‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 88 sur 89 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Que V autorité est le moyen général offert aux hommes four discerner la vraie religion , de sorte que la vraie religion est incontestablement celle qui repose sur la plus grande autorité visible,

La proposition énoncée dans le titre de ce chapitre est déjà prouvée : car, s'il existe une vraie religion ; qu'elle soit nécessaire à tous les hommes ; que l'on ne puisse la reconnoître que par un de ces trois moyens , le sentiment, le raisonnement et l'autorité ; que le sentiment et le raisonnement , loin de nous y conduire, nous en éloignent, lorsque chacun de nous est abandonné à la foiblesse de son jugement : il est évident , sans autre examen , que l'autorité est le moyen général que nous cherchions. Nous ne laisserons cependant pas de fortifier cette conclusion par des preuves directes et de nouvelles considérations.

En essayant de découvrir le fondement de la certitude, nous avons reconnu deux vérités importantes : la première , que tous les systèmes de philosophie aboutissent au doute absolu; la seconde, que le doute absolu est impossible à l'homme : en sorte que sa raison, quand il ne consulte qu'elle, le place dans un élat

contre nature , puisqu'elle le contraint de douter, et que la nature le force de croire.

Or croire n'est autre chose que déférer à un témoignage ou obéir à une autorité; et tout esprit, en effet, commence par obéir. Nous recevons le langage sur l'autorité de ceux qui nous parlent , et avec le langage nos premières idées ou les vérités nécessaires à notre conservation. Point de peuple chez lequel on ne retrouve ces vérités : au moment oii il tira l'homme du néant, Dieu les lui révéla, en se manifestant à lui par sa puissante parole ; et la vie intellectuelle, dont l'obéissance est la loi, n'est qu'une participation de la raison suprême, un plein consentement au témoignage que l'Etre infini a rendu de lui-même à sa créature (1).

(1) Un des plus forts esprits de l'antiquité, Tertullien, avoit clairement vu les vérités que nous développons ici : elles sont le fondement de la méthode par laquelle il combat les hérétiques dans son admirable ouvrage des Prescriptions, et qu'il emploie contre les païens mêmes dans le livre Du témoignage de l'âme, où il montre la conformité du Christianisme avec notre nature , par la conformité des croyances universelles avec les dogmes chrétiens. « Ces témoignages » de l'àme sont , dit-il , d'autant plus Vrais qu'ils sont plus simples , » d'autant plus simples qu'ils sont plus vulgaires , d'autant plus vul- » gaires qu'ils sont plus communs, d'autant plus communs qu'ils sont

» plus naturels, d'autant plus naturels qu'ils sont plus divins Le

» maître, c'est la nature; l'âme est le disciple. Tout ce que celle-là » enseigne, tout ce qu'apprend celle-ci, a été révélé de Dieu, le pre- » mier et le souverain Maître... Dieu est partout, et sa bonté est re- » connue partout ; le démon est partout, et partout on le maudit : on » invoque partout le jugement divin ; partout est la mort , et la con- » science de la mort, et le témoignage est partout : Hœc testimonia » animœ quanta vera, tanlô simplicia-, quanto simplicia, tantovul- » garia ; quanto vulgaria, tanto communia; quanto communia, tanto » naturalia; quanto naluralia , tanto divina.... Magistra natura, » anima discipula. Quidquid aut illa edocuit aut ista perdidicit, » à Deo traditum est, magistra scilicet ipsius magistrœ... Deus

188 ESSAI SUR l'indifférence

Toutes les intelligences créées s'animent aux rayons de l'intelligence éternelle. La raison divine , se communiquant par le moyen de la parole , est la cause de leur existence , et la foi en est le mode essentiel (1). Il suit de là que le principe de certitude et le principe de vie sont une même chose ; ce qui ne sauroit nous surprendre , puisque évidemment la certitude doit appartenir à la raison infinie qui renferme toute vérité, et que la vérité n'est que l'être (2). Qui reçoit l'être ou la vie, reçoit donc la vérité ; il la reçoit par le moyen de la parole ou du témoignage : le témoignage ou la parole sont donc le principe de notre raison, de notre être intellectuel (3); c'est par la parole que nous sommes , c'est par le témoignage que nous sommes certains d'être ou de posséder la vérité :

» ubique, et bonitas Dei ubiquè ; dœmonium ubique , et maledictio » dœmonii ubiquè : mors ubiquè, et conscientia mortis ubiquè, et » testimonium ubiquè. » De testimon. animae, lib. advers. gentes, » cap. V et VI.

(1) La foi, dit saint Augustin, est la santé de l'àme: Fides sanitas mentis.

(2) Le yrai, c'est ce qui est : le faux, c'est ce qui n'est pas. Bossuet, Traité de la connoissance de Dieu et de soi-même, pag. 76.

(3) La déclaration de ce que tous ayez dit éclaire : elle donne l'intelligence aux petits enfants : Declaratio sermonum tuorum illuminai, et intellectum dat parvulis ; Ps. il 8. Il faut donc une déclaration de la yérité, ou un témoignage , pour que l'intelligence naisse; ce qui fait dire à saint Augustin, avec cette sagacité et celte profondeur de jugement qui lui sont propres : « L'ordre naturel exige que » lorsque nous apprenons quelque chose , l'autorité précède la rai- » son : lYaturœ ordo sic se habet, ut quum aliquid discimus, ratio- » nem prœcedat auctoritas » De moribus Eccles. cathol., cap. 2.

Et encore : « Nous ne connoissons pas afin de croire , mais nous » croyons afin de connoître. — Ne cherchez point à comprendre pour » croire, mais croyez afin de comprendre. — La foi doit précéder » l'intelligence, afin que l'intelligence soit le prix de la foi. » Credi-

plus l'autorité ou la raison qui rend témoignage est générale , plus la certitude est grande ; et le témoignage sur lequel reposent les vérités primordiales qui constituent notre raison , notre vie , étant nécessairement le témoignage de l'auteur même de cette vie , c'est-à-dire de la plus haute autorité ou de la raison infinie, a une certitude absolue (1). On voit en outre que les idées premières, dont le langage, en ce qu'il a d'essentiel, est l'expression, ne sauroient se perdre sans que le langage lui-même se perdît, et sans que l'intelligence fût détruite. Privé de ces idées traditionnelles , rhomme tomberoit dans une impuissance absolue d'agir ou de penser, puisqu'il n'auroit plus en lui d'instrument pour agir, ni rien sur quoi il pût agir. Aussi , quand des circonstances particulières séparent quelques hommes des autres hommes , et que les vérités primitives s'obscurcissent, ou, comme parle admirablement l'Ecriture , diminuent (2) dans leur raison ; dépourvus en partie de ces élémens de toute pensée que la tradition seule conserve, ils n'ont qu'une langue extrêmement pauvre , et qu'un petit nombre d'idées secondaires. Tous les sauvages sont dans ce cas.

mus ut cognoscamus, non cognoscimus ut credamus. — Noliquœvere intelUgere ut credas; sed crede ut intelligas. — Fides débet prœcedere intcllcclum, ut sit inlellectus fidei prœmium. Id. Tract. XX in Joan. In Ps. CXVII, et in Is. f^id. et De liber, arbitr., lib. II, cap. 2, et Theodoret. De curand. grâce, affect. Id. Serrao de fide.

(1) Les pensées anciennes sont vraies; il est ainsi: cogitationes anliquas fidèles, amen. Is. XXV, 1. Votre parole est vérité : Sermo tuus Veritas est. Joan. XVII, 17.

(2) Diminulœ sunt veritales a filiis hominum. Ps. il.

190 ESSAI SUR l'indifférence

Combiner les notions qu'il reçut à l'origine , en tirer des conséquences , c'est à cela que se bornent les opérations de notre esprit. Et comme la raison humaine est faite pour la vérité , puisqu'elle ne vit que par elle ^ la raison générale ne sauroit errer ou se détruire elle-même ; autrement il y auroit en Dieu contradiction de volontés, ou défaut de puissance.

Il n'en est pas ainsi de la raison individuelle. En s'isolant, elle perd l'appui de la tradition. Incapable dès lors de remonter à son principe , elle ne voit en elle qu'un effet sans cause. Le doute l'envahit de toutes parts. Elle ne trouve en elle aucune certitude , parce qu'elle n'y trouve rien de nécessaire. Pouvant également être ou n'être pas, son existence lui devient un problème éternellement insoluble (1); car le témoignage est l'unique moyen par lequel il puisse être résolu, et elle ne sauroit se rendre à elle-même un témoignage infaillible ou certain. Et ceci nous aide à comprendre cette profonde parole de la souveraine raison, du Verbe éternel revêtu de notre nature : Si je me rends témoignage à moi-^même , mon témoignage nest pas vrai. Il y a un autre qui rend témoignage de moi (2). Par cela seul donc que la raison se sépare de la société , elle meurt ; elle viole la loi du témoignage ou de l'autorité, qui, pour les êtres intelligens, est la loi de la vie.

(1) Voyez le chap. XIII.

(2) Si ego ieslimonium perhibeo de me ipso, testimonium meum non est verum. Alius est qui testimonium perhibet de me. Joan., V, 31 et 32. Jésus-Christ parle ici comme homme , et verum est synonyme de cerlum.

Nulle loi n'est plus générale ; elle ne souffre aucune exception ; elle embrasse la durée entière de notre existence. Si l'homme, aveugle et corrompu, n'es-sayoit pas de s'y soustraire , ses magnifiques destinées s'accompliroient sans effort. En ce qui concerne la vie présente, il se résigne aisément à obéir à l'autorité, parce qu'avant tout il veut vivre, et qu'il aperçoit la mort après la désobéissance. Mais ce qui intéresse la vie éternelle, la vie de l'âme, ne le touche pas, à beaucoup près , autant. Comme il ignore ce que c'est que cette vie, qu'il n'en a pas le sentiment, il n'éprouve point la même horreur de sa privation ou de la mort éternelle. Porté naturellement à ne reconnoître aucun maître , il cherche en lui-même la loi de vérité, et la loi d'ordre, dont il a puisé la notion dans la société. Il la demande d'abord à sa raison, et sa raison lui répond : Que sais-je ? Il la demande ensuite au sentiment , et le sentiment ne lui répond point : car il n'a pas de langage ; ou si l'on prend pour une réponse le penchant qui entraîne vers certains objets, ou l'aversion qu'ils inspirent, la vérité et l'ordre deviennent aussi incertains, aussi variables que nos amours et nos haines. Ainsi l'homrtie , qui ne peut que penser et sentir, s'adresse tantôt à la raison par mépris pour le sentiment, tantôt au sentiment par mépris pour la raison. Il poursuit, haletant de désir, la vérité qui le fuit ; et quand il se croit près de l'atteindre, ses yeux s'obscurcissent, il chancelle , et ne trouve , dans une nuit profonde , que le doute pour appui.

L'orgueil, principe éternel de désobéissance ; l'or-

192 ESSAI SUR l'indifférence

gueil, toujours en révolte contre le pouvoir, est la première cause de ce grand désordre , par lequel l'homme, fixé en lui-même, demeure comme suspendu entre la lumière et les ténèbres, entre la vie et la mort. Il se persuade qu'on exige de lui le sacrifice de sa raison, en le pressant d'obéir à l'autorité; et tout au contraire , l'autorité n'étant que la raison générale manifestée par le lémoignagey il est souverainement raisonnable d'y déférer, puisque, même en laissant à part les considérations qui en démontrent l'infaillibilité, elle a au moins en sa faveur les présomptions les plus fortes. Si se soumettre à ces décisions étoit renoncer à la raison, l'homme ne feroit pas un acte qui ne fût déraisonnable : car toutes ses actions, comme être physique et comme membre de la société, supposent une pleine foi dans le témoignage, une obéissance complète à l'autorité ; et, sans chercher d'autre exemple, ce n'est pas à sa raison que l'homme doit le langage : il l'a reçu et il l'emploie tel qu'on le lui a donné ; et parler, c'est obéir.

Ainsi, partout l'autorité se découvre à nos regards ; elle anime et conserve l'univers qu'elle a créé. Sans elle, nulle existence, nulle vérité, nul ordre. Principe et règle de nos pensées, de nos affections, de nos devoirs , elle règne sur l'âme tout entière , qui vit uniquement de foi , et qui meurt à l'instant où elle cesse d'obéir. Et l'on ne doit pas s'en étonner, puisque l'empire de l'autorité n'est que l'empire de la raison manifestée par la parole. Qui ne l'a pas entendue ne sait rien, ne connoît rien. L'intelligence n'a point

(l'autre fondement, la certitude n'a point, ne sauroit avoir d'autre base que ce grand témoignage originairement rendu par Dieu même , raison universelle , immuable, infinie.

On ne peut donc trouver ailleurs la certitude de la religion , et Bossuet insiste sur cette vérité dans les termes les plus forts. « Je dis qu'il n'y eut jamais » aucun temps où il n'y ait eu sur la terre une auto- » rite visible et parlante à qui il faille céder. . . Je dis » qu'il faut un moyen extérieur de se résoudre sur » les doutes, et que ce moyen soit certain (1). »

En d'autres mots, il faut que la religion soit certaine. Or comment l'homme , qui ne peut acquérir par sa seule raison, par son jugement individuel, la certitude d'aucune connoissance , même la plus simple, trouveroit-il dans cette même raison la certitude des dogmes les plus élevés, des mystères les plus incompréhensibles ; mystères dont il n'a nulle idée avant qu'on les lui révèle, et qu'il ne connoît que par l'enseignement de l'autorité qui lui commande de les croire?

Mais la religion n'est pas seulement un ensemble de connoissances; elle est encore, elle est principalement une loi, puisqu'elle renferme toute vérité et tout ordre, ou tout ce qui doit régler la raison, le cœur et les actions de l'homme, tout ce qu'il doit croire et pratiquer. Or point de loi sans autorité : ces deux idées sont corrélatives. Donc la religion repose nécessairement

(1) Conférence avecM. Claude; OEuvres de Bossuet, toraeXXIII, pag. 294 et 295 , édit. de Versailles.

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