CHAPITRE XL
Eclaircissement de quelques difficultés.
Quelques personnes se sont imaginé que nous prétendions que les sens, le sentiment et le raisonnement nous trompent toujours. Ces personnes nous ont fait beaucoup trop d'honneur en prenant la peine de nous répondre ; car qu'y aur oit-il à dire à celui qui, rejetant toute vérité, soutiendroit qu'il est impossible de rien connoître , ou nieroit l'intelligence humaine ?
Depuis qu'il y a des hommes , aucun d'eux n'est jamais tombé, que nous sachions, dans un pareil excès d'extravagance. Les sceptiques mêmes ne nient pas, ils doutent. Et , dès les premières pages de notre livre, distinguant la faculté de connoître de la faculté de raisonner , nous disons : « La raison , dans le pre- » mier sens , est le fond même de notre nature intel- )) hgente. Etre intelligent ou raisonnable , c'est être » capable de percevoir la vérité ; et l'homme a plus » ou moins de raison , ou sa raison est plus ou moins » éclairée , plus ou moins étendue , selon qu'elle ren- » ferme plus ou moins de vérités (1). »
Nous remarquons ensuite que chacun de nous trouve en soi trois moyens de connoître , ou de par-
t (0 Eiimi, tom. TI , pag. 3,
110 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE
venir à la vérité: les sens, le sentiment, et le raisonnement (1). Cependant ces trois moyens, ou pris à part ou réunis, ne sont nullement infaillibles. Les sens , le sentiment et le raisonnement peuvent nous tromper , et nous trompent en effet souvent. C'est un fait dont personne ne doute ; et il résulte de ce fait que l'homme isolé ne sauroit être certain de rien.
Mais la nature fournit à l'homme en société une règle, un moyen de certitude qu'il ne trouvoit pas en lui-même. Car il peut comparer le témoignage de ses sens, de son sentiment, de son raisonnement privé, avec le témoignage des sens , du sentiment et du raisonnement des autres hommes ; et selon que ces témoignages diffèrent ou s'accordent , la vérité en est ou plus ou moins certaine, ou plus ou moins douteuse "^ , sans qu'il soit possible de fixer le nombre de témoignages conformes nécessaire pour produire une certitude parfaite. Comme nous l'observons dans V Essai f (c cela dépend de mille circonstances, et, » en particulier , du poids de chaque témoignage pris » à part (2). » Le sens commun en chaque occasion, fait ce discernement , et proclame la certitude , lorsqu'elle existe, en déclarant fou quiconque nie ce qui
(1) Essai, tom. II, pag. 4.
* Tous nos adversaires ont confondu la vérité des idées considérées en elles-mêmes, avec la certitude que l'homme peut avoir de cette vérité : comme si c'étoit la même chose de dire : Tel prinl cipe , tel fait n'est pas vrai , ou , nous ne sommes pas certains qu'il soit vrai. Pour exprimer qu'une chose étoit certaine , les Romains disoient : Elle est attestée , asserta est.
(2) Essai , tom. II , pag. 36.
est attesté par un témoignage suffisant , ou s'obstine à douter encore.
Ainsi, au jugement de tous les hommes, nier l'existence de Dieu , attestée par le témoignage unanime des peuples, est une vraie folie.
Nier l'existence de César seroit une folie non moins grande, quoique le témoignage qui l'atteste ne soit pas, à beaucoup près, aussi universel.
Et sur un témoignage bien moins général encore , nous croyons et devons croire l'existence de mille et mille individus, parce que partout les hommes croient les faits ainsi attestés , et que le sens commun déclare qu'il faut y croire sous peine de folie.
Ce que nous disons des vérités de fait s'applique également aux vérités de raison • et s'il arrive qu'une vérité de l'un de ces deux ordres soit contestée , la règle de nos jugemens demeure la même , et la plus grande autorité détermine toujours soit la vraisemblance , soit la certitude.
Qu'est-ce qu'une opinion ? C'est un jugement particulier qui peut être vrai comme il peut être faux ; une proposition qui reste incertaine jusqu'à ce que la raison générale prononce. Mais après sa décision, plus d'incertitude : c'est une vérité , ou c'est une erreur; et les premiers principes, les axiomes, ne sont que des vérités reconnues universellement.
Réduisons la question à ses plus simples termes.
Cherchant en vous-même la vérité , voulez-vous n'admettre comme vrai que ce qui est démontré à votre raison ; dans l'impossibilité absolue de rien dé-
112 Ï)ÉFENSE DE l'eSSAI SUH l'iNDIFFÉRENCE
montrer pleinement , ou d'arriver à rien de certain , vous serez forcé de douter de tout.
Partant de quelque principe ou de quelque notion admise sans preuve , voulez-vous que votre raison demeure seule juge de ce que vous devez croire ; l'impossibilité non moins absolue de trouver en vous-même une règle infaillible de vos jugemens vous forcera de nouveau , ou de douter de tout , ou d'attribuer à Terreur les mêmes droits qu'à la vérité.
Donc , pour éviter le scepticisme , il faut :
l '^ Commencer par la foi , ou croire avant de comprendre , avant même d'examiner ; car tout examen suppose la connoissance certaine de quelque vérité antérieure à ce qu'on examine : sans quoi, ne pouvant rien conclure, il seroit inutile d'examiner.
2° Trouver hors de nous une règle de nos jugemens. Or la règle de notre raison ne pouvant être qu'une autre raison plus étendue , plus sûre , et l'homme , dans son état présent , n'ayant de rapport extérieur, immédiat, qu'avec des inteUigences semblables à la sienne ou avec les autres hommes, il s'ensuit, ou que la raison de chaque individu n'a aucune règle infaillible, ou que cette règle est la raison de tous, la raison générale, la raison humaine. Ce que la raison humaine atteste être vrai est donc nécessairement [vrai, et ce qu'elle atteste être faux est nécessairement faux ; autrement il n'existeroit ni vérité ni erreur pour l'homme.
Cette doctrine, aussi ancienne, aussi universelle que le genre humain , est la loi même de notre na- .
KN MATIÈnR DE RELIGION. 113
ture : car tous les hommes croient, sans comprendre et sans examiner , une multitude innombrable de vérités nécessaires à leur conservation ; et tous les hommes encore règlent naturellement leurs croyances sur le consentement commun, ou attachent la certitude à raccord des jugemens et des témoignages. Détruisez cette foi , rejetez cette règle , plus de certitude , plus de langage , plus de société , plus de vie ; et il n'est point de philosophe qui pût subsister trois jours, s'il suivoit rigoureusement ses principes philosophiques.
Voilà ce que nous avons soutenu dans VEssai, voilà ce que quelques personnes appellent une doctrine nouvelle y et d'autres une doctrine sceptique y reproches difficiles à concilier, car le scepticisme n'est pas, ce nous semble , tout-à-fait nouveau. Mais enfin nous sommes sceptique parce que nous disons qu'à moins d'être fou , nous devons croire et nous croyons en effet invinciblement mille et mille vérités dont nous n'avons aucune preuve rationnelle ; et nous sommes novateur parce que nous constatons comme un fait universel cette foi invincible qui est notre nature même , et la règle de cette foi , qui est le penchant non moins naturel que les hommes ont toujours eu à admettre comme vrai ce que la raison générale atteste être vrai. Avant nous on ne s'étoit jamais avisé de comparer ses sensations , ses sentimens , ses raisonnemens, aux sensations, aux sentimens, auxraisonnemens d'autrui; avant nous on ne soupçonnoit pas que l'uniformité des jugemens confirmoit l'exactitude