‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 5)Chapitre 27 sur 57 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

82 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE

mens ; et voici en conséquence le principe qu'il établit ; (( On ne doit jamais donner de consentement en- » lier qu'aux propositions qui paroissent si évidemment » vraies , quon ne puisse le leur refuser sans sentir une » peine intérieure et des reproches secrets de la raison; » c'est-à-dire sans que l'on connoisse clairement » qu'on feroit mauvais usage de sa liberté si l'on ne » vouloit pas consentir , ou si l'on vouloit étendre » son pouvoir sur des choses sur lesquelles elle n'en )) a plus (1). »

Essayez de réduire ces paroles de Màlebranche à une proposition précise , vous ne trouverez que ceci : )) Voulez-vous éviter Terreur , ne consentez jamais » qu'à la vérité. Mais qu'est-ce que la vérité? C'est » ce qui vous paroît évidemment vrai. » Toujours la même incertitude , la même insuffisance , la même fausseté.

Après avoir avoué que « celui qui fourniroit un » autre critérium auroit trouvé quelque chose de )) fort utile au genre humain , » Leibnitz dit : « J'ai » tâché d'expliquer ce critérium dans un petit dis- » cours sur la vérité et sur les idées , pubhé en 1 684 ; » et quoique je ne me vante point d'y avoir donné » une nouvelle découverte ^ j'espère avoir développé » des choses qui n'étoient connues que confusément. » Je distingue entre les vérités de fait et les vérités » de raison. Les vérités de fait ne peuvent être véri- » fiées que par leur confrontation avec les vérités de

(1) Heeherche de la vérité , Uv. I , cbap. n , n. 4 , tom. I , pag. 20.

EiN AIATIÈIIE DE RELIGION. 83

» raison, et par leur réduction aux perceptions immé- » diates qui sont en nous, et dont saint Augustin et » M. Descartes ont fort bien reconnu qu'on ne sau- » roit douter ; c'est-à-dire nous ne saurions douter » que nous pensons , et même que nous pensons telles » ou telles choses. Mais pour juger si nos apparitions » internes ont quelque réalité dans les choses, et )) pour passer des pensées aux objets, mon sentiment » est qu'il faut considérer si nos perceptions sont bien » liées entre elles et avec d'autres que nous avons )) eues , en sorte que les vérités de mathématiques et » autres vérités de raison y aient lieu ; en ce cas on » doit les tenir pour réelles, et je crois que c'est » l'unique moyen de les distinguer des imaginations, » des songes et des visions. Ainsi la vérité des choses » hors de nous ne sauroit être reconnue que par la » liaison des phénomènes. Le critérium des vérités » de raison ou qui viennent des conceptions y consiste » dans un usage exact des règles de la logique (1). x Pour ce qui est de la certitude des vérités de fait, Leibnitz suppose sans aucunes preuves que nous ne pouvons pas rêver pendant soixante ans comme nous rêvons pendant quelques heures, et que des imagina^" tions y des songes ne sauroient être liés entre eux comme des perceptions réelles. De plus : il ne nous donne aucune règle infaillible au moyen de laquelle nous puissions nous assurer pleinement qu'en effet

(1) Remarques sur le livre de lT)vigine du mal. Oper. theolag., tom. I , pag. 438 , 439.

84 DÉIE^SE DE l'essai SUll Ll^DJFFÉr.ËJNCE

nos perceptions sont bien liées entre elles et avec d'autres que nous avons cueSj, en sorte que les vérités de mathématiques et autres vérités de raison^ aient lieu. Et quant à ces vérités de raison, de la certitude desquelles dépend la certitude des vérités de fait^ Leibnitz suppose encore , et toujours sans preuves , que nos premières notions , ou nos perceptions immédiates , sont vraies , ainsi que les règles de la logique , et il n'essaie même pas de nous apprendre comment nous serons certains que nous en avons fait un usaqe exact.

Au reste , pour ne pas choquer trop ouvertement les autres philosophes, il auroit dû nous dire de quelle logique il entend parler. Quant à celle de l'école , les auteurs ^^X Art de penser nous préviennent ingénument qu'i/ 2/ a sujet de douter si elle est aussi utile quon l'imagine (1); ce qui n'indique pas, ce semble, qu'ils fussent disposés à la reconnoître pour le critérium des vérités de raison : et cette répugnance ne leur est pas particulière, car, au jugement de Malebr anche, les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de r esprit j, que pour l'augmenter (2).

Bacon s'accorde en cela parfaitement avec Malebranche. i< Dans la logique ordinaire , dit-il, on ne » traite guère que du syllogisme... Pour nous, nous » rejetons la démonstration par le syllogisme, parce » qu'elle est pleine de confusion, et qu'elle laisse, pour

(1) Logique de Port-Royal, IIP partie : Du raisonnement.

(2) Recherche d« la vérité , liv. III, part, i, chap. m, n. 4, tom, II , pag. 39,

» ainsi dire , la nature échapper de nos mains. Car

» quoique personne ne puisse douter que les choses

» qui conviennent avec un moyen terme, conviennent

» entre elles (ce qui est d'une certitude presque ma-

» thématique); néanmoins il y a cette cause d'erreur,

» que le syllogisme se compose de propositions , les

» propositions de mots, et les mots sont les signes des

» notions. C'est pourquoi si les notions même de

» l'esprit (qui sont comme l'âme des mots, et la hase

» de tout cet édifice) sont mal et témérairement ahs-

» traites des choses, si elles sont vagues, si elles ne

» sont ni assez définies ni assez circonscrites , enfin

» si elles sont vicieuses de quelque manière que ce

» soit, tout s'écroule. Nous rejetons donc le syllo-

» gisme, non seulement quant aux principes, ce que

» tout le monde fait, mais encore quant aux propo-

>i sitions médiates qu'il en tire et qu'il enfante comme

» il peut...; et nous le laissons, ainsi que les autres

» démonstrations de même sorte , si fameuses et si

» vantées, exercer sa juridiction dans les arts popu-

» laires, et qui dépendent de l'opinion (1). »

(IJ « In logica vulgari opéra fere unirersa circa syllogismura » consumiUir... Al nos demonstrationem per syllogisimim rejicimus, » qiiod confusins agat, et naturam emiltat e raanibus. Tamelsi » enira nemini dubium esse possit , quin , quaB in medio termine » conveniunt , ea et inter se conyeniant (qiiod est mathematicaî cii- » jusdam certitudinis) ; nihilominus hoc subest fraudis , quod syllo- » gismus ex proposilionibus constet , propositiones ex verbis, verba » autem notionura tesser» et signa sint. Itaque si notiones ipsae » mentis (quae verborum quasi anima sunt , et totius hujusmodi » structmae ac fabricœ basis) maie ac temere a rébus abstractae , et » yaga?, nec satis definitae et circurnscriptae , denique multis modis

86 DÉFENSE DE l/ ESSAI SUR î/iNDÎFFÉRENCE

Nous croyons que Bacon exagère les inconvéniens de la logique reçue. Mais au moins Descartes la défendra contre des préventions si fâcheuses. On en va juger; voici ce qu'il dit : « La logique de l'école » n'est, à proprement parler, qu'une dialectique, qui » enseigne les moyens de faire entendre à autrui les » choses qu'on sait, ou même aussi de dire sans ju- » gement plusieurs choses touchant celles qu'on ne )) sait pas ; et ainsi elle corrompt le hon sens plutôt » qu'elle ne l'augmente (1). »

Leibnitz , Descartes , illustres philosophes , dans quelles perplexités vous me jetez ! Je cherche un criieriumy une marque certaine de la vérité, une règle infaillible pour m'assurer que je la possède : l'un de vous me dit : a Ce critérium consiste dans un usage » exact des règles de la logique ; » et l'autre m'assure que cette logique n'est propre qu'à corrompre le hon sens. Qui croirai-je de vous deux? que ferai-je? Si j'ai recours à la logique , je renonce au hon sens , dit l'un; si je refuse son secours, je renonce à la vérité, dit l'autre. Hélas ! dans cette alternative, le plus sage ne seroit-il point de renoncer à la philosophie?

Quoiqu'il soit clair que Leibnitz parle de la logi-

» Tiliosae fuerint , omnia ruunt. Rejicimus igitur syllogismum ; ne- » que id solum quoad principia (ad quœ nec illi eum adhibent), sed )» etiam quoad proposiliones médias: quas educit sane atque parlu-

» rit utcumque syllogismus Quamvis igitur relinquamus syllo-

» gismo, et hujusmodi demonstrationibus faraosis et jactatis, juris- » dictionem in artes populares et opinabiles , » etc. îyovum Organum Scientiarum ; Distrib. oper., pag. 5 et 6. (1) Les principes de îa philomphie de René Pescartes , préface.

que (le Técole ; si néanmoins l'on veut prendre ce mot dans un sens plus général , sans le limiter à aucune méthode particulière de raisonnement , cela ne diminuera pas beaucoup notre embarras. En effet, de quoi s'agit-il ? De savoir comment l'homme , considéré individuellement, peut s'assurer de la vérité et se préserver de l'erreur ; de trouver un fondement certain de nos connoissances , et une règle infaillible de nos jugemens. Or que dit Leibnitz? « Suppo- )) sez que vos idées premières , \os perceptions immé^ » diates sont vraies , voilà le fondement de vos con- » noissances ; raisonner bien sur ces perceptions , » voilà la règle de vos jugemens. » Et c'est comme s'il disoit : « Vous cherchez la certitude que vos no- » tions premières ne sont pas fausses , supposez » qu'elles sont vraies; vous cherchez un moyen sûr » d'empêcher que votre raison ne s'égare , ne vous » trompez jamais. » J'avoue que cette règle est infaillible ; mais je ne vois pas clairement et distinctement en quoi elle me servira pour discerner avec certitude les cas où je me trompe, de ceux où je ne me trompe point. Voilà toute la question, et elle reste entière, même après les efforts que Descartes, Malebranche et Leibnitz ont fait pour la résoudre.

D'Aguesseau n'est pas plus heureux, (c Je sens » comme vous et comme Horace , écrivoit-il à Tun » de ses amis, que maxima pars hominum decipmiir » specie reclï^ et il pourroit dire aussi bien spede vert, » Il n'y a point d'homme qui n'en ait fait de tristes » expériences , sans être obligé de recourir à des

)) exemples. Mais nos méprises et nos erreurs, tou-

» jours fondées sur un défaut d'attention suffisante

» et méthodique , n'empêchent pas qu'il ne soit tou-

» jours vrai que l'évidence parfaite ne sauroit nous

)) tromper "^ ; il faut toujours distinguer en cette ma-

» tlère la majeure et la mineure du raisonnement.

» L'évidence véritahle ne sauroit nous induire en er-

» reur; voilà la majeure, dont les preuves paroissent

» incontestahles. Or je vois clairement et évidemment

» telle et telle proposition ; voilà la mineure , et c'est

» la seule sur laquelle nos doutes peuvent tomber.

» Mais cette mineure, souvent disputahle^ ne regarde

» que le fait actuel de l'évidence dans une découverte

» particulière. Le droit de l'évidence en général, si je

)) puis parler ainsi, subsiste dans son entier. Malheur à

» celui qui l'applique mal, et qui se hâte de dire qu'il

» voit, quand il ne voit pas encore.

:» L'évidence ri est le caractère certain de la vérité, »qu autant quil est évident qiion a pris toutes les

» précautions possibles pour chercher V évidence par

^ Entend-on, comme il le semble, ^at évidence parfaite une perception conforme à son objet ou à la vérité ; alors il est aussi certain que l'évidence parfaite ne sauroit nous tromper, qu'il est certain que la yérité ne sauroit être fausse. Mais cela ne fait rien à la question , qui est précisément de savoir s'il existe une semblable évidence, et comment on la reconnoît avec cerlitude. Entend-on par évidence parfaite une perception telle que , dans aucune position et dans aucun cas , on ne puisse s'empêclier d'y acquiescer ; la question alors est de savoir : 1" si cette impuissance de ne pas accjuiescer est une preuve certaine que la perception est conforme à la vérité; 2» s'il y a un moyen de s'assurer avec certitude que, dans aucune position ot dans aucun ca^.. on no pourroit s'empèrhor d'y acquiescer.

» r évidence même; cest-à-dïre que V évidence des moyens » doit produire l'évidence de la fin et de la conclusion >î qui en résulte (1). »

De tout ce discours, ce qu'on peut conclure c'est que y ainsi que Descartes , d'Aguesseau attache la certitude à l'évidence ou aux perceptions claires et distinctes; mais de telle sorte néanmoins que pour reconnoître la réritable évidence , une autre évidence est nécessaire. En d'autres termes, pour être certain d'une chose il faut auparavant être certain d'une autre chose. Ce n'est pas résoudre la difficulté, c'est la reculer. Car comment nous assurerons-nous de la certitude de cette autre chose? D'Aguesseau fait ici précisément comme ces Indiens qui ne comprenant point que la terre se soutienne sans appui dans l'espace, imaginent qu'elle est portée par un éléphant, et l'éléphant par une tortue , et puis ne s'embarrassent pas de ce qui porte la tortue elle-même.

Il est à remarquer , aureste , que malgré toutes ces règles de certitude inventées par les philosophes, la nature les force sans cesse de recourir à une règle plus générale , plus sûre , et dont ils tâchent vainement de s'affranchir; en un mot, à l'autorité. Leihnitz r econnoît qu'// faut un juge de controverse en mathématiques aussi hienqu'enthéologie (2) ; et Descartes lui-

{i)OEuvres du chancelier d'Aguesseau, tora. XII, pag. 226,227.

(2) C'est dans une lettre adressée au sayant Molanus , que Leibiiitz fait cet aveu. Voici le passage entier : « Je croyois fermement »> Monsieur, que ma dernière lettre seroit capable de faire voir à » M. Eckardus en quoi consiste l'imperfection de la méthode dont » il s'est servi. Mais j'ai appri<; plusieurs choses par celte dispute,

90 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE

même voulant prouver que ses principes sont clairs, se fonde, en premier lieu, sur ce qu'il lui est impossible d'en douter : preuve qui ne prouve rien , comme on l'a vu. Il ajoute ensuite : « La seconde raison » qui prouve la clarté des principes est qu'ils ont été » connus de tout temps , et même reçus pour vrais et )} indubitables par tous les hommes (i). »

En résumé, nous avons fait voir que la philosophie dogmatiste ne donne à l'homme aucune règle infaillible de ses jugemens; d'où il suit qu'il ne peut jamais être certain de leur vérité, ni dès-lors rien affirmer, sans se mettre par là même en contradiction avec une philosophie qui n'admet comme vrai que ce qui est démontré à la raison. Tout cartésien est donc ou sceptique , ou inconséquent. Il reste à faire voir comment ce principe de scepticisme devient une cause d'erreur.

Le doute est pénible à l'homme , et si opposé à sa nature, qu'il n'y eut jamais, comme l'observe Pascal, de pyrrhonien effectif et parfait. Il a beau s'armer contre toutes les croyances, elles le subjuguent malgré lui; et son intelligence, qui s'éteindroit s'il pouvoit arriver à un doute universel , se conserve par la foi naturelle : foi indestructible, qui triomphe de tous les efforts d'une raison égarée par l'orgueil.

Mais cet orgueil , qui cède si difficilement Tempirè, veut au moins que , forcé de croire , l'homme demeure

» et entre autres celle-ci que je ne croyois pas: c'est qu'il faut un » juge de controverse en mathématiques aussi bien qu'en théo- » logie. »

(1) Les principes de la philosophie , etc., préface.

juge de la vérité; et il n'est point de philosophie qui ne suppose que chaque esprit se suffit à soi-même , et doit trourer en soi la règle du vrai. Abandonné dès-lors à ses ténèbres à sa foiblesse , sans que nul ait le droit de le redresser , il se comtemple et s'admire dans sa triste indépendance. Sans guide comme sans maître, il s'avance dans les régions intellectuelles, prononçant en dernier ressort sur tout ce qu'il rencontre, et se créant à lui-même les lois qui le doivent régir, ou plutôt ne reconnoissant de loi, de certitude , de vérité , que ses pensées du moment et ses fugitives perceptions.

Considérez de quelle manière l'erreur naît et se conserve. Qu'est-elle d'abord? le jugement d'un homme qui croit en soi ; l'acquiescement de l'esprit à ce qui lui paroît vrai, sans s'être assuré qu'il paroît également vrai à d'autres esprits. Qu'est-elle ensuite, quand l'opposition devroit au moins produire une juste et salutaire défiance? l'obstination à en croire sa raison , de préférence aune raison plus générale. Il n'existetoit nulle erreur dans le monde , si , toujours persuadé de la foiblesse de son jugement , l'homme n'acquiesçoit jamais complètement à son seul témoignage, et ne refusoit point de rectifier ses pensées sur celles d'autrui , avec une confiance proportionnée à l'autorité qui les contredit.

Les fausses opinions , les fausses religions , ne se sont établies et perpétuées que par une semblable révolte contre l'autorité générale; que parce qu'un homme premièrement, et ensuite d'autres hommes,

92 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE

ont préféré leur raison particulière à la raison de tous, à la raison du genre humain dans les choses humaines , et à la raison de Dieu dans les choses divines. Qu'estce qu'un hérétique ? C'est un homme qui se sépare de la société chrétienne , de l'Eglise , et renonce à la foi commune. Qu'est-ce qu'un déiste, un athée ? C'est un homme qui se sépare de la société humaine , et renonce au sens commun. Mais si chacun de ces hommes a en soi une règle infaillihle de ses jugemens, si vous leur dites que c'est leur raison particulière qui doit déterminer leurs croyances , de quel droit prétendrez vous qu'ils ont mal jugé? de quel droit les condamnerez-vous? de quel droit exigerez-vous qu'ils soumettent leur raison à d'autres raisons qui ne sont pas plus infaillibles que la leur? Soyez au moins conséquens. Ou ils sont juges de la vérité , ou ils ne le sont point : s'ils sont juges de la vérité au même titre que vous et que tout autre homme, ni vous ni aucun autre homme ne peut leur faire une obligation de déférer à son jugement; s'ils ne sont pas juges de la vérité en dernier ressort , dites-le donc nettement , et renoncez à votre philosophie individuelle, pour revenir à la philosophie du genre humain , au sens commun.

La règle des cartésiens étant admise , nul n'a le droit de dire absolument , ceci est vrai ^ cela est faux; mais seulement, ceci est vrai, cela est faux mais jpowr moi : car un autre peut très bien juger faux ce que noys jugeons vrai, et réciproquement. Or, en ce ca3, il n'y a pas de motif pour que mon jugement

EN 31\T1ÈKE DE KELIGIOA. 93

prévale sur celui d'aulrui , ni celui d'autrui sur le mien ; il n'y en a pas non plus qui doive m'empêcher d'affirmer comme vrai ce qui me paroît vrai , dès qu'on ne reconnoît point de tribunal au-dessus de la raison particulière. J'affirmerai donc , si je suis conséquent, la vérité de mon jugement; un autre affirmera de même la vérité d'un jugement contraire ; et l'on aura autant de vérités que de têtes; c'est-àdire qu'en toutes choses tout sera vrai et tout sera faux, comme tout est faux et tout est vrai en religion pour les hérétiques, qui, rejetant l'autorité de l'Église, ne reconnoissent d'autre règle que leur raison, ou l'Ecriture interprétée par leur raison.

Si, pour sortir de cet embarras, on a recours au consentement commun ou à l'autorité de la raison humaine, de deux choses l'une : ou l'on restera personnellement juge de ce qu'elle prononce, et alors on retombe dans les mêmes inconvéniens ; ou il faudra obéir à ses décisions, et croire sur son témoignage , que Von 'perçoive clairement ou non y et alors c'est abandonner entièrement la philosophie cartésienne.

Voulez-vous , au contraire , la suivre rigoureusement, l'adopter tout entière avec ses principes et ses conséquences : d'abord il vous sera impossible d'éviter le scepticisme; ensuite, vous serez contraint de laisser chacun penser comme il peut et comme il veut : car enfin chacun a, comme vous, sa raison qui est sa règle. En vertu de celte règle, Terreur aura le même

04 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR L INDIFFERENCE

fondement et les mêmes droits que la vérité ; on lui devra le même respect , la même croyance , pourvu qu'elle soit assez profonde pour obscurcir complètement Tesprit. En vain tous les hommes viendroient dire à un homme ainsi aveuglé : Tu te trompes. Cet homme , s'il croit avoir une perception claire et distincte de ce qu il pense y répondra et devra répondre à tous les hommes : C'est vous-mêmes qui vous trompez. Il devra se croire seul lui-même plus éclairé, plus infaillible que le genre humain. Ce n'est pas là ce que nous entendons, s'écrieront quelques personnes. Eh bien! qu'est-ce donc? qu'elles s'expliquent. Pour nous, voilà ce que nous combattons. Nous attaquons la doctrine de ceux qui placent le principe de certitude dans l'homme individuel. Or si l'on avoue qu'il n'est pas dans l'homnae individuel, il faut bien qu'il soit dans la société, ou il n'y a point de certitude. C'est ce que nous avons tâché d'établir dans V Essai , en substituant à ces vaines et dangereuses rêveries qu'on appelle des systèmes philosophiques, non pas un autre système, mais des faits incontestables, mais une règle aussi ancienne que l'homme , aussi générale que la société , aussi naturelle que la raison , et qu'on ne peut violer entièrement sans détruire et la raison, et la société, et l'homme même.

L'opposition que notre doctrine à éprouvée et que nous avions prévue (1), l'idée fausse que s'en sont

(1) Voyez le W volume d§ YJEssaisur l'Indifférence en malière de religion , préface.

EN MATIÈRE DE UELIGlOiN. 95

formée quelques personnes estimables , nous obligent à l'exposer de nouveau , avec toute la clarté dont nous sommes capable. Nous essaierons ensuite d'en faire sentir l'importance, et enfin nous répondrons au très petit nombre de difficultés qu'on a proposées sur ce que nous avons dit. Quant à celles qui n'ont de rapport qu'à ce que nous ne disons pas , nous espérons qu'on nous permettra de ne point nous en occuper. On peut parler de tout à propos d'un livre , et si l'auteur étoit obligé de sortir à chaque instant de son sujet pour traiter toutes les questions qu'il plaît aux critiques de remuer , sa condition seroit aussi trop dure , pour ne rien dire de celle des lecteurs.

Au reste , quelque soin que l'on prenne pour éviter d'être obscur, on doit se persuader qu'un homme qui écrit sur des matières philosophiques n'est jamais clair que pour les esprits attentifs ,• que , malgré le désir le plus sincère d'être précis, l'on ne sauroit renfermer un ouvrage entier dans une phrase , et que dès-lors , avant de le juger , il faut , si on veut être juste, avoir au moins une assurance raisonnable qu'on en a bien saisi toutes les parties et leur liaison. C'est beaucoup exiger sans doute , surtout de ceux qui , ne devant rien croire sur le témoignage d'autrui, sont obligés d'examiner une infinité de choses que les autres hommes admettent de confiance, ce qui les soulage d'un grand travail. Un philosophe qui ne procède que par des preuves rationnelles a fort peu de temps libre, nous en convenons; c'est ce qui ex-

90 DÉFENSE DE l'eSSAI SUK l'iNDIFFëREINCE

plique plusieurs jugemens qu'on a portés sur notre doctrine^, et qui paroîtroient inconcevables , s'ils appartenoient à des raisons moins occupées.

Page 1