VI PRÉFACE
les opinions, et celles même qu'on défend avec le plus de chaleur. On vit dans une sorte de scepticisme pratique, comme s'il n'existoit rien de vrai, ni rien de faux, ou qu'il fût impossible de les discerner. Après avoir tout soumis au raisonnement, fatigué de ses vaines promesses, on a perdu la confiance qu'on avoi* en lui. Sur quelque objet que ce soit, la discussion n'est qu'un jeu de l'esprit, ou un calcul des passions. On ne parle plus pour convaincre ; on n'écoute plus pour s'éclairer, mais pour répondre, ou pour passer le temps. Répandez une vive lumière sur un sujet quelconque, on dira : Cela peut se soutenir. Voilà le plus grand triomphe auquel la logique et l'éloquence puissent prétendre aujourd'hui , et elles le partagent avec le sophisme. Les preuves ne prouvent plus , elles étonnent ; les esprits les sentent sans y acquiescer. Une chose dont ils doutoient d'abord parce qu'elle leur paroissoit obscure, ils en doutent ensuite parce qu'ils présument qu'avec le temps elle leur paroîtra moins claire : il n'existe pour eux que des apparences.
ÉFACE. VII
Celte disposition sceptique, ils la portent principalement dans la religion. Ce ne sont plus ces efforts du raisonnement contre le christianisme, ces argumentations hautaines du dernier siècle. Je ne crois pas, je ne puis croire, voilà maintenant le mot avec lequel on répond à tout, l'unique difficulté, Tunique objection , et l'on ne trouve partout que le doute à combattre.il règne au fond des âmes, il y étouffe l'espérance , le désir même de connoître la vérité ; et combien n'avons - nous pas vu d'infortunés de tout âge et de toute condition , l'emporter jusque dans le tombeau!
Frappé des ravages que fait chaque jour cette funeste maladie , nous en avons cherché la cause , et nous avons cru la découvrir dans la philosophie qui , rendant la raison de chaque homme seule juge de ce qu'il doit croire, ne donne aucune base solide à ses croyances, ni aucune règle sûre à ses jugemens; et nous montrons en effet, dans le deuxième volume de VEssai et dans notre Défense , que cette philosophie a toujours