelquefois se manifester dans les nations , soit par d'impétueux et soudains mouvemens , soit par un silence morne et un repos sinistre , lorsque de longs abus, de nombreuses injustices, ou une grande foiblesse , ont troublé l'ordre, et qu'elles sentent aussi leur existence menacée.

De là encore cet effroi qui s'empare des hommes, quand ils croient apercevoir un dérangement dans les lois du monde matériel. L'univers leur semble toucher à sa fin. L'esprit un moment a douté de l'ordre, et l'épouvante consterne les coeurs.

et la perfection de la société n'est autre chose que la perfection du droit , du pouvoir et de la loi.

Plus le droit , le pouTOir et la loi sont parfaits , c'est-à-dire plus l'ordre est complet, plus la liberté est grande : car la liberté consiste dans l'exclusion des bornes arbitraires mises à la volonté ; et quand elle n'est bornée que par des volontés obligatoires ou légitimes , l'homme alors jouit du plus haut degré de liberté possible.

Le droit primitif, essentiel ou divin , qui est la source de tous les autres droits , s'appelle religion. C'est le lien universel des êtres. Donc sans religion , point de droit , point de pouvoir, point de loi , point de société, point de liberté, nul ordre enfin, et par conséquent; nulle vie.

Rien d'indépendant , rien d'isolé dans la création : expression, si je l'ose dire, d'une magnifique pensée de Dieu, les êtres s'y lient aux êtres, et les mondes aux mondes, comme les mots s'enchaînent dans le discours; mais la liaison la plus intime , la plus nécessaire , est sans doute celle de cette pensée même avec la puissante raison qui l'a produite. Et nous savons qu'en s'élevant encore plus haut, et, comme parle Leibnitz , jusque dans la région infinie des essences , on découvre , à travers un voile de lumière , trois personnes liées par des rapports à jamais immuables; en sorte que, dans le fond le plus secret de son être , Dieu lui-même est une grande et éternelle société.

Mais, pour considérer l'homme en particulier, le corps n'a-t-il pas les lois de sa vie , expression de ses rapports avec les autres corps, et de ses différentes parties entre elles? Que ces lois soient troublées, le corps souffre ; quelles soient totalement interverties , il périt. En qualité d'êtres physiques, la plupart des substances matérielles , brutes ou organisées , l'air , la lumière, l'eau, les plantes , nous sont immédiatement nécessaires pour nous conserver ; nous vivons dans une dépendance absolue de tout ce qui nous environne; et pour nous assurer un seul moment d'existence, des millions de rapports, dont la chaîne s'étend du grain de sable imperceptible jusqu'au soleil le plus éloigné de notre système, doivent se maintenir invariables.

Mais qu'est-ce que ces rapports purement physiques , comparés à ceux qui nous unissent avec les

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êtres intelligens ? et combien j'ai pitié de ces esprits bassement curieux, qui, oubliant tout le reste, se réjouissent en eux-mêmes et s'admirent quand ils ont aperçu quelque relation nouvelle entre les corps ! N'apprendront-ils donc jamais à s'élever au-dessus des organes , et à connoître des lois plus nobles que celles du mouvement et de la pesanteur? Des rapports de l'homme avec ses semblables je vois naître l'ordre moral, la raison, la société, si nécessaire que hors d'elle l'homme ne peut ni se perpétuer , ni se conserver, comme elle-même ne se conserve et ne se perpétue qu'en se conformant aux lois qui résultent de la nature de l'homme. Point de salut pour elle que dans la possession de la vérité et la soumission à l'ordre; et, pour nous, point de vie que celle qu'elle nous commimique. Qu'importe qu'on cite trois ou quatre animaux à face humaine trouvés dans les bois, où, sans idées, sans langage , mus par d'aveugles appétits, ils partageoient la pâture des bêtes : certes , ce n'est pas là l'homme. Et encore , ces êtres imparfaits appartenoient originairement à la société , et lui dévoient , avec la naissance , une première éducation ; car on ne prétendra pas qu'un enfant, jeté dans les forêts en sortant du sein de sa mère , privé de force et d'expérience, ait pu subsister deux jours.

Mais, je le répète, ce n'est pas là l'homme : manger, digérer , dormir , ce n'est pas toute sa destinée , et l'on consentira peut-être à lui permettre d'autres fonctions : ce seroit aussi trop lui ravir, que de le déshériter à la fois de la pensée, de la parole, de la vertu ,

de l'espérance et de l'amour. Or j'ai prouvé que toutes ces choses sont des dons de la société. Pour aimer il faut connoître , pour connoître il faut avoir entendu o^ vti parler ; car on parle aux yeux comme à l'oreille, et l'écriture n'est qu'une parole figurée. Ainsi, hors de la société, la vie morale et intellectuelle s'éteint de même que la vie physique, et, séparé de ses semblahles , l'homme meurt tout entier.

Que sera-ce donc séparé de Dieu , de la vérité suprême et du souverain bien ? La violation d'une seule loi du corps , un léger désordre dans nos organes , devient pour nous une cause de souffrances et de mort ; et nous violerions impunément les lois de la raison , la règle éternelle des devoirs , l'ordre conservateur des intelligences ! Le tourment du remords n'annonceroit pas d'autres tourmens ! La conscience du coupable l'effraieroit par des menaces menteuses , et ne prophétiseroit que des chimères ! Nos désirs ignorans et notre volonté pervertie prévaudroient contre la sagesse, la justice et la toute-puissance ! Que ceux-là s'en flattent , qui se sentent assez forts pour vaincre Dieu.

Deux sortes de rapports nous unissent à lui, parce qu'il est tout ensemble et le principe de notre vie, et le pouvoir de la société à laquelle nous appartenons comme êtres intelligens. Violer ces rapports , c'est donc , premièrement , violer notre nature , et nous constituer dans un état de ruine : en second lieu , c'est violer les lois de la société dont nous sommes membres, et la loi fondamentale de toute société , qui

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est l'obéissance au pouvoir. Or, si dans ce monde d'épreuve , image fugitive de notre vraie patrie, celui-là est retranché du sein de la société qui en viole les lois, qui désobéit au pouvoir, pense-t-on que, dans la société parfaite dont Dieu est le monarque , ce rapport de justice ou cette grande loi de Tordre demeure sans exécution ? Pense-t-on qu'il ne sache pas défendre son royaume et se défendre lui-même? 11 n'a pas besoin pour cela de sortir de son repos; l'ordre qu'il a établi se maintient ou se répare de soi-même. Ici-bas la société rejette de son sein , ou punit de mort ceux qui la troublent ; elle les dépouille de tous les biens qu'ils tenoient d'elle : car la vie même est un bienfait de la société ; et en l'ôtant à qui en abuse contre elle, elle ne fait que reprendre ce qu'elle avoit donné. De même, être retranché de la société éternelle, c'est être éternellement puni de mort, ou privé à jamais de tout bien, puisque Dieu les renferme tous (1). Mais ce retranchement terrible , ce n'est pas Dieu qui l'opère par un acte particulier; il est la suite, l'effet nécessaire de la violation des rapports qui nous unissent

(1) « Quiconque s'attache sincèrement à Dieu et l'aime de tout son » cœur, comme il veut être aimé, Dieu s'unit à lui; et l'union avec » Dieu, c'est la vie, c'est la lumière, c'est la jouissance de tous les ») biens qui sont en Dieu. Pour ceux qui se séparent de lui, il les pu- » nit en consommant la séparation qu'ils ont mise entre eux et lui. » Or, la séparation d'avec Dieu, c'est la mort. La séparation d'avec » la lumière, ce sont les ténèbres; la séparation d'avec Dieu, c'est la » perte de tous les biens qui sont en Dieu. Voilà pourquoi ceux qui » ont perdu par leur apostasie tous les biens dont j'ai parlé, se trou- » vent par là même accablés de tous les maux. Ce n'est pas Dieu qui » les punit directement ; le châtiment les suit de lui-même, par la » privation de tous les biens. Et de même que les biens que nous

à lui ; nous mourons à la vérité , à l'amour , à l'espérance , comme le corps meurt quand nous violons volontairement ses lois , et jamais l'âme ne périt que par un suicide.

Pour bien comprendre la misère d'une créature ainsi séparée de Dieu , il faut nous souvenir qu'il est notre lumière, le principe et le terme de notre amour , en sorte que nous ne nous aimons nous-mêmes que par le mouvement qui nous porte vers le souverain bien ou la souveraine vérité. Ici nous n'en sommes jamais séparés totalement. L'athée même participe aux vérités que la société conserve ; protégé quelque temps par l'ordre même qu'il viole, il vit de la foi sociale et des biens qui en sont le fruit , comme un étranger s'assied en passant à la table de la famille. Mais , au moment du départ , il n'emporte que ce qui est à lui; etqu'a-t-il en propre que les ténèbres, avec je ne sais quelle faim dévorante d'nn bonheur que rien de créé ne peut lui offrir ? Vide de tout bien , et ne pouvant aimer que le bien , il se hait dès lors , d'une haine infinie : car l'amour du souverain bien implique la haine du souverain mal; et conçoit-on un mal plus grand que le désordre irréparable qui, ne laissant dans un être rien de vivant que la douleur ,

» trouvons en Dieu sont éternels et sans fin, par la même raison » la perte de ces biens est aussi sans fin et éternelle : comme » ceux-ci qui , dans le sein d^une lumière immense se sont aveuglés » eux-mêmes, sont à jamais privés de la douceur de la lumière, non » que la lumière soit la cause de leur aveuglement, mais parceque » leur aveuglement les sépare de la Inmicre. » S. Iren. adv. hœrcu., lib. V, c. xxviî.

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