‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 82 sur 89 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

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sa nature et dans ses nuances, qu'on ne sauroitmème en donner d'idée nette par le discours. Nul homme ne se représentera jamais un sentiment dont il n'a pas été affecté ; or rien ne dépend moins de l'homme que de s'affecter d'un sentiment quelconque. Ainsi une religion de pur sentiment seroit une religion sans langage, sans voix, songe fugitif qui échapperoit éternellement à l'intelligence.

Que si l'on se horne à considérer le sentiment comme un moyen de reconnoître la certitude des dogmes et des devoirs , on ne s'ahuse pas moins grossièrement ; car le sentiment ne prouve que l'existence de la pensée qui le détermine. J'ai l'idée d'un être puissant, il en résulte un sentiment de crainte; j'ai l'idée d'un être puissant et hon, il en résulte un sentiment d'amour. Mais l'amour, effet naturel de l'idée que je me forme de cet être, ne prouve nullement sa bonté ; car si je me trompois , le sentiment ne laisser oit pas d'être le même.

Allons plus loin : le sentiment , passif de sa nature, ne nie rien , n'affirme rien , parce qu'affirmer ou nier ce n'est pas sentir, c'est juger. Ainsi quiconque dit : Je sens , prononce un jugement dont la vérité repose sur la même base que la vérité de nos autres jugemens.

11 faut donc nécessairement remonter à la raison pour trouver la certitude; mais à une raison plus élevée que la nôtre , à la raison générale manifestée par le témoignage , c'est-à-dire , à une autorité hors de nous. Toute raison individuelle est faillible, parce qu'elle est finie; elle ne peut avoir que des opinions,

les dogmes appartiennent à la société : aussi, quand la société se dissout, à l'instant les opinions succèdent aux croyances. Il n'y a donc de certain que ce qui est de foi (1) , et la seule foi certaine est celle qui re-

(1) Dés que la conviction individuelle n'est pas le fondement de la certitude ; dès qu'on avoue que ce qui paroît vrai à notre raison particulière peut être faux, que ce qui lui paroît faux peut être vrai, il s'ensuit clairement que la certitude, essentiellement distincte de l'évidence, n'est que la foi dans une raison plus haute et seule infaillible, et qu'il n'y a de certain que ce qu'elle atteste, ou ce que nous croyons sur son témoignage.

Sénèque semble avoir aperçu cette importante vérité : il a du moins parfaitement reconnu l'insuffisance des opinions philosophiques, et la nécessité d'une base plus solide pour élever l'édifice de nos connoissanccs et de nos devoirs. Cette base, suivantlui, c'est l'autorité ou les vérités universelles que les Grecs nommoient Aoyy.x7«, et qu'il appelle décréta, parce qu'elles ont , pour ainsi parler, force de loi. « Nous leur devons, dit-il, notre tranquillité, notre sécurité. » ( Qu'est-ce que la sécurité de l'esprit, sinon la certitude?) «Elles » renferment toute notre vie, et la nature tout entière; elles sont » le principe de tout ce qui est. La sagesse antique, ajoute-t-il, se » bornoit à prescrire ce qu'on doit faire et ce qu'on doit éviter : les » hommes étoient alors beaucoup meilleurs : quand les savans se » sont montrés, les gens de bien ont disparu. La vertu simple, et qui » frappoit tous les yeux, s'est changée en une science obscure et

» subtile. On nous enseigne à disputer, et non pas à vivre Nulle

» tranquillité, excepté pour ceux qui possèdent une règle immuable » et certaine de jugement : les autres flottent au hasard, adoptant et » rejetant les mêmes sentimens tour-à-tour.

» La cause de ces variations, c'est que rien n'est clair pour ceux » qui n'ont qu'une règle très incertaine, l'opinion. Si l'on veut tou- )) jours vouloir les mêmes choses, il faut vouloir ce qui est vrai. Or » on ne parvient à la vérité que par les décisions de l'autorité ( de- » crelis); sans elle point de vie... Les connoissanccs claires ne suf- » fisent pas pour remplir la raison ; sa portion la plus grande et la » plus belle consiste dans les choses cachées. Ce qui est caché exige » des preuves; nulle preuve sans l'autorité [sine decrelis): donc l'au- » torité est nécessaire. La croyance des choses certaines qui fait le » sens commun, fait aussi le sens parfait ; sans elle tout nage dans » l'àme: donc, encore une fois, l'autorité qui donne aux esprits une

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pose , selon le genre de vérité qui en est l'objet , sur la plus grande autorité ou sur la raison la plus générale.

Placez dans le sentiment le principe de certitude , vous consacrez tous les genres de fanatisme et de superstition, tous les désordres et tous les crimes; car il n'eu est point qui ne soit déterminé par un sentiment que produit quelque erreur de l'esprit. Ainsi prétendre que le sentiment décide de la vérité, et par conséquent des devoirs , c'est offrir à celui qui hait , la vengeance pour règle de justice, et l'adultère pour morale à celui qui convoite la femme de son ami.

Placez dans la raison individuelle le principe de certitude, aussitôt vous voyez renaître les mêmes in-

» règle inflexible de jugement est nécessaire : Décréta sunt quœ mu- » niant , quœ securitatem nostram , tranquillitatemque tueantur -, » quœ totam vitam, totamque rerum naturam simul contineanl..... » Illa et horum caussœ sunt et omnium. Antiqua sapientia nihil » aliud, quàm facienda et vitanda, prœcipit • et tune meliores lon- » gè erant viri .- postquam docli prodierunt, boni désuni. Simplex y> enim et aperta virtus in obscur am et solertem scienliam versa n est, docemurque disputare, non vivere... JYon contingit Iranquil- » litas, nisi immutabile certumque judicium adeplis : cœteridcci- » dunt subindè et reponuntur, et inter omissa appetitaque alternis » fluctuantur. Caussa hujus jactationis est, quod nihil liquet in- » certissimo regimine utcnlibus, famâ. Si vis eadem semper vellc, » vera oportet velis. Ad verum sine decretis non pervenilur : con- » tinent vitam... Ratio autem non impletur manifestis ; major >' ejus pars pulchriorque in occultis est. Occulta probationem exi- » gunt, probatio non sine decretis est, necessaria ergo décréta » sunt. Quœ res communem sensum facit, eadem perfectum, cer tari rum rerum persuasio -. sine quâ, omnia in animo natant -. neces- » saria ergo sunt décréta, quœ dant animis inflexibile judicium .^y> Ep. 96.

convéniens. L'homme, maître de ses croyances, l'est également de ses actions. Il peut tout nier, en disant : Je ne comprends pas ; et ensuite tout se permettre , en disant : Je ne crois point.

Qu'est-ce que la religion? une loi, ou plutôt l'ensemble des lois auxquelles tous les hommes sont soumis , la règle de leur esprit , de leur cœur et de leur sens. Oi* la règle ne sauroit dépendre de ce qu'elle doit régler ; il faut qu'elle en soit entièrement distincte, sans quoi elle ne seroit plus règle. Comment nos sentimens seroieut-ils la règle de nos sentimens, notre raison la règle de notre raison? Cela est clairement contradictoire. Et si notre raison , notre sentiment , toujours prêts à s'égarer, ont besoin d'une loi certaine et invariable qui les redresse, cette loi, dès lors souvent opposée à ce que nous sentons et ce que nous pensons , ne peut trouver sa certitude dans ces pensées mêmes et ces sentimens qu'elle a pour objet de préserver de l'erreur , et dont la bonté et la vérité ne sont certaines que par elle.

Il suffiroit peut-être de ces réflexions pour se convaincre que ni le sentiment ni le raisonnement ne sont le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie religion. Mais l'importance de cette vérité exige qu'on en développe les preuves davantage. C'est ce que nous essaierons de faire dans les chapitres suivans.

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