‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 5)Chapitre 26 sur 57 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Danger de la philosophie qui place dans la raison de r homme individuel le principe de cerlilude.

On vient de voir que ces philosophes qui, toute foi mise à part^ comme s'exprime Pascal, cherchent, dans leur raison seule, une première vérité certaine pour servir de base à l'édifice de leurs connoissances, ne peuvent pas même, de leur aveu, parvenir à la certitude de leur existence , et qu'en ne voulant rien admettre sans preuve rationnelle ils se mettent dans l'impuissance absolue de rien prouver. Ce seroit déjà certes assez pour abandonner une philosophie tellement sceptique par son essence, que quiconque la suivroit rigoureusement douteroit de son être même"^;

* Parce que, avec cette philosophie, on étoit croyant sous Louis XIV, il ne faut pas s'imaginer qu'elle soit étrangère au scepticisme moderne. On ne tire pas d'abord toutes les conséquences d'un principe , surtout quand il est très général , et que ces conséquences sont opposées à une foi reçue auparayant. C'est ce qui explique comment les protestans conservèrent une partie des croyances chrétiennes , qui néanmoins ont toujours été s'affoiblissant parmi eux. Une personne très respectable , encore vivante , nous a raconté que , dans sa jeunesse , elle avoit eu des liaisons avec Diderot, dont elle admiroit alors la philosophie. Un jour elle lui dit « Mon- » sieur Diderot, vous et vos amis vous devez être bien contens du » progrès que font vos doctrines. — Contens , monsieur ! étonnés , » répondit l'encyclopédiste. Quand nouis avons commencé, nous

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une philosophie si opposée à la nature de l'homme , qu'il lui faudroit, pour être conséquent, renoncer à toute croyance , en sorte que soit qu'il affirme , soit qu'il nie , soit qu'il parle, soit qu'il agisse, il contredit ouvertement les maximes qui doivent, à ce qu'il prétend, régler sa raison. Ce n'est pas tout cependant, et l'on n'auroit qu'une idée très imparfaite du danger de cette philosophie, si l'on n'observoit pas qu'elle renferme encore un autre principe d'erreur et de scepticisme plus funeste même que le premier , parce qu'il flatte davantage l'orgueil et l'esprit d'indépendance.

Montrons d'abord en quoi consiste ce principe de scepticisme , nous ferons voir ensuite comment il devient une cause d'erreur.

Supposons que les dogmatistes soient enfin parvenus à trouver cette première vérité certaine qu^ils cherchent, ou que, ne pouvant réussir à s'assurer de sa certitude, ils conviennent d'admettre sans preuves certains axiomes ou certaines notions pour servir de bases à leurs raisonnemens; ils ne sont guère avancés pour cela : car, à moins de soutenir qu'il est impossible que l'homme se trompe dans Tusage qu'il fait de sa raison , ce qui seroit dire que les contradictoires

» n'avions d'autre dessein que d'argumenter comme on argumente » dans l'école. On disoit cela est prouvé ; nous avons dit examinons, » et cela est devenu ce que vous voyez. » Que Diderot fût sincère ou non , ses paroles n'en sont pas moins remarquables ; car s'il n'a pas dit ce qu'il vouloit faire , il a dit certainement ce qu'il a fait. Il a cherché , par la méthode philosophique , la vérité de toutes choses; et cela est devenu ce que nous voyons.

sont également vrais, ou détruire par une autre voie toute vérité et toute certitude , il faut qu'ils donnent à chaque homme une règle infaillible de ses jugemens, ou un moyen certain de reconnoître s'ils ont bien ou mal appliqué le principe d'où l'on est convenu de partir ; autrement l'on ne pourroit encore rien affirmer raisonnablement, puisqu'on n'auroit aucune assurance d'avoir bien raisonné. Voyons donc si les philosophes dont nous parlons donnent cette règle , s'ils la donnent comme infaillible , et s'ils sont d'accord entre eux sur cela.

Pour commencer par Descartes , on a vu qu'après s'être entièrement isolé de tous les autres êtres intelligens , la première chose dont il tâche de s'assurer est son existence, et que sa première proposition est celle-ci : Je pense j, donc je suis. On a vu encore que, de son aveu, cette proposition seroit incertaine si Dieu n'existoit pas , ou s'il pouvoit être trompeur. Sa certitude dépend encore de celle des idées qu'elle renferme , et que Descartes n'essaie pas de prouver. «Lorsque j'ai dit (ce sont ses paroles) que cette » proposition : Je pense ^ donc je siiis^ est la pre- » mière et la plus certaine qui se présente à ce- » lui qui conduit ses pensées par ordre, je n'ai pas » pour cela nié qu'il ne fallût savoir auparavant ce » que c'est que pensée , certitude , existence , et que » pour penser^ il faut être y et autres choses semblables; » mais à cause que ce sont des notions si simples, que » d'elles-mêmes elles ne nous font avoir la connois- » sance d'aucune chose qui existe , je n'ai pas jugé

>) qu'elles dussent être mises ici en compte (1). »

Pour que la fameuse proposition de Descartes soit certaine , c'est-à-dire , pour qu'il soit assuré de son existence , il est donc obligé de supposer trois choses :

1*^ Que Dieu existe , et qu'il ne peut ni ne veut le tromper ;

2"" Que toutes ses premières notions sont vraies , ce qui est précisément la question ;

3*^ Enfin son existence même , puisque, pour penser^ il faut être^ et que, par conséquent, dire je pense ^ c'est affirmer que l'on est.

Toute cette philosophie n'est donc qu'une éternelle complication de cercles vicieux. Mais venons à la règle générale que Descartes déduit de son premier principe, et qui est, selon lui, le crùerïum ou la marque de la vérité : Tout ce que je perçois clairement et distinctement est vrai. Leibnitz observe avec raison qu'elle a besoin d'une nouvelle marque pour faire discerner ce qui est clair et distinct (2) : car jamais les hommes ne se trompent que parce qu'ils croient avoir une perception claire et distincte de ce qu'ils pensent; autrement ce ne seroit plus l'erreur, ce seroit le doute ^ vu que F essence de la méprise consiste à la méconnoître (3). Comment donc saurons-nous que nous nous méprenons? Comment discernerons-nous

(1) Les principes delà philosophie de R. Descartes ^traid. en françois par un de ses amis , n. X, pag. 8.

(2) Remarques sur le livre de l'Origine du mal. Oper theolog.y tom. I , pag. 438.

(.3) Pascal, loc. cit. supr. p. 61 el suiv.

avec certitude nos perceptions véritablement claires et distinctes de celles que nous croyons faussement avoir ces caractères? Qu est-ce que distinct? Qu'est-ce que clair? Descartes nous l'apprendra-t-il ? « La » connoissance sur laquelle on veut établir un juge^ >i ment indubitable doit être, dit-il, non seulement » claire, mais aussi distincte. J'appelle claire cplle » qui est présente et manifeste à un esprit attentif; » de même que nous disons voir clairement les objets, » lorsque, étant présens, ils agissent assez fort, et » que nos yeux sont disposés à les regarder; et dis- » tincte celle qui est tellement précise et différente de » toutes les autres , qu'elle ne comprend en soi qtie » ce qui paroît manifestement à celui qui la considère » comme il faut (i). »

Si Descartes avoit dit, J'appelle clair ce qui est elair y et distinct ce qui est distinct, il se seroit exprimé un peu plus clairement et distinctement. Quelle pitié de voir un si grand génie contraint, par un système faux , de balbutier des paroles sans aucun sens, et s'enfoncer de plus en plus dans l'obscurité, pour avoir voulu trouver en lui-même la lumière !

Nous ne sommes pas au bout, et sa règle a bien d'autres inconvéniens. Au fond, puisqu'il ne peut donner aucune marque certaine pour discerner ce qui est réellement clair et distinct, son critérium se réduit à ceci : Tout ce dont il nous est impossible de douter, ou tout ce que nous croyons fortement être vrai^ est

(1) Les principes ie la philosophie , n. 45, pag. 34.

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vrai; et par conséquent tout ce que nous croyons fortement être faux, est faux.

Ecoutons maintenant Pascal. Après avoir parlé de certaines vérités qui sont les fondemens et les principes de la géométrie^ il ajoute : (( Il n'y a point de connois- » sance naturelle dans l'homme qui précède celles-là » et qui les surpasse en clarté. Néanmoins , afin qu'il » y ait exemple de tout, on trouve des esprits excel- » lens en toutes autres choses , que ces infinités c/io- » quenty et qui ne peuvent j, en aucune sorte j, y consen- » tirÇi). »

Voilà donc des esprits excellens pour qui la géométrie n'est pas vraie , et qui ne doivent pas y croire , selon la règle de Descartes. Mais c'est peu de chose encore , près de ce qu'il dit de lui-même ; car il avoue qu'îï y a des personnes qui ^ en toute leur vie ^ n aperçoivent rien comme il faut pour en bien juger (2) , par conséquent des personnes qui , en toute leur vie , ne pourront jamais être certaines de rien. Comment Descartes ne s'est-il pas aperçu que cet aveu détruit complètement sa règle et toute sa philosophie de l'homme isolé? Car qui nous assure que nous ne sommes pas une de ces personnes , qui^ en toute leur vie y n aperçoivent rien comme il faut pour en bien juger? Toutes les raisons prises en nous-mêmes par lesquelles nous pourrions nous persuader le contraire ne prouvent absolument rien , puisqu'il faudroit au-

(1) Pensées de Pascal, iom. I , pag. 165.

(2) Les principes de la philosophie, n. 45, pag. 34.

EN MAflÈllE DE KELIGIOA. Si

paravant que nous fussions sûrs que nous apercevons quelque chose comme il faut pour en bien juger. Ainsi, nous tombons de nouveau , et par la règle même de Descartes, dans le scepticisme absolu.

Nous avons montré qu'elle se réduit à cet axiome : Tout ce que je crois fortement être vrai est vrai. Mais quelle croyance plus forte que celle des fous sur le point de leur folie *? Outre les autres motifs qui peuvent rendre incertaine la croyance la plus invincible, elle ne prouve donc nullement la vérité de ce qu'on croit, à moins d'être sûr qu'on n'est pas fou. Or quelle preuve chacun de nous a-t-il qu'il n'est pas fou, si ce n'est le témoignage des autres hommes; l'impuissance de reconnoître qu'on est fou étant précisément le caractère de la folie?

La marque de la vérité que donne Descartes, ou sa règle générale , est donc :

l*" Incertaine, puisqu'il ne la prouve pas;

2^* Insuffisante, puisqu'elle a besoin d'une nouvelle marque ;

S*' Fausse , puisqu'elle tend à consacrer tous les rêves de la folie , et même toutes les illusions de l'erreur ; car plus l'erreur seroit profonde, plus elle auroit le caractère de la vérité, confondue, selon cette règle, avec l'erreur invincible.

Malebr anche ne s'éloigne pas , sur ce point , de Descartes. Il pense comme lui que le sentiment inr térieur de l'évidence doit être la règle de nos juge-

* Les fanatiques sont à cet égard dans le même cas que les fous.

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