‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 78 sur 89 · ESSAI SUR l'indifférence · texte numérisé non relu

ESSAI SUR l'indifférence

semence la terre , si le navigateur traverse TOcéan , c'est qu'ils croient, et ce n'est qu'en vertu d'une croyance semblable que nous participons aux connoissancôs transmises , que nous usons de la parole , des alimens même. On dit à l'enfant: Mangez, et il mange : qu'arriveroit-il s'il exigeoit qu'auparavant on lui prouvât qu'il mourra s'il ne mange point? On dit à l'homme: Vous voulez aller en tel lieu, suivez cette route : s'il refusoit de croire au témoignage , l'éternité entière s'écouleroit avant qu'il eût acquis seulement la certitude rationnelle de l'existence du lieu où il désire se rendre. Comment savons-nous qu'il existe entre nous et les autres hommes une société de raison, que nous leur communiquons nos pensées, qu'ils nous communiquent les leurs, que nous les entendons, qu'ils nous entendent? Nous le croyons, et voilà tout. Qui voudroit ne croire ces choses que sur une démonstration rigoureuse renonceroit à jamais au commerce de ses semblables, renonceroit à la vie. La pratique des arts et des métiers, les méthodes d'enseignement, reposent sur la même basQ. La science est d'abord pour nous une espèce de dogme obscur, que nous ne parvenons ensuite à concevoir plus ou moins que parce que nous l'avons premièrement admis sans le comprendre, que parce que nous avons eu la foi. Qu'elle vienne à défaillir un instant, le monde social s'arrêtera soudain : plus de

Voy. Clément d'Alexandrie ; il prouve , dans le second livre des Stromates , que le commencement de toutes les sciences n'est pas la démonstration, mais la foi. P. 369.

gouvernement, plus de lois, plus de transactions, plus de commerce , plus de propriétés, plus de justice; car tout cela ne subsiste que par l'autorité, qu'à l'abri de la confiance que l'homme a dans la parole de l'homme : confiance si naturelle , foi si puissante, que nul ne parvint jamais à l'étouffer entièrement; et celui-là même qui refuse de croire en Dieu sur le témoignage du genre humain, n'hésitera point à envoyer son semblable à la mort sur le témoignage de deux hommes. Ainsi nous croyons, et l'ordre se maintient dans la société; nous croyons, et nos facultés se développent , notre raison s'éclaire et se fortifie, notre corps même se conserve; nous croyons et nous vivons; et forcés de croire pour vivre un jour, nous nous étonnerons qu'il faille croire aussi pour vivre éternellement !

Lorsque notre esprit paroît le plus indépendant, lorsqu'il examine, juge, raisonne, il obéit encore à la loi de l'autorité, et il n'est même actif que par la foi ; car pour agir il faut vouloir, et point de volonté sans croyance. Comment la raison pourroit-elle opérer avant d'être? Et qu'est-ce que la raison, si ce n'est la vérité connue ? Une intelligence qui ne connoîtroit rien, que seroit-elle? Cherchez dans cette nuit un objet que la pensée puisse saisir. Vous ne trouvez, vous ne voyez que des ombres , parce que la vérité, la lumière n'y est pas. Dieu la retient en lui-même; et ces organes si parfaits, ce corps plein de grâce et de majesté que sa main vient de former avec complaisance, ce n'est pas l'homme encore ; mais tout-à-coup

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la parole l'anime : Que l'intelligence soit! et l'homme fut. Dès lors, sans pouvoir s'en défendre et par une invincible nécessité d'être, il croit à la vérité que le témoignage lui révèle , et prend par la foi possession de l'existence.

Tel est l'ordre établi par le Créateur ; nous ne pouvons l'altérer , il est au-dessus de nos atteintes. Cependant la vérité reçue dans notre intelligence n'y demeure pas stérile ; cultivée par la réflexion, elle se développe, efle fructifie : de nouvelles idées paroissent; et nous les jugeons vraies ou fausses, selon la nature des rapports que nous apercevons entre elles et les vérités primitives. Juger n'est autre chose que comparer des idées nouvelles à des idées déjà existantes en nous, et qui n'ont pu elles-mêmes être jugées , puisqu'elles n'ont pu être comparées à rien d'antérieur. Ainsi, pour nous, la vérité , ce sont nos idées premières, et l'erreur, tout ce qui n'est pas compatible avec ces idées ; et la logique, qui nous apprend à faire avec méthode ce discernement, n'est que la théorie de la foi (1).

Rappelée à son origine, la raison humaine s'affermit inébranlablement. On la voit, si je l'ose dire, étendre ses fortes racines jusque dans le sein de Dieu. C'est là qu'elle puise la vie. Nous naissons à l'intelligence par la révélation de la vérité; et les vérités premières, reposant sur le témoignage de Dieu, ou

(1) L'objet de la logique, de la vraie du moins , est de nous apprendre quand nous devons croire ; or, pour être raisonnables , nous^ devons croire souvent contre notre jugement particulier.

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sur une autorité infinie, ont une certitude infinie (1). Elles constituent notre raison, qui ne peut-être conçue sans elles , et, révélées originairement par la parole , elles se transmettent également par la parole ; donc dans la société , et seulement dans la société : parce que la vérité, qui est le bien commun des intelligences , doit être possédée en commun par elles ; et aucune intelligence ne pouvant exister qu'à l'aide de certaines vérités nécessaires, on doit retrouver ces vérités dans toutes les intelligences, et le témoignage par lequel elles se manifestent n'a pas moins de certitude que le témoignage de Dieu, parce qu'au fond il n'en diffère pas.

De même notre raison, en tant qu'active, ayant été créée de Dieu pour une fin qui est la connoissance de la vérité, la raison générale ne sauroit errer, ou ne pas atteindre sa fin : donc le témoignage universel est infaillible.

Il est visible d'ailleurs que si la raison générale , ou la raison humaine proprement dite, pouvoit errer sur un seul point, elle pourroit errer sur tous les points.

(1) Les idées les plus claires ont été tellement obscurcies dans ce siècle philosophique , qu'il est nécessaire de répondre ici à une question que nous avons entendu proposer quelquefois. Dieu pou- Yoit - il tromper l'homme ou lui révéler l'erreur ? Il y a contradiction dans les termes mêmes ; car on ne révèle que ce qui est , et l'erreur n'est pas. Qu'on se représente l'àme humaine comme une capacité vide : demander si Dieu y pouvoit mettre l'erreur, c'est demander s'il pouvoit n'y rien mettre ou laisser l'intelligence dans le néant ; c'est demander s'il pouvoit à la fois créer et ne pas créer. 1/erreur n'est que la négation d'une vérité connue , une destruction; que voulez-vous détruire, là où il n'existe rien?

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et dès lors il n'existeroit plus de certitude pour l'homme. L'unique motif qu'ait la raison humaine d'admettre une chose comme vraie , c'est qu'elle lui paroît vraie. Si ce motif pouvoit être trompeur, ses croyances n'auroient plus de base, et Dieu, en donnant à l'homme le désir invincible de connoître la vérité, lui auroit refusé le moyen d'arriver à aucune vérité certaine, ce qui est contradictoire: donc la raison générale est infaillible. Il n'en est pas de même de la raison individuelle, et l'on voit pourquoi : l'infaillibilité ne lui est pas nécessaire , parce qu'elle peut toujours , lorsqu'elle se méprend , rectifier ses erreurs en consultant la raison générale.

Ainsi la vie intellectuelle, comme la vie physique , dépend de la société, qui a tout reçu et conserve tout par ces deux grands moyens, l'autorité et la foi, conditions nécessaires de l'existence. Premièrement, société avec Dieu, principe de la vérité, source éternelle de l'être; secondement, société des intelligences créées, que Dieu a unies entre elles , comme il les a unies à lui-même, et par les mêmes lois. Nous n'avons de vie, de mouvement, d'être enfin qu'en lui (1) : noble émanation de sa substance, notre raison n'est que sa raison (2), comme notre parole n'est que sa parole.

(1) In ipso enim vivimus, et movemur, et sumus. Act. XVII, 28.

(2) « La raison est commune à l'homme ayec les êtres célestes et » divins , et avec Dieu même ; et c'est pour cela qu'on dit que » l'homme est fait à l'image de Dieu. Aussi la raison de Dieu ou » son Verbe est aussi son image. » Origen. contr. Cels., lib. IV, n. 85. Veut -on entendre maintenant un philosophe païen : « Comme » il n'est rien de plus excellent que la raison , et qu'elle appartient

Oui, nous sommes quelque chose de grand, et je commence à^comprendre ce mot: « Faisons l'homme à )) notre image et à notre ressemblance (1). )) Faisons : il y a ici délibération , conseil , quelque haute et secrète société, dont la parole encore est le lien ; et je me demande Que seroit donc l'homme seul, l'homme séparé de ses semblables et séparé de Dieu? Je vois son être qui le fuit de toutes part ; plus de certitude , plus de vérité, plus de pensée, plus de parole : fantôme muet ! . . . Non, il n'est pas bon que r homme soit seul (2).

Et quand nous parlons de l'homme, il faut entendre que les mêmes lois régissent toutes les intelligences. Aucun être fini n'a en soi la lumière qui doit l'éclairer; et le plus élevé des esprits célestes, n'existant non plus que parce qu'il croit, n'est pas moins passif que l'homme en recevant les premières vérités , et pour lui comme pour nous la certitude n'est qu'une pleine foi dans une autorité infaillible.

Ne rougissons donc point de nous soumettre à

» à Dieu et à l'homme , il existe premièrement une société de rai-

» son entre Dieu et l'homme Notre âme ayant été produite par

» Dieu , nous pouvons , à juste titre , réclamer une sorte de pa- » rente avec les êtres célestes , et être appelés une race divine. » De ces considérations et de plusieurs autres , Cicéron en tire cette conséquence remarquable : Donc l'homme est semblable à Dieu. Est igitur, quoniam nihil est ratione m^liùs , eaque et in homine

et in Deo , prima homini cum Deo ralionis societas ^ni-

mum esse ingeneratum à Deo ; ex quo vel agnatio nobis cum cœles-

tibus, velgenus, velstirps appellari potest Est igitur homini.

cum Deo similitudo. De legib., lib. I.

(1) Faciamus hominem ad imaginera et similitudinem nostram Gen. î, 26.

(5) Non est bonum esse hominem solum. Ibid. II, 18.

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cette sublime autorité, sous laquelle ploient les anges mêmes , et qui règne encore plus haut. L'univers matériel lui obéit , et ne la connoît pas. Une voix a parlé aux cieux et les astres dociles redisent incessamment , dans tous les points de l'espace, cette grande parole qu'ils n'ont point entendue. Pour eux, l'autorité n'est que la puissance ; mais pour les êtres intelligens qui vivent de vérité et doivent concourir librement à l'ordre, elle est la raison générale manifestée par le témoignage ou par la parole. Le premier homme reçoit les premières vérités , sur le témoignage de Dieu, raison suprême , et elles se conservent parmi les hommes , perpétuellement manifestées par le témoignage universel (1), expression de la raison générale. La société ne subsiste que par sa foi dans ces vérités transmises de génération en génération comme la vie, qui s'éteindroit sans elles ; transmises comme la pensée , puisqu'elles ne sont que la pensée même reçue primitivement et perpétuée par la parole. Se roidir contre cette grande loi, c'est lutter contre l'existence; il faut, pour s'en affranchir, reculer jusqu'au néant. Créatures superbes, qui dites Nous ne croirons pas , descendez donc. Et nous, guidés par la lumière que repousse votre orgueil, nous nous élèverons jusque dans le sein du souverain Etre , et là encore nous re-

(1) « Toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie, » c'est-à-dire que l'homme peut bien avoir couvert , et pour ainsi » dire encroûté la vérité par les erreurs dont il l'a surchargée; » mais ces erreurs sont locales , et la vérité universelle se mon- » trera toujours. » Soirées de Saint-Pétersbourg , par M. le comte de Mais Ire; lom. I, p. 280.

trouverons une image de la loi qui vous humilie : car la certitude n'est en Dieu même que l'intelligence infinie, la raison essentielle , par laquelle le Père conçoit et engendre éternellement son Fils , son Verbe , la parole par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce quil est (1) ; témoignage toujours subsistant, qui est cette pensée même et cette parole intérieure conçue dans l'esprit de Dieu y qui le comprend tout entier, et embrasse en elle-même toute la vérité qui est en lui (2) : et la religion qui nous unit à Dieu en nous faisant participer à sa vérité et à son amour , n'est encore , dans ses dogmes , que ce témoignage traduit en notre langue par le Verbe luimême (3) , ou la manifestation sensible de la raison

(1) Bossuet, Élévation sur les mystères. II. Sem. Élevât. 4. On retrouve quelque chose de semblable dans l'homme fait à l'image de Dieu, et Platon l'ayolt aperçu : « Pour moi, dit-il, la pensée est » le discours que l'esprit se tient à lui-même : » Ta Se Sia.vosX'sOvA , oipoT:sp èyù xaAdiç.... Xôyoy ov aùrvj Tpoç adrvjv r} ^vxh iis^épysroci. Plat.

in Theœt. Opp., tom. II , p. 160, 161. Éclairé par une doctrine plus haute, Origène a yu toute la vérité dont on ne trouve que le germe dans Platon. « Celse, dit-il, prétend que Dieu est incompréhensible » au Verbe même. Il faut distinguer s'il parle du P^erbe qui est en » nous , ou que nous prononçons , de nos connoissances , ou de nos » discours ; il est bien certain que Dieu est incompréhensible au » verbe pris en ce sens. Mais s'il s'agit du p^erbe qui étoit en Dieu, » el qui étoit Dieu , ce qu'avance Celse est insoutenable : le Verbe » divin non seulement comprend Dieu , mais il le fait connoître à » ceux à qui il manifeste le Père.» Origen. contr. Cels. , lib. VII , n. 66.

(2) Bossuet, VP Avertissem. aux Protest. n. XXXI.

(3) « Eh ! qui pourroit sauver l'homme et le conduire au Dieu » suprême, sinon le Verbe-Dieu? Dès le commencement dans Dieu, » il s'est fait chair dans le temps en faveur de ceux qui ne pou- » voient le voir comme Verbe -Dieu. Devenu chair et prenant une » voix corporelle , il appelle à lui ceux qui sont chair, pour les

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universelle , dans ce quelle a de plus haut , de plus inaccessible à notre propre raison abandonnée à ses seules forces; en sorte que , si nous voulons y être attentifs, nous comprendrons que Dieu, avec sa toutepuissance , ne nous pouvoit donner une plus grande certitude des vérités que son Fils est venu nous annoncer, puisque son témoignage enferme en soi toute la certitude divine.

Mais l'ordre des idées ne nous permet pas en ce moment d'arrêter nos regards sur ces magnifiques harmonies qui ravissent de joie l'intelligence. Avant d'admirer par quels moyens la religion a été établie et se conserve , nous devons prouver qu'il en existe nécessairement une véritable. Cette tâche sera facile , maintenant qu'ayant placé la raison humaine sur sa base, nous savons comment on peut reconnoître avec certitude la vérité. Nous ne la demanderons pas à l'esprit de l'homme , mais à la raison de la société. Nous interrogerons les croyances , les traditions du genre humain , nous constaterons ses décisions ; et s'il se présente un contradicteur , ouvrant devant lui deux

» rendre d'abord conformes au Verbe qui a été fait chair; ensuite, » pour les élever jusqu'à contempler le Verbe ayant qu'il fut » chair ; de manière que , devenus parfaits , ils disent : Quoique » nnus ayons connu le Christ, selon la chair, nous ne le connaissons » plMS maintenant (2 Cor. 5) . Devenu chair, il a habité parmi nous. » Il s'est transformé une fois sur le Thabor, où non seulement il a » paru dans tout son éclat , mais où il a fait voir la loi spirituelle » et les prophéties représentées par Moïse et par Élie. On a pu » dire alors : Nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du » Père, plein de grâce et de vérité {Jean, I.).» Origen. contr. Cels., lib. VII, n. 68.

voies , dans l'une desquelles il faut absolument marcher, la voie solitaire et ténébreuse du jugement individuel, qui aboutit au néant, et la voie sociale de l'autorité , qui conduit à la vie ou à Dieu même , pour toute réponse nous lui dirons : Choisissez.

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