TOME
104 ESSAI SUR l'indifférence
sur l'autorité, et la vraie religion sur la plus grande
autorité, sans quoi les hommes ne pourroient la re-
connoître, ou savoir à qui Dieu leur commande
d'obéir.
Tous, nous l'avons prouvé (1), doivent parvenir à la connoissance de la vraie religion. Il doit donc exister un moyen général de la discerner. Or la religion est vérité; et le seul moyen que nous ayons (le discerner avec certitude la vérité de l'erreur, est l'autorité : donc l'autorité est le seul moyen , le moyen général de discerner la vraie religion ; en sorte que celle-là est certainement ou nécessairement la véritable, qui repose sur la plus grande autorité.
La religion est l'ensemble des lois qui résultent de la nature des êtres intelligens. Or le genre humain périroit s'il falloit que chacun découvrît ou même comprît clairement les lois naturelles, qu'il ne peut néanmoins transgresser sans mourir : donc nous en devons être instruits par le témoignage (2) ; donc l'au-
(1) Voyez le chap. XVII. Omnes homines vult salvos fieri, et ad agnilionem verilalis ventre .- Dieu reut que tous les hommes soient sauvés, et parviennent à la connoissance de la yérité. Ep. I ad Timoth. II, 4.
(2) C'est uniquement par ce moyen que les hommes s'instruisent (les lois de leur conservation physique. Us croient au témoignage, et ils vivent: qu'arriveroit-il s'ils le rejetoient? La vie de Tâme se conserve donc de la même manière que la vie du corps, en obéissant à l'autorité. Dira-t-on qu'on est d'accord sur les lois physiques, et qu'on ne Test pas sur les lois de l'intelligence; je répondrai qu'il existe des opinions particulières, des erreurs, sur les unes comme sur les autres. Tous les hommes, dans tous les pays , sont-ils d'accord sur les bons ou mauvais effets de telle ou telle substance , sur les régies d'hygiène et mille choses semblables ? ne se trompent-ils jamais sur ce qui est propre à entretenir la santé, à conserver la vie ? Assu-
torité est le seul moyen, le moyen général de connoître les lois de l'intelligence ou de discerner la vraie religion : en sorte que celle-là est certainement ou nécessairement la véritable, qui repose sur la plus grande autorité.
La religion enfin est l'expression de la volonté de Dieu, puisqu'il veut que l'homme vive(l), et qu'il ne peut vivre de la vie de Tâme qu'en se conformant aux lois de la religion (2) : c'est donc un devoir de s'y soumettre; or tout devoir suppose une autorité qui commande : donc l'autorité est le seul moyen , le moyen général de nous assurer de nos devoirs comme êtres intelligens , ou de discerner la vraie religion ; en sorte que celle-là est certainement ou nécessairement la véritable, qui repose sur la plus grande autorité.
Et remarquez comme tout s'enchaîne dans l'ordre établi par le Créateur.
L'inteUigence ne se développe que par la parole ou le témoignage ; le témoignage n'existe que dans la société :
Donc l'homme ne peut vivre que dans la société ; donc il y a eu nécessairement société entre Dieu et
rément, rien n'est plus commun. Qu'y a-t-il donc de certain en ce genre? Ce que l'autorité générale atteste. Il en est ainsi à l'égard de r intelligence.
(1) Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et une plus grande abondance de vie : Ego vent ut vitam haheant, el abundantius habeant. Joan. X, 10.
(2) Ce que Dieu commande est la vie éternelle : Mandatum éjus, vita œtema est. Ibid. XII, 50.
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le premier homme : donc Dieu lui a parlé , ou lui a
rendu témoignage de son être.
La nécessité du témoignage implique la nécessité de la foi, sans laquelle le témoignage demeureroit sans effet :
Donc la foi est dans la nature de l'homme, et la première condition de la vie.
La certitude de la foi dépend de sa conformité avec ^ la raison, ou de la grandeur de l'autorité qui rend témoignage :
Donc le témoignage de Dieu est infiniment certain, puisqu'il n'est que la manifestation de la raison infinie, ou de la plus grande autorité.
11 n'y a de témoignage possible que dans la société :
Donc il n'y a d'autorité et de certitude que dans la société.
Nulle société humaine ne peut exister qu'en vertu de la société établie originairement entre Dieu et l'homme , ou par les vérités , les lois que sa parole a manifestées primitivement :
Donc ces vérités ne peuvent se perdre dans aucune société sans qu'elle se détruise ; donc on doit les retrouver dans toutes les sociétés.
Ces vérités nécessaires à la société ne se conservent que par le témoignage , qui n'a de force et d'effet que par l'autorité :
Donc, ainsi qu'il n'existe d'autorité que dans la société, la société n'existe que par l'autorité; donc partout où il n'y a point d'autorité , il n'y a point de société.
L'homme a des rapports relatifs au temps avec ses semblables ; il a des rapports éternels avec Dieu et les autres intelligences :
Donc il y a deux sociétés , la société politique ou civile relative au temps, et la société spirituelle relative à l'éternité; donc il y a deux autorités, et ces deux autorités sont infaillibles chacune dans son ordre.
La société politique atteste les vérités contingentes ou les faits sur lesquels elle repose , ses institutions , ses lois, etc.; et son témoignage, expression de la raison générale , est certain.
La société spirituelle atteste les vérités immuables sur lesquelles elle repose, ses dogmes, ses préceptes, etc.; et son témoignage, expression de la raison générale, est certain.
Cette société embrassant tous les hommes et tous les temps; les vérités qui la constituent, ou les vérités nécessaires à l'homme pour se conserver comme être moral et intelligent, doivent être attestées par le genre humain , ou reposer sur la plus grande autorité visible.
Mais l'homme devant, comme tous les êtres, atteindre sa perfection , et ne pouvant se perfectionner qu'à l'aide de la vérité , il est dans l'ordre, c'est-à-dire qu'il est naturel ou nécessaire que les vérités primitives se développent ; et elles ne sauroient se développer sans que la société spirituelle elle-même se développe ou se perfectionne.
Si les vérités primitives se sont réellement dévelop-
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pées, on doit les retrouver toutes dans la société spirituelle perfectionnée, qui doit elle-même se faire reconnoître par le caractère de la plus grande autorité^ puisqu'elle imposeroit à l'esprit de l'homme, à son cœur et à ses sens de nouveaux devoirs, et que l'homme ne doit une plus grande obéissance qu'à une autre autorité plus grande. Il n'existeroit donc point d'autorité visible égale à celle de cette société ; et en effet, d'après ce qu'on vient de dire , elle se composeroit de l'autorité du genre humain attestant les vérités primitives , et de l'autorité postérieure , qui attesteroit à la fois ces vérités et celles qui en sont le développement. Et de même que de ce développement connu avec certitude, on pourroit conclure rigoureusement l'existence de la société spirituelle perfectionnée , ainsi de l'existence certaine de cette société l'on doit conclure le développement de la vérité , seule cause possible de perfectionnement.
Tout, dans le choix d'une religion, se réduit donc à savoir s'il existe quelque part une autorité telle que nous l'avons définie; ou, en d'autres termes, s'il existe une société spirituelle et visible, qui déclare qu'elFe possède cette autorité. Nous disons premièrement une société visible , parce que tout témoignage est extérieur; nous disons, en second lieu, que ce témoignage prouveroit avec certitude l'autorité dont il s'agit , parce qu'il seroit l'expression de la raison la plus générale.
S'il n'existoit point de société qui eût ces caractères, la seule vraie religion seroit la religion tra-
EN MATIÈKE DE UELKilOX. 190
ditionnelle du genre humain, c'est-à-dire l'ensemble des dogmes et des préceptes consacrés par la tradition de tous les peuples, et originairement révélés de Dieu.
S'il existe une semblable société , la vraie religion est l'ensemble des dogmes et des préceptes conservés par la tradition dans cette société et perpétuellement manifestés par son témoignage. Ces préceptes et ces dogmes ne sont qu'un développement des dogmes et des préceptes qui forment la croyance générale du genre humain.
Tout homme que des circonstances quelconques mettroient dans l'impossibilité de connoître la société spirituelle développée ou perfectionnée ne seroit tenu d'obéir qu'à l'autorité connue de lui , ou à l'autorité du genre humain.
Tout homme qui pourroit connoître la société spirituelle développée ou perfectionnée seroit tenu d'obéir à son autorité, parce qu'elle seroit la plus grande autorité visible.
En un mot , l'homme est toujours obligé d'obéir à la plus grande autorité qu'il lui soit possible de connoître; parce que la raison est sa règle, et qu'une plus grande autorité n'est et ne peut être qu'une plus haute raison.
Il existe donc pour tous les hommes un moyen de discerner la vraie religion : seulement quelquesuns peuvent n'être pas à portée de la connoîtie d^ms toute sa perfection, ou d'en connoître tous les développemens.
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Ce moyen est universel; puisqu'il a son principe dans la nature de l'homme , qui partout croit au témoignage ou obéit à l'autorité.
Ce moyen est aisé, puisqu'à chaque instant l'homme en fait usage; que c'est par lui qu'il fixe ses jugemens et règle ses actions, en tout ce qui se rapporte à son existence présente.
Enfin, comme nous l'avons démontré, ce moyen est sûr, puisqu'il est la loi même de la certitude et de la vie.
Ici nous pouvons en appeler encore au témoignage universel. Fut-il jamais une religion qui ne reposât pas sur l'autorité? Tous les peuples n'ont-ils pas cru parce qu'on leur a dit : Croyez ; parce qu'on leur a parlé au nom d'une raison supérieure? Il n'en est point chez qui l'on ne retrouve les traditions primitives, donc ils ont obéi à l'autorité du genre humain. Il est vrai qu'un grand nombre d'entre eux , en conservant ces traditions, les ont plus ou moins altérées par les erreurs qu'ils y ont jointes ; mais ces erreurs mêmes ne se sont établies que par l'autorité, elles ne subsistent que par elle, ou par une fausse application de la règle, qui, mieux employée, les feroit reconnoître pour des inventions humaines , et ramèneroit les esprits à la vérité.
Ainsi les uns, confondant la société politique avec la société religieuse, ont reçu leurs croyances du pouvoir civil^ ou ont obéi à une autorité dépourvue de droit. Les autres, impatiens des devoirs que l'autorité générale de la société spirituelle imposoit à leur
raison et à leur cœur, se sont révoltés contre elle , et ont obéi à l'autorité particulière d'un ou de quelques hommes: mais toujours ils ont obéi^ et quiconque n'obéit à aucune autorité n'a point de religion, même fausse.
Le moyen général de discerner la véritable étant connu de tous les hommes ; quand ils s'égarent, c'est leur volonté seule qu'il en faut accuser. Distraits par les passions, dominés par l'orgueil, ou ils ne cherchent point la plus haute autorité, ou ils refusent de lui obéir. Indifférence ou rébellion, voilà leur crime; voilà, pour les êtres intelligens, les deux grandes causes de mort. Malheur à qui ferme l'oreille au témoignage ! malheur à qui se sépare de la société ! J^œ soli (l)î Au sortir du néant, elle nous redit cette parole que le premier homme entendit de la bouche du Créateur. Le temps s'ouvre pour recevoir la nouvelle intelligence, qui, d'un seul acte, prend possession du passé et de l'avenir. Elle croit, et la foi l'unit à la suprême raison; elle naît, et elle adore : car croire, c'est adorer. Entrant, si je l'ose dire, dans l'Etre infini , elle s'y nourrit de la vérité, en écoutant toujours, en obéissant toujours, et la vie éternelle n'est qu'une éternelle obéissance.
Assurés du moyen par lequel nous pouvons discerner la vraie religion, il nous sera maintenant facile de la découvrir ; sans discuter aucun dogme, il s'agit uniquement de savoir quelle est la société spirituelle et visible qui possède la plus grande autorité. Cette
(1) Eecles. IV, 10.
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société une fois reconnue, toute incertitude s'évanouit. Contester son témoignage, nier ce qu'elle atteste, c'est abjurer la raison ; désobéir à ses lois est un crime. En développant les conséquences du principe établi dans ce chapitre, nous prouverons donc :
1 ** Qu'avant Jésus-Christ il existoit une société spirituelle et visible, société universelle, mais purement domestique , qui conservoit le dépôt des vérités nécessaires, en sorte que la vraie religion se composoit des dogmes et des préceptes originairement révélés de Dieu et attestés par la tradition de toutes les familles et de tous les peuples; que cette rehgion, qu'on pouvoit dès lors facilement distinguer des erreurs particulières et des superstitions locales, reposoit évidemment sur la plus grande autorité , ou sur le témoignage du genre humain , manifestation permanente de la raison générale.
2*^ Que la rehgion primitive s'étant développée, selon l'attente universelle fondée sur des promesses divines, la société spirituelle s'est développée pareillement; que , perfectionnée dans sa constitution et dans ses lois, elle est devenue société publique; que depuis ce moment, ou depuis Jésus-Christ, la société chrétienne eut toujours incontestablement la plus grande autorité : d'où il suit que tout homme à portée de la connoîlre doit obéir à ses commandemens et croire à son témoignage, qui, à l'égard des traditions antiques , se confond avec le témoignage du genre humain, et n'est, sur le reste, que le témoignage de Dieu même.
3** Que parmi les diverses communions chrétiennes, le caractère essentiel de la plus grande autorité appartient visiblement à l'Église catholique; de sorte qu'en elle seule résident toutes les vérités nécessaires à Thomme , la connoissance complète des devoirs ou des lois de Fintelligence, la certitude, le salut, la vie.
Du principe de l'autorité on verra sortir, comme des conséquences rigoureuses , les preuves particulières du christianisme. Nous montrerons qu'on ne trouve qu'en lui toutes les marques de la vraie religion , de même qu'on ne trouve que dans l'Eglise catholique les marques distinctives de la société dépositaire de cette vraie religion. Ces marques, conditions nécessaires de la plus grande autorité, appartiennent également et à la doctrine chrétienne considérée en elle-même, et à l'Eglise qui la conserve et la perpétue par son invariable enseignement; chose naturelle, puisque ces marques ne sont au fond que les caractères inhérens à l'être même de Dieu, qui, dans so» immense unité et dans les rapports qu'il a voulu établir entre lui et ses créatures intelligentes, est toute la religion.
Après avoir ainsi démontré la vérité du christianisme ou de la rehgion catholique , nous répondrons à quelques objections sur la foi des simples , et sur l'intolérance de l'Eglise; objections souvent reproduites , et beaucoup plus souvent qu'il ne conviendroit dans un siècle qui se pique d'esprit philosophique.
Nous ferons voir ensuite , en résumant notre ar-
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gument principal, que le principe de l'autorité conduit nécessairement à la religion catholique , et que sa négation conduit au scepticisme absolu, sans que la raison puisse s'arrêter entre ces deux termes extrêmes.
Cela fait, il sera prouvé que l'indifférence en matière de religion est absurde dans ses motifs. Nous prouverons également qu'elle est funeste dans ses effets; ce qui complétera le développement du plan que nous nous étions proposé de remplir.
Que ceux dont la raison , fatiguée du doute , s'apsoupit dans une sécurité trompeuse, cherchent enfin la véritable paix, qui n'existe que dans la possession certaine de la vérité. Pauvres intelligences reléguées en des régions lointaines après avoir dissipé leur portion de l'héritage commun , elles fuient la société des autres intelligences, et s'endorment à l'écart près des êtres sans raison, dont elles voudroient, dans leur dénument, partager la pâture. Qu'elles se réveillent, et tournent les yeux vers la maison où elles naquirent; c'est là que sont leurs souvenirs, là qu'étoient leurs espérances : infortunées! elles ont tout perdu, mais elles peuvent tout recouvrer. Loin de la lumière et de la vie, n'ont-elles pas assez erré dans des ténèbres brûlantes ? A demi consumées , presque éteintes , qu'elles rentrent iiu sein de la famille, de l'éternelle société d'où elles sont sorties. Dieu les attend; que tardent-elles? En retrouvant leur père, elles jouiront d'un repos et d'un bonheur qu'elles ne connoissent plus.