‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 83 sur 89 · CHAPITRE XVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIl

Que h sentiment ou la révélation immédiate nest pas le moyen général offert aux hommes pour discerner h vraie religion.

Autant l'hamme est grand quand on le contemple dans ses rapports avec ses semblables, au milieu de l'ordre dont il fait partie , autant sa foiblesse inspire de pitié lorsque , rompant les liens de cette noble dépendance , il ne veut plus relever que de lui-même. Fuyant toute société, et privé des biens auxquels il participoit comme être social, dépouillé, nu, il emporte au désert une triste souveraineté qui n'est que la servitude de toutes les misères. Il s'en ira, ce souverain , cet esprit sans maître , chercbant çà et là dans la nuit quelques vérités écartées, pour nourrir sa raison mourante; mais en vain : seul, il n'est rien, ne peut rien, pas même vivre. S'il en doute, qu'il remonte au moment de sa naissance, qu'il se représente ce qu'est l'homme au sortir du néant. Qu'apporte-t-il avec lui? Que possède-t-il? Interrogez vos souvenirs, ils ne vous répondront même pas. L'enfant n'a d'abord, ainsi que l'animal, que des sensations obscures et seurdes. Nulle idée avant qu'il les reçoive d'autrui , nulle connoissance , nul sentiment ; tout lui viendra du dehors , et il n'aura rien qui ne

lui ait été donné. Son intelligence languiroit dans un sommeil éternel , si la parole ne l'éveilloit; elle la tire peu à peu de son assoupissement , elle ouvre ses yeux appesantis et les familiarise avec la lumière. La raison se développe, l'amour naît; et cet être qui n'appartenoit qu'au monde des corps, élevé au-dessus du temps, est transporté soudain dans la société éternelle. Et comment? Il a entendu, il a cru, il a obéi. La foi a, pour ainsi dire, créé cette âme , elle lui a donné là conscience d'elle-même. A travers les profondes ténèbres qui l'environnoient , elle lui a tracé une route sûre, et l'a conduite à la source de toute vérité et de toute lumière. Cependant, arrivé là, l'homme rougira de son guide , il le désavouera , il dira dans son orgueil : Je suis venu seul, et seul j'irai plus haut encore; et le voilà qui, seul en effet, marche et retourne aux lieux d'où il est parti.

Ainsi nous avons vu (1) que dès qu'il se détache de la société religieuse , et refuse d'obéir au pouvoir qui la constitue , l'homme, s'il est conséquent, passe de doute en doute , par un progrès naturel , de l'hérésie au déisme , du déisme à l'athéisme , et de là dans un scepticisme universel. Soit qu'il suive sa raison , soit qu'il se laisse guider par le sentiment, il arrive également à ce dernier terme où finit l'être intelligent. Si quelques esprits engagés dans ce chemin de la mort, ne le parcourent pas en entier, ce n'est pas leur force, c'est leur foihlesse qui les arrête.

(0 Tom. I, diap. II, III, IV, V, VI et VU,

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Et comment l'inspiration particulière, ou le sentiment , seroit-il le moyen général offert aux hommes pour découvrir la vraie religion , lui qui ne peut les conduire, comme nous l'avons montré (1), à aucune vérité certaine ? Nul esprit fini n'a en soi le principe de la certitude. Elle n'existe que dans la société , dépositaire des vérités que l'homme reçut de Dieu à l'origine , et qu'elle conserve et transmet par la parole. Les idées naissent en nous avec leur expression; et apprendre à parler, c'est apprendre à penser, comme apprendre à penser, c'est apprendre à croire. La certitude de nos connoissances est donc proportionnée à l'autorité de celui qui nous les communique , ou du témoignage qui les atteste ; et si l'autorité est infinie , la certitude est infinie.

11 suit de là qu'on ne sauroit par l'inspiration seule parvenir à la certitude; car que fait l'inspiration? Elle met dans notre esprit, indépendamment de la parole extérieure , des idées qui nous sont transmises dans l'ordre ordinaire par cette parole. Dès lors, pour en reconnoître la vérité, il faut les examiner en elles-mêmes à l'aide du raisonnement , c'est-à-dire , chercher la certitude hors de l'inspiration; ou s'assurer que l'inspiration vient d'une autorité infaillible, ce qui ramène encore au raisonnement , à moins d'une nouvelle inspiration, qui auroit elle-même besoin d'être prouvée comme la première, et ainsi à l'infini. La persuasion la plus invincible qu'on est réellement

(1) Tom. I , chap. XIII.

inspiré ne prouve rien (1), puisque tous les enthousiastes ont cette persuasion. Quand donc les déistes demandent pourquoi Dieu n'a pas fondé le christianisme sur une révélation intérieure faite à chaque homme individuellement , plutôt que sur une révélation extérieure et générale, c'est comme s'ils demandoient pourquoi Dieu n'a pas établi une religion dénuée de preuves.

Mais il suffit, pour décider la question qui nous occupe , de considérer les faits. Consultons notre expérience : parmi les vérités que nous connoissons , en est-il une seule que nous ayons découverte en nous? Elevés dans les bois, loin de nos semblables, aurionsnous les mêmes idées, les mêmes sentimens? Que sentions-nous avant qu'on nous eût donné la pensée avec la parole? Quel dogme avons-nous trouvé écrit au fond de notre cœur? Où étoit Dieu pour nous, avant qu'on nous l'eût nommé ? Soyons vrais, le sentiment ne nous instruit pas plus des lois de notre conservation comme êtres moraux ou intelligens, que nos sensations ne nous apprennent les lois de notre conservation comme êtres physiques. Il n'y a point de sentiment inné , autrement il se manifesteroit de la

(1) En ce qui regarde la conduite des âmes, on ne recommande I ien plus dans l'Église catholique, que de se défier des inspirations qu'on croiroit avoir, ou que d'autres croiroient ayoir eues. L'inspiration se prouve, non par ce que sent la personne qui s'imagine être inspirée, mais par des signes extérieurs, des miracles, tels que Moïse en demanda, ou par le jugement de l'autorité qui déclare l'inspiration véritable ; et c'est vmiquement ainsi que nous sommes certains que les livres saints eux-mêmes ont été réellement inspirés par l'Es^ prit de Dieu.

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même manière dans tous les hommes. Ce qui est inné dans eux , c'est la faculté de recevoir certains sentimens, aussi bien que certaines idées nécessaires à tous, et la disposition naturelle qui fait que , dans les mêmes circonstances, ils en sont semblablement affectés. 11 en est comme de la lumière, qui primitivement n'est pas dans l'œil, mais qui, analogue à sa nature, produit sur tous les yeux la même impression. Ainsi le sentiment, distinct de la faculté de sentir, n'existe qu'en vertu d'une cause distincte aussi de lui-même et de cette faculté : il naît de la pensée , toujours déterminé par elle. Qui ne connoîtroit rien, n'aimeroit rien, ne haïroit rien. Qu'est-ce que les vérités de sentiment, sinon l'âme aimant la vérité connue de la raison? Elles passent de l'entendement dans le cœur, et le sentiment est bon ou mauvais, selon la cause qui le détermine , c'est-à-dire , selon qu'il y a vérité ou erreur dans l'esprit; et lorsqu'on fait du sentiment le principe des connoissances nécessaires , on est forcé de nier la raison ou d'anéantir l'être intelligent.

Rousseau en est un exemple frappant. Confondant à dessein le sentiment et les sensations : ((Nous sentons, » dit-il , avant de connoître (1 ). » Et un peu plus loin : (( Bornons-nous aux premiers sentimens que nous » trouvons en nous-mêmes; puisque c'est toujours à » eux que l'étude nous ramène, quand elle ne nous » a point égarés (2). » Dès lors la raison devient inutile ; et dans la concurrence avec le sentiment la rai-

(1) Emile, tom. II, pag. 253. édit. de Belin, 1793.

(2) Ibid., pag. 355.

EÎV MATIÈP.E I)K RELIGION. 139

son doit se taire, comme il le dit en termes formels : (( Quand tous les philosophes prouveroient que j'ai » tort, si vous sentez que j'ai raison, je n'en veux » pas davantage (1). » Et que voudroit-il de plus, en effet, puisque le sentiment ou la conscience, juge infaillible du bien et du malj rend l'homme semblable à Dieu y et fait V excellence de sa nature et ta moralité de ses actions? « Sans toi, dit-il, je ne sens » rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que » le triste privilège de m'égarer d'erreur en erreur, » à l'aide d'un entendement sans règle et d'une rai- » son sans principe (2). »

Le sentiment est donc l'unique voie par où l'homme puisse parvenir à la connoissance de la vérité , selon Rousseau. Cela ne l'empêche pas de recourir ailleurs à cette raison sans principe et à cet entendement sans règle j pour découvrir à leur aide la vraie religion. « Cherchons-nous sincèrement la vérité , ne donnons » rien au droit cie la naissance , et à l'autorité des » Pères et des pasteurs; mais rappelons à l'examen de » la conscience et de la raison tout ce qu'ils nous » ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : » Soumets ta raison; autant m'en peut dire celui qui » me trompe. Il me faut des raisons pour sou- » mettre ma raison (3). » Et encore . « La foi s'as- » sure et s'affermit par l'entendement : la meilleure » de toutes les religions est infailliblement la plus

(1) Emile, pag. 263.

(5)./Ô2d., pag. 366.

(3) /ftecî. , tom. Ill, pag. 9.

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)) claire... Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu )) de ténèbres; il ne m'a point doué d'un entende- » ment pour m'en interdire l'usage. Me dire de sou- » mettre ma raison, c'est outrager son auteur. Le » ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison ; » ill'éclaire (1). »

D'après Rousseau, l'on peut donc choisir entre deux méthodes, pour discerner la vraie religion; l'une fondée sur le raisonnement, et l'autre qui l'exclut. « C'est, dit-il, le sentiment intérieur qui doit » me conduire (2)... Ce que Dieu veut qu'un )) homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre » homme , il le lui dit lui-même , il l'écrit au fond de » son cœur. »

S'il en est ainsi , tous les hommes doivent trouver la vraie religion écrite au fond de leur cœur, puisque sans doute elle renferme ce que Dieu veut que les hommes fassent ; et de plus , ce qu'il est nécessaire qu'ils croient : car encore faut-il croire en Dieu pour

(1) Emile, tom. lîl, pag. 18.

(2) Ibid., tom. III, pag. 2. Madame de Staël adopte cette doctrine, et l'applique à la politique même ; en sorte que chacun doit chercher en soi-même ou dans ses sentimens intimes quelle est la meilleure religion, la meilleure morale, la meilleure législation et la meilleure forme de gouvernement ; car tout cela nous est connu par une révélation perpétuelle . Les expressions de cette femme philosophe sont trop curieuses pour ne pas les citer ici : « Il n'est aucune » question, ni de morale, ni de politique, dans laquelle il faille ad- » mettre ce qu'on appelle autorité. La conscience des hommes est » en eux une révélation perpétuelle, et leur raison un fait inaltéra- » ble. Ce qui fait l'essence de la religion chrétienne, c'est l'accord » de nos sentimens intimes avec les paroles de Jésus-Christ. » Considérations sur les principaux événemens tfe la révolution française, par madame la baronne de Staël, tom. II F, pag. 15.

lui rendre un culte , et à une loi morale pour y obéir volontairement. Mais alors qu'on m'explique la divers site des religions. « Si, dit Rousseau, l'on n'eût écouté » que ce que Dieu dit au cœur de l'homme , il n'y » auroit jamais eu qu'une religion sur la terre (1); » c'est-à-dire que tous les hommes, dans tous les temps, auroient cru les mêmes dogmes et obéi aux mêmes préceptes.

Sophistes , répondez maintenant : N'y a-t-il qu'une religion sur la terre? Est-ce là ce que nous voyons? et que devient votre règle démentie par les faits? En vain prétendrez-vous que les hommes n'ont pas écouté. Ce n'est pas d'écouter qu'il s'agit , mais de sentir Or les hommes ne sont pas maîtres de ne point sentir ce qu'ils sentent. Ils ne pourroient pas plus, dans votre hypothèse, confondre la vérité et l'erreur, que la souffrance et le plaisir. Ils ne pourroient ni se méprendre sur leurs devoirs, ni ne les pas remplir, puisque naturellement ils aimeroientle bien ethaïroientlemal. La vraie religion seroitun sentiment invincible, et le même dans tous. EUe seroit leur être même; car, en admettante supposition des sentimens innés, on se représenteroit aisément l'homme dénué de toute idée acquise; mais il seroit impossible de le concevoir privé de ce qui constitueroit le fonds de sa nature morale et intelligente.

La diversité des religions prouve donc que le sentiment n'est pas le moyen général établi de Dieu pour nous faire discerner la véritable. Voyez combien de

(1) Emile, tom. III, pag. 6.

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croyances opposées les hommes adoptent d'une conviction également ferme. Le sentiment du vrai et du faux , du bien et du mal, aussi variable que leurs idées, dépend de l'éducation, des préjugés, et de mille causes extérieures qui le modifient selon les lieux, les temps, les opinions reçues, les institutions. Loin d'être quelque chose de primitif et d'antérieur à la foi, c'est la foi qui le détermine, comme l'enseignement détermine la foi. Est-ce par sentiment que le chrétien croit à la Trinité, le musulman à Mahomet, et Tlndien à Buddah? Est-ce par sentiment que certains peuples offroient à d'horribles divinités le sang de leurs enfans, ou leur sacrifioient la pudeur de leurs filles? Ils obéissoient à une loi fausse que Dieu certes n'avoit pas écrite dans leur conscience , et ils y obéissoient sans remords, parce que l'erreur de l'esprit enfantoit une erreur analogue de sentiment.

On a peine à concevoir la folie des déistes, qui cherchent dans le cœur sa propre loi, et la loi même de la raison; qui demandent aux passions ce qu'il faut croire , aux désirs ce qu'il faut aimer ; qui veulent faire sortir la perfection de l'homme de la source même de sa corruption. Et que recommandent les moralistes , dans tous les pays et dans tous les temps, sinon de résister aux penchans de notre cœur, de nous défier de ses conseils, si souvent funestes? Mais, dira-t-on , s'il nous porte au mal, il nous attire aussi vers le bien, et l'attrait du plaisir a son contre-poids dans la crainte du remords. Quand il seroit toujours vrai, qu'en résulteroit-il ? et quelle lumière tirer de

là sur nos devoirs réels? Vous me montrez un être soumis à l'action de deux forces contraires, mais vous ne m'apprenez pas comment , entre ces deux forces , il reconnoîtra celle qui est la loi de sa nature morale , la loi obligatoire à laquelle sa volonté doit obéir. Trouvez dans ce qu'il sent, dans ses affections considérées seules, un motif de céder plutôt à la crainte qu'au désir ; un motif de juger que le devoir, toujours indiqué , selon vous , par le sentiment , puisse , en aucun cas, être opposé au sentiment le plus impérieux. N'arrive-t-il jamais que l'on commette le mal avec complaisance? Le bien ne coûte-t-il jamais d'efforts? Dites-nous donc par où l'on distingue l'un de l'autre dans votre système; dites-nous ce que c'est que la vertu , ce que c'est que le crime , ce que c'est que la vérité et que l'erreur.

Le sentiment doit-il être notre guide, la règle de nos actions, il n'y a point de désordre qui ne soit justifié, puisqu'il n'y en a point qui n'ait sa cause dans une violente passion, dans un sentiment qui domine l'âme. Apparemment on ne se résout pas à égorger son semblable pour se combattre soi-même , pour vaincre l'horreur naturelle du meurtre : on obéit à un désir puissant qui subjugue la volonté; on use avec une exactitude rigoureuse du moyen que vous prétendez infaillible pour discerner le bien du mal.

Ce n'est pas tout, et ce moyen, ou nous laissera dans l'incertitude sur les devoirs de l'intelligence, sur ce que nous sommes obligés de croire , ou il devra nous servir encore à distinguer le vrai du faux en des

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choses qui ne se sentent pas, mais qui se jugent. Sentez-vous que la matière ne sauroit sentir? Sentez-vous qu'elle est créée ? Sentez-vous qu'à cette vie il en succède une autre qui ne finira point? Sentez-vous l'éternité des châtimens et des récompenses? Non , répondrez-vous , msâsje juge de tout cela par sentiment. C'est-à-dire que vous jugez avec autre chose que votre jugement , avec une faculté passive de sa nature, et dès lors incapable de juger et de raisonner. Et si vous raisonnez , si vous jugez par le sentiment, pourquoi ne sentiriez-vous point par le raisonnement? l'un ne seroit pas plus étrange que l'autre. Prodigieuse extravagance ! mais à quoi l'esprit ne se soumet-il pas pou'r demeurer son maître! On ne tient tant à dire je sens^ quand il s'agit de choses qui ne peuvent être senties, que pour n'être pas forcé de aire je crois ^ dans les choses qui doivent être crues, et qu'une autorité infaillible ordonne de croire.

L'homme n'apporte avec lui que des besoins que là société doit satisfaire, et peut seule satisfaire. Son corps a besoin d'alimens, la société les lui donne; son âme a besoin de vérité, la société la lui donne. Quel est l'enfant qui ait dit : Je sens Dieu, avant qu'on le lui eût fait connoître ? On le lui nomme, il en a l'idée ; on lui apprend à le prier , il en a le sentiment; on lui dit , ceci est bien, cela est mal, et la conscience se développe. Voilà l'ordre de la nature. Aussi n'exista-t-il jamais de peuple dont la religion fût fondée sur le sentiment ou l'inspiration particulière de chaque individu: tous, en croyant, se sont soumis à une auto-

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rite extérieure, et , selon leur pensée, originairement divine. Jamais il ne leur vint à l'esprit que chacun, sans autre enseignement, trouvât la religion dans son cœur. Tous les peuples déposent donc , avec une parfaite unanimité , contre le système qui fait du sentiment, ou de l'inspiration individuelle, ou de la révélation immédiate, le moyen général de reconnoître la vraie religion. Or, comme nous l'avons déjà observé tant de fois, le témoignage du genre humain , expression de la raison universelle , est infaillible : le nier , c'est nier la raison et renoncer à la certitude.

Et en effet, quand Rousseau veut faire du sentiment le principe de la foi et la règle des mœurs , n'est-il pas conduit à nier la raison? Et quand les prétendus réformateurs de l'Eglise, Jurieu, Claude, et leurs disciples , adoptant la même erreur, se sont persuadés que la seule voie pour parvenir sûrement à la vérité en matière de religion étoit ce qu'ils appellent la voie d'impression^ de sentiment, ou de goût (1), n'ont-ils pas rejeté, non seulement la raison humaine, mais encore la raison divine elle-même, puisqu'ils n'ont pas craint de soutenir qu'il suffit de proposer aux hommes un sommaire de la doctrine chrétienne, et qu'alors, indépendamment de toute discussion , c'est-à-dire de toute raison humaine, et indépendamment mêm£ du livre où la doctrine de f Evangile et de la véritable religion est contenue (2) , c'est-à-dire de la raison divine.

(1) LevraiSyst. de lUgl., liy. II, chap. 20, 21j liv III, chap. 2, 3, 5, 9, 10, etc.

(2) Ibid. liv. II, chap, 25, pag. 453. — Pour les proleslans , qui TOME 2. 10

HO ESSAI SLil l'indifférence

la vérité leur est claire; qu'on la sent comme on sent la lumière quand on la voû^ la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et f amer quand on mange (1). Selon George Fox, nous devons écouter V esprit de Dieu qui est au-dedans de nous^ de préférence à l'autorité d'un homme quel qu'il soit^ et de tous les hommes, de préférence même à V autorité de l'Evangile (2).

Or qu'est-ce que cela, sinon le fanatisme? On se persuade qu'on est éclairé intérieurement , et toutes les extravagances d'une imagination échauffée passent pour des vérités incontestables et des inspirations divines. L'orgueil se complaît dans cette persuasion. Les sectes naissent, s'étendent, car l'enthousiasme est contagieux. Mais le sentiment ne tarde pas à révéler à chacun des dogmes différens; rien de plus divers que son langage. On se divise, on se combat ; les disciples deviennent maîtres à leur tour ; les sectes se

n'admettent ni la tradition , ni l'infaillibilité de l'Église enseignante, l'Écriture est la manifestation de l'unique raison divine. Dans cette hypothèse,nierlanécessité de l'Écriture à l'égard de tous les hommes et de chaque homme en particulier , c'est nier qu'il soit nécessaire , pour connoître la yérité, que Dieu se réyèle à notre raison, ou nous manifeste la sienne.

(1) Le vraiSyst. de l'Égl. liv. II , chap. 25 , p. 453. — Pour être conséquent dans ce système , il faudroit changer la forme du Symbole ; et au lieu de dire : Je crois en Dieu , etc. , on devroit dire : « Je sens Dieu, je sens qu'il est' père, qu'il est tout-puissant , qu'il a » créé le ciel et la terre ; je sens Jésus-Christ, » etc. Il en est ainsi des déistes par sentiment. Le symbole de l'athée , dans le même système, se réduiroit à ces mots: Je ne sens rien; et celui du sceptique , à ceux-ci : Est-ce que je sens !

(2) Voyez l'excellent ouvrage du D"- Milner, intitulé : Tlie end of religions controversy, in a friendly correspondence between a religions Society of protestants, and a Roman catholic divine. Part. I, p. 45. Seconde édit., London, 1819.

multiplient. Chaque homme a son sentiment^ sa doctrine. Montrez-nous deux déistes qui soient d'accord sur tous les points. Les sectaires ne s'entendent pas mieux: l'un nie ce que l'autre affirme, et réciproquement. Que s'il se rencontre un enthousiaste d'un caractère ardent et somhre, il n'y a point de crime qu'il ne puisse commettre sous prétexte d'inspiration. Combien de guerres et de forfaits sont dus à cette seule cause , depuis Mahomet jusqu'à Jean de Leyde , et pepuis Cromwell jusqu'à Sand (1)! La vérité n'est

(1) On citeroit des exemples sans nombre des excès de tout genre où conduit ce dangereux fanatisme. Les anabaptistes prétendoient avoir reçu de Dieu l'ordre de mettre à mort les impies , de confisquer leurs biens, et d'établir un nouveau monde, composé des seuls justes {Sleidan De stat. rel. et reip. comment., liv. III, p. 45). Jean Bockler, chef de cette secte, déclara que Dieu lui avoit fait présent d'Amsterdam et de plusieurs autres villes; il envoya, pour en prendre possession, quelques-uns de ses disciples, qui parcoururent les rues dans un état de nudité complète, en criant: Malheur àBabylone! malheur aux impies! {Histoire abrég. de la Réforme, par Gérard Brandt, tom. I, p. 49). Herman, autre anabaptiste, pour obéir à l'impulsion intérieure de V esprit enseigna qu'il étoit le Messie, et se mit à évangéliser le peuple en ces termes : Tuez les prêtres, tuez tous les magistrats. Repentez-vous ; votre rédemption approche (ibid. p. 51). Les anabaptistes ne tardèrent pas à pénétrer en Angleterre. Un certain Nicolas, disciple de David George, y fonda la secte des Fqmilistes, ou la Famille d'amour, très nombreuse à la fin du seizième siècle. Selon sa doctrine, l'essence de la religion consistoit dans le senliment de l'amour divin ; la foi et le culte étoient inutiles. Il rejetoit également les préceptes fondamentaux de la morale, enseignant qu'il étoit bon de persévérer dans le péché, afin que la grâce put abonder ( Moshem, Eccles. Hist., vol. IV, pag. 484). Qui n'a pas entendu parler de Venncr et de ses hommes de la cinquième monarchie ? Poussés par l'inspiration, ils se précipitent hors du lieu où ils tenoient leurs assemblées dans Coleman- Street, déclarant qu'ils ne reconnoissoient d'autre souverain que le Seigneur Jésus, et qu'ils ne remettroient leurs épées dans le four-

148 ESSAI SUR l'indu FÉRENCE

plus que les pensées d'un esprit sans règle , el la loi que les passions du cceur. Enfin il arrive un moment

reau qu'après avoir fait deBabylone, c'est-à-dire de la monarchie, un objet de risée et d'exécration , non seulement en Angleterre , mais dans les pays étrangers [Echard's Ilist. of Engl.). Le mémo fanatisme produisit les mêmes effets parmi les quakers. George Fox, leur fondateur, prétendit que le vrai culte est inspiré par un mouvement intérieur el immédiat qui vient de l'esprit de Dieu , et qui n'est limité à aucuns temps, à aucuns lieux, à aucunes personnes {Barclay Apolog., Propos. XI). C'est la règle de sentiment, dans sa plus grande généralité. Elle produisit bientôt toutes sortes d'extravagances et de crimes. Un quaker vint l'épée à la main à la porte du parlement et blessa plusieurs personnes , disant que le Saint-Esprit lui avoit inspiré de tuer tous ceux qui siégeoient dans cette chambre [Maclaine's notes on Mosheim, vol. V, pag. 470). Nous ne parlerons point des Muggleloniens et des Labbadistes, qui, sous prétexte de suivre la lumière intérieure , s'abandonnoient aux désordres les plus honteux , et à des pratiques pleines d'impiété. On sait jusqu'où vont, en ce genre, certaines sectes de méthodistes , ou plutôt on ne le sait pas assez. Qu'on écoute l'antinomien Richard Ilill : « L'adultère môme et le meurtre ne nuisent point aux vrais » enfans de Dieu , au contraire ils leur sont utiles {Fletchr's JVorks, » vol. III, pag. 50).— Mes péchés peuvent déplaire à Dieu : ma » personne lui est toujours agréable. Quand je pécherois plus que » Manassés, je n'en serois pas moins un enfant chéri de Dieu, parce » qu'il me voit toujours dans le Christ. De là vient qu'au milieu des » adultères, des meurtres et des incestes, il peut ra'adresser ces pa- » rôles : «Tues toute belle, ô mon amour, et il n'y a point de tache » en toi (ibid. vol. IV, pag. 97). — Quoique je blâme ceux qr.i » disent : Péchons, afin que la grâce abonde en nous,- cependant, » après tout, l'adultère, l'inceste et le meurtre me rendront plus » saint sur la terre et plus joyeux dans le ciel [Fletcher. — Dau- » beny's Guide to the Church., pag. 82). » Salmon ministre à Coventry, enseignoit au peuple à jurer, à blasphémer, et à s'abandonner à tous les désordres de la chair. A Douvres, une femme coupa la tête à son enfant, sous prétexte d'un commandement particulier que Dieu lui avoit fait comme à Abraham. Une autre femme fut condamnée à York , en mars 1647, pour avoir crucifié sa mère, et sacrifié un veau et un coq [Milner's Lettera lo a Prebendary ) . — Storck, disciple de Luther, et fondateur de la secte des yibécédaires, soutenoit que les fidèles, pour éviter les distractions qui em-

Kx\ MATIÈUE DE RELIGION. Ml)

OÙ la confusion est si grande, les contradic lions si manifestes, qu'il faut bien renoncer à cette chimère du sentiment, et chercher une autre voie pour discerner la vraie religion. La raison se présente, on la prend pour guide; on s'imagine pouvoir, à son aide, s'assurer de la vérité, et celte dernière erreur est pire que la première : car, impuissante à rien établir, la raison individuelle ébranle toutes les croyances, obscurcit toutes les notions, et toujours détruisant s'avance de ruine en ruine, jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse dans un doute universel.

C'est pourtant à ce système d'examen et de discussion que s'arrêtent nécessairement les déistes et les sectaires. Le sentiment exclus comme règle de foi , il ne leur reste que le raisonnement; triste ressource dont nous allons démontrer l'insuffisance, en prouvant que la voie de raisonnement ou de discussion n'est pas le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie rehgion. Recueillons toutes nos forces pour attaquer l'orgueil dans son dernier retranchement.

pèchent d'être attentif à la yoix de Dieu , dévoient renoncer à l'é- Iwde , et ne pas même connoître les premières lettres de l'alphabet ( f^id, Osiander, cent. XV^I, lib. 2 , Slokman Le.xic. voce abecertanï.)— Quelque absurde que paroisse une pareille doctrine , en admettant le prihcipe de l'inspiration particulière Storck étoit conséquent : et Jean-Jacques aussi est conséquent, lorsqu'après avoir dit > c'est le sentiment inléricur qui doit me conduire, il ajoute : « Puis- » que plus les hommes savent , plus ils se trompent , le seul moyen » d'éviter Ferreur est l'ignorance. Ne jugez point , vous ne vous ab- » userez jamais. C'est la leçon de la nature aussi bien que de la rai- » son » {Emile, tora. Il, pag. 156. Édit. de La Haye). C'est grand' pitié que de n'écouter que soi , car on finit par s^imposer silence à soi-même ; et désespérant de la vérité et de la vie , on cherche le repos dans le néant.

150 ESSAI SUR l'ii\diffékence

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