CHAPITRE XII
Importance de la doctrine exposée dans l'Essai sur r Indifférence en matière de Religion,
Si les questions traitées dans V Essai n'étoient que des questions de pure curiosité , si elles ne tenoient pas aux plus grands intérêts de l'homme, jamais nous n'aurions écrit cette Défense; car qui voudroit perdre un quart d'heure de repos pour une simple opinion philosophique ? Nous ne sommes pas de ceux qui aiment les disputes , mais nous ne sommes pas non plus de ceux à qui la vérité est indifférente; et il s'agit ici, non pas seulement de quelque vérité parti** culière, mais du fondement de toute vérité.
Les systèmes que nous avons combattus tendent à détruire la raison humaine, en la confondant avec la raison de chaque individu. Quiconque refuse d'obéir à l'autorité générale ou au sens commun, et prend sa raison seule pour règle de ses croyances , doit, nous ne saurions trop le répéter, douter de tout; et dès-lors aussi tout meurt. Pour vivre il faut croire avant de comprendre, avant même d'examiner , et croire sur le témoignage ; autrement nul ordre , nulle raison , nulle existence ne seroit possible. Sans cette foi naturelle et sans la règle de cette foi, le monde moral périroit, comme l'observe saint '
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Augustin , dont voici les paroles : « On peut apporter » plusieurs raisons qui feront voir qu'il ne reste plus » rien d'assuré parmi la société des hommes , si nous » sommes résolus de ne rien croire que ce que nous » pourrons reconnoître certainement (1). Et ceux, » ajoute-t-il , qui aiment et qui cherchent la vérité , )) croient à l'autorité (2). »
Mais pour mieux faire comprendre encore l'importance de la méthode que nous exposons dans notre ouvrage , et les inconvéniens de la méthode opposée , appliquons-les l'une et l'autre aux controverses contre les athées et contre les déistes.
Nous avons déclaré déjà, et, puisqu'on a rendu cette protestation nécessaire , nous déclarons de nouveau que personne au monde n'est plus convaincu que nous de la solidité des preuves qu'emploient les apologistes de la religion chrétienne pour étahlir l'existence de Dieu et la vérité de la révélation. Nous sommes donc bien loin de prétendre infirmer ces preuves en ellesmêmes. Nous disons seulement qu'elles sont incomplètes, faute d'un premier principe sur lequel elles
(1) MuUa possunt afferri quibus ostendatur nihil omnino humanœ societatis incolume remanere , si nihil credere staluerimus, quod non possiimus tenere perceplum. De utililate credendi, c. XII , n. 26. Tenere perceplum : Pascal semble avoir yoiilu lutter contre cette belle expression , dans ce passage souvent cité : « Di- » ra-t-il qu'il possède certainement la vérité , lui qui , si peu qu'on » le pousse , li'en peut montrer aucun titre , et est iforcé de lâcher » prise? *
(2) « Invenimus primum boatorum genus ipsi veritati credere ; » secundum autem studiosorum araatorumque veritatis , auclori- » tati. » Eod, lib.
s'appuient , et qu'on en énerve toute la force en les soumettant au jugement particulier de chaque homme, investi dès-lors du droit de les admettre ou de les rejeter selon la nature de l'impression qu'elles font sur son esprit.
En effet, en s'adressant soit à l'athée, soit au déiste , on suppose constamment , selon la méthode philosophique, que chacun, ayant en soi le principe de certitude et la règle de ses croyances, doit admettre comme vrai ce qui est clair, évident, démontré à sa raison , et rien autre chose ; supposition très fausse, et destructive de toute vérité et de toute foi.
Nous parlons ici d'après l'expérience ; car on a vu que le philosophe qui ne reconnoît d'autre juge de la vérité que sa seule raison est conduit pas à pas dans le scepticisme universel. Mais il faut montrer de plus, que , tandis qu'on raisonne avec lui sur ce principe, il est impossible de le forcer d'admettre une vérité quelconque.
Prenons pour exemple l'athée. Que lui répondrezvous , quand il vous dira : « Pour me prouver qu'il » existe un Dieu, vous avez posé comme certains des » principes dont je n'avoue nullement la certitude. » Descartes lui-même convient qu'ils sont douteux, » si Dieu n'est pas. Or comment tirerez-vous de prin- » cipes douteux une conclusion certaine? Si, aban- » donnant en cela Descartes , vous me dites que votre » raison n'a ni ne peut avoir le moindre doute de » la vérité de ces principes , je vous répondrai que » j'ignore ce qui se passe dans votre raison , mais
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» qu'en tout cas elle n'est point ma règle, et que, de » votre aveu, je ne puis ni ne dois juger qu'avec la » mienne. Or, après un mûr examen, ma raison, » d'accord avec celle de Hume , me dit qu arguer du » cours de la nature pour en inférer V existence d'une » cause intelligente qui a établi et qui maintient V ordre » dans l'univers j c'est embrasser un principe incer- » tain tout ensemble et inutile , car ce sujet est entière- » ment hors de la sphère de V expérience humaine (i). » Ma raison ne m'incline pas moins à rejeter votre » grand axiome : Un y a point d'effet sans cause ^ et » les conséquences que votre raison particulière en )) déduit. A mon jugement, on ne sauroit tirer un ar- » gumentj, même probable^ de la relation de la cause à » l'effet y ou de l'effet à la cause (2); la [liaison de » l'effet avec sa cause est entièrement arbitraire , non )) seulement dans sa première notion à priori, mais » encore après que cette notion nous a été suggérée par » l'expérience (3). Cet axiome, et les autres dont vous » vous servez, sont, dites-vous, évidens; dites qu'ils » vous paroissent tels: mais, encore une fois, ce » n'est pas votre évidence personnelle , ce n'est pas » votre raison qui est ma règle. Ils paroissent, ajou- » tez-vous, également évidens à tous les hommes. )) Quand il seroit ainsi, que m'importe? Ne convenez- » vous pas que c'est ma conviction, mon évidence, » et non l'évidence des autres hommes et leur convic-
(1) Hume'sphilosophical Essays, pag. 224.
(2) iWd., pag. 62,63.
(3) ifttU, pag. 53,54.
» tion qui doivent déterminer mes croyances? De » plus, quand j'admettrois les principes que vous po- » sez , nous ne serions guère avancés pour cela : car » il s'en faut bien que je tombe d'accord de la justesse )) des conséquences que vous en déduisez. Mon esprit » n'est nullement frappé de vos démonstrations ; il » n'y voit que des paralogismes. Or le jugement de » ma raison étant , selon vous-même , la règle de ce » que je dois croire , il seroit déraisonnable que je » crusse en Dieu , malgré la répugnance de ma rai- » son. Pour vous, à qui les preuves de l'existence de » Dieu semblent claires et évidentes, croyez-y; vous » le devez en vertu du même principe qui m'oblige à » en douter. Mais de même que je serois aussi injuste » qu'inconséquent, sij'exigeoisque vous prissiez ma » raison personnelle pour règle de vos croyances, » vous seriez également injuste et inconséquent si » vous m'obligiez de prendre votre raison pour règle » des miennes? «
Que répondrez-vous à ce discours ? Direz-vous à l'athée qu'il est fou , que sa raison s'égare , et que c'est vous qui raisonnez bien : d'abord c'est la question même , et votre assertion ne la résout pas ; ensuite ni l'athée ni vous ne se croit infaillible , et c'est la raison faillible de chacun qui doit être sa règle selon vous comme selon l'athée. L'accuserez-vous de mauvaise foi : une injure n'est pas une réponse , et cette injure seroit une sottise ; car ce seroit supposer que deux esprits sont nécessairement toujours frappés de la même manière par la même preuve : et , dans ce cas
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même , s'ils énoncent une conviction différente , de quel côté est la mauvaise foi ? Avez-vous un moyen de prouver que ce n'est pas vous qui mentez , mais votre adversaire ? Si vous opposez à l'alliée le consentement commun, le témoignage unanime des hommes , de deux choses Tune : ou , même après ce témoignage, l'athée reste encore seul juge pour luimême de la vérité de ce que les hommes attestent unanimement, et alors on n'a rien gagné ; ou, soumettant son sens privé au sens commun , il doit croire sur le témoignage universel , et alors ce n'est plus comme l'enseigne votre philosophie , sa propre raison , mais la raison générale qui est la règle de ses croyances.
Il en est ainsi du déiste. Nulle réponse raisonnable à lui faire quand il vous dit : « Vous m'assurez que » c'est ma raison qui doit me conduire à reconnoître » la vérité de la religion chrétienne. Or jai examiné, » avec tout le soin dont je suis capable , les preuves » du christianisme ; je désirerois vivement qu'il fut » vrai ; la beauté de sa morale, la pureté de son culte , » parlent à mon cœur. Cependant j'y rencontre » partout des difficultés insurmontables. Pour croire, » et vous en convenez, il faudroit auparavant que » mon esprit fût convaincu. Comment donc voulez- » vous que ma raison admette comme évidemment » vrai ce qui lui paroît évidemment faux "^ ? ))
Conseiller d'entreprendre un nouvel examen , ce
* Ce discours n'est point une fiction : c'est, eu propres mots, ce que nous ont écrit plusieurs déistes.
n'est pas répondre à cette question, c'est avouer qu'on n'a rien à y répondre. Et n'y a-t-il aucun danger dans le conseil d'examiner encore, donné à des esprits si débiles qu'ils ont succombé au premier essai de leur s forces ? Quand on ne sait plus que répliquer à ces malheureux , on se tire d'affaire en soutenant qu'ils sont de mauvaise foi ; ce qui peut être vrai de quelques uns , mais non pas de tous : car il y en a très certainement qui se trompent avec sincérité; et c'est bien peu connoître la foiblesse de notre raison que d'imaginer que c'est toujours la volonté qui l'égaré , tandis que, même dans les choses qui ne regardent que la vie présente, les hommes s'abusent à toute heure sur leurs plus clairs intérêts.
Il résulte de là qu'on a des preuves excellentes contre les athées et contre les déistes, et que néanmoins ces preuves , il nous en coûte de le dire , deviennent souvent inutiles par un vice inhérent à la méthode qu'on a trop légèrement empruntée de la philosophie. On commence par concéder aux incrédules le principe fondamental de toute erreur et de toute incrédulité, c'est-à-dire que la raison individuelle de chaque homme , son jugement privé , est la règle de ce qu'il doit croire. Dès-lors on n'a plus aucun moyen de redresser la raison qui s'égare , on ne peut plus exiger d'elle qu'elle se soumette à une autre raison, ni même à la raison de tous. On se place, en un mot, dans la position où sont les hérétiques à l'égard les uns des autres.
Ainsi le luthérien prouve très solidement au cal-
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viniste que le dogme de la présence réelle se trouve dans l'Ecriture avec une extrême clarté; mais la raison du calviniste ne l'y voyant pas, et chacun, de l'aveu du luthérien , étant juge pour soi de ce que l'Ecriture enseigne, le luthérien ne peut exiger du calviniste qu'il entende l'Ecriture comme il l'entend lui-même.
Le luthérien et le calviniste croient avec raison que les dogmes de la Trinité , de l'incarnation , de la divinité de Jésus-Christ, sont clairement enseignés dans l'Ecriture , et les preuves qu'ils en donnent sont excellentes en elles-mêmes; mais elles ne frappent pas le socinien : et comme il a le même droit qu'eux d'interpréter l'Ecriture par sa raison individuelle , le luthérien et le calviniste abandonneroient leur principe fondamental, s'ils prétendoient le contraindre à renoncer à sa propre interprétation pour adopter la leur. Et c'est de la sorte que s'est étahlie , parmi les protestans, cette tolérance universelle qu'on leur a tant reprochée , et qui n'est en effet que l'indifférence absolue des religions. Chaque secte prouve très bien les vérités qu'elle a conservées, et que les autres rejettent; mais aucune secte ne peut faire aux autres une obligation de se rendre à ces preuves , quoique très bonnes , parce qu'eUe pose d'abord cette maxime , que chacun doit n'admettre comme vrai que ce qui paroît tel à sa raison.
Au fond, dès que l'on conteste , il faut un juge , ou rien n'empêche que la contestation ne soit éternelle. Qui sera Juge entre l'athée et celui qui croit en Dieu,
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entre le chrétien et le déiste ? La raison , dites-vous ; mais la raison de qui? Sera-ce la vôtre, ou celle de l'athée ? Devrez-vous soumettre votre jugement au sien , ou devra-t-il soumettre son jugement au vôtre? Chacun de vous n'a-t-il pas en soi, selon votre philosophie, la règle de ses croyances? chacun de vous n'est-il pas indépendant ? Donc point de juge entre vous, donc point de décision possible. Vous direz qu'il se trompe, il en dira autant de vous; et tant que vous n'aurez que votre raison à opposer à sa raison , votre conviction à sa conviction, jamais rien ne finira, jamais vous ne pourrez exiger qu'il admette comme vrai ce qui ne lui paroît ni clair , ni évident, ni démontré.
Voyons maintenant comment on établit, par la méthode catholique de l'autorité, toutes les vérités nécessaires, sans paralogisme, sans cercle vicieux, et avec autant de simpHcité que de force.
Pour commencer par l'athée , voici ce qu'on lui dira : « Je ne prétends point vous démontrer la » raison par la raison , chose évidemment impossible,, » puisque, la raison qui démontreroit étant la même » raison qu'il s'agiroit de démontrer , on la suppose- » roit à la fois certaine et incertaine. Je ne prétends » point vous prouver qu'il y ait un rapport nécessaire » entre ce que nous percevons comme vrai , et une » vérité essentielle , éternelle , immuable , qui soit » hors de nous. Je ne vous demande pas même de » convenir avec moi d'un premier principe qui serve » de base à nos raisonnemens ; car nous pourrions
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)) fort bien ne pas nous accorder sur ses conséquences. » Je vous ferai seulement une question : Croyez-vous » ou non à la raison humaine quelle quelle soù ?
» Si vous me répondez que vous ne croyez pas à la » raison humaine , alors ne me pressez donc plus de » raisonner , de vous donner des preuves, de résoudre » vos objections , cessez de raisonner vous-même , » cessez de penser, cessez de parler; car vous ne » pouvez parler sans énoncer un jugement, sans faire » dès-lors un acte de raison , et sans par conséquent » témoigner votre foi en cette même raison à laquelle » vous ne croyez pas , dites-vous. Prononcer un mot, » faire un signe , agir , vouloir , c'est manifestement » vous contredire vous-même.
» Si vous me dites que vous croyez à la raison hu- » maine , c'est dire , en d'autres termes , que vous » admettez comme vrai ce que la raison humaine » atteste être vrai. Or rien ne fut jamais plus constam- » ment, plus unanimement attesté comme vrai par la » raison humaine ou la raison du genre humain , que » l'existence de Dieu : donc vous croirez que Dieu » existe, ou vous nierez la raison humaine. »
Cherchons maintenant ce que l'athée pourroit essayer de répondre à ce raisonnement.
Dira-t-il : Je crois à ma raison individuelle ; mais je ne crois point à la raison que vous appelez humaine, au à la raison de tous les hommes : ce seroit supposer que tous les hommes peuvent être perpétuellement et invinciblement abusés par l'erreur. Or, sa raison n'étant pas d'une autre nature que la leur , il n'a plus
lui-même aucune assurance de n'être pas perpétuellement abusé comme eux par une erreur invincible; dèslors, s'il est conséquent , il ne peut croire à rien , et, sans pouvoir s'en défendre , il tombe dans le scepticisme le plus absolu.
Dira-t-il qu'il ignore si le genre humain a en effet toujours attesté l'existence de Dieu; d'abord, c'est un fait dont personne ne doute et que les athées mêmes avouent. Il peut donc, s'il veut, s'en assurer comme eux , et par les mêmes moyens qu'eux. S'il nie qu'il lui soit possible de connoître un fait de cette nature , c'est nier qu'il lui soit possible de comparer le témoignage de sa raison particulière avec le témoignage de la raison humaine. Dès-lors, n'ayant que sa seule raison pour base et pour règle de ses croyances, raison incertaine dans son principe , et faillible dans ses jugemens, il est encore obligé de douter de tout; c'est-àdire qu'il lui faudroit, pour être conséquent, anéantir son intelligence.
En second lieu, quiconque diroit, je ne sais pas si le genre humain croit en Dieu , seroit universellement déclaré menteur ou fou. Personne ne croiroit qu'il ne croit point ; donc il diroit une chose incroyahle , un mensonge ou une folie. Or forcer un homme de dire des choses telles, que tous les autres hommes le déclarent fou ou menteur, c'est tout ce qu'on peut obtenir, tout ce qu'on peut demander : la puissance du raisonnement ne s'étend pas plus loin.
Il est bon d'observer que la preuve que nous venons d'employer contre l'athée est de même nature
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que les preuves ordinaires qu'on lui oppose , mais seulement beaucoup plus forte , 1 ^ parce qu'elle renferme implicitement toutes les autres, 2"" parce qu'elle repose sur une base inébranlable , et que la philosophie n'a pas su donner aux siennes.
Cette preuve est de même nature que les preuves ordinaires : car en quoi consiste proprement une preuve? On part d'une vérité, d'un principe supposé incontestable , et , montrant sa liaison avec la conséquence qu'on veut prouver , on oblige l'adversaire à avouer cette conséquence , ou à nier le principe d'où oii Fa déduite. Or, ce principe, cette vérité, qu'estce ? une partie de la raison humaine. Nous en usons de même avec l'athée ; et la seule différence qui existe à cet égard , entre notre preuve et les preuves particulières par lesquelles on le combat ordinairement, est que nous le forçons de nier, non seulement une partie de la raison humaine , mais la raison humaine tout entière.
De plus , toutes ces preuves particulières sont implicitement contenues dans la nôtre : car la croyance du genre humain que nous opposons à l'athée renferme implicitement tous les motifs qui ont déterminé cette croyance , ou toutes les preuves qui ont agi sur la raison humaine pour la porter à reconnoître l'existence de Dieu comme une vérité certaine.
Enfin notre preuve repose sur une base inébranlable, que la philosophie n'a pas su donner aux siennes. Que supposons-nous en effet? Qu'il faut admettre comme vrai ce que la raison humaine atteste
être vrai, ou renoncer à toute vérité , à toute certitude. Voilà le principe d'où nous partons; et celui qui le nieroit seroit forcé de soutenir , ou que la raison n'est pas nécessaire pour arriver à la certitude et percevoir la vérité, ou que sa raison individuelle est d'une autre nature que la raison de tous les autres hommes. La philosophie , au contraire , part de ce principe , que chaque homme doit admettre comme vrai tout ce qui paroît vrai à sa raison particulière ; principe aussi faux que dangereux , et qui vicie intérieurement, comme nous l'avons fait voir, les preuves même les plus solides qu'elle apporte en faveur de l'existence de Dieu et de la révélation.
Aussi la première chose qu'on doit montrer au déiste comme à l'athée, c'est que sa raison individuelle n'est pas la règle de ses croyances, et que cette règle est l'autorité; qu'il doit dès-lors admettre comme vrai ce que la plus grande autorité ou la raison la plus générale atteste être vrai. Cela fait, nul moyen d'éluder les preuves de la vérité de la religion chrétienne. Car on établit d'abord , par le témoignage unanime des peuples, qu'il existe une vraie religion , qu'il n'en existe qu'une seule , et qu'elle est absolument nécessaire au salut (1). Lorsqu'ensuite , entre les diverses religions positives , il s'agit de discerner la vraie , il n'est pas moins facile de prouver que la plus grande autorité appartient incontestablement à la rehgion chrétienne , et nous montrerons même , dans
(0 Foyez le tom. ï^ de \Ei$ai , chap. XVI.
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notre troisième volume , qu'elle est la seule qui ait une véritable autorité. Nul catholique n'en peut douter , puisqu'il sait déjà qu'elle seule réunit les trois caractères qui constituent le plus haut degré d'autorité imaginable : l'antiquité, la perpétuité , l'universalité.
Tout incrédule, depuis l'hérétique jusqu'à l'athée, est un homme qui se fonde sur sa raison particulière , pour nier ce qu'enseigne soit l'autorité du genre humain, soit l'autorité de l'Eglise. Il faut donc, ou lui prouver qu'il doit se soumettre à ces deux grandes autorités , que son esprit comprenne ou non les vérités qu'elles proclament, on convenir que sa raison demeure seule juge de ces vérités : et alors , quelle que soit la force intrinsèque de vos preuves, vous ne pouvez exiger qu'il y cède, et vous n'avez rien à lui répondre, tant qu'il vous dit que sa raison n'est pas convaincue.
On doit voir maintenant combien il importoit d'établir les droits de la raison générale ou de l'autorité. C'est elle qui est ce critérium si vainement cherché par les philosophes, comme elle est encore l'unique voie par où les hommes puissent parvenir à la connoissance certaine de la vraie religion : en sorte que la foi et la raison n'ont qu'une seule et même base , une seule et même règle, règle inhérente à notre nature , règle universelle , et qui aussi , comme il devoitêtre, estla règle de l'Église universelle oucatJiolique; règle enfin qu'on ne peut violer sans tomber aussitôt dans le scepticisme ou dans Terreur.
Et puisque la religion chrétienne contient toutes
les vérités que Thomme est obligé de croire , le moyen que Dieu a choisi pour établir , propager et conserver cette religion , ne doit-il pas être le moyen naturel ou certain que l'homme a de connoître et de discerner la vérité ? Et quelle autre certitude a-t-il des lois de la morale ? Est-ce par la raison qu'il les connoît , ou par l'autorité? Demandez-le à Pascal, il vous répondra que rien, suivant la seule raison ^ n est juste de soi (1). Aussi voit-on que tous ceux qui se font une religion par leur raison seule se font aussi une justice ou une morale analogue : et il n'en sauroit être autrement , car ce qu'on doit faire dépend nécessairement de ce qu'on doit croire; et quiconque est maître de sa foi l'est de ses œuvres.
Ainsi le principe de certitude ou de vérité est en même temps le principe de vertu, comme le principe d'erreur est le principe de désordre ; et cette considération nous semble bien propre à faire sentir l'importance de la doctrine que nous avons soutenue. Quand l'homme commet le mal, quand il se livre, par exemple , à un mouvement de vengeance, à un désir sensuel, etc., que se passe-t-il en lui? Il s'imagine qu'il sera heureux en satisfaisant sa passion; ou, en d'autres termes, il croit que l'objet de sa passion est un bien réel. 11 se trompe en cela, et aussi en juge-t-il par sa raison particulière ; car partout la raison générale met le meurtre, l'adultère, etc.^ au nombre des crimes, c'est-à-dire au nombre des maux. Partout
(1) Pensées de Pascal , art. VI , pag. Wo. TOME 5. 1)
elle menace du remords la conscience criminelle , et ne la menace jamais en vain. Ainsi le crime est une erreur de même nature que l'hérésie ; et toute erreur de conduite, comme de doctrine, a pour cause la préférence que l'homme accorde à son autorité personnelle sur l'autorité générale.
Nous pourrions faire observer encore comment le principe que nous avons établi unit les hommes et maintient Tordre dans la société, et comment le principe opposé les divise et renverse tout ordre social. Mais nous abandonnons au lecteur ces réflexions, qui nous arrêteroient trop long-temps. 11 suffit d'avoir montré que la doctrine exposée dans VEssai fournit une base solide à nos croyances , une règle sûre à nos jugemens , et des argumens rigoureux contre tous les genres d'incrédules ; de sorte que par elle on est conduit à la vérité catholique, et qu'en la rejetant on ne peut éviter le scepticisme absolu.
La précipitation avec laquelle on s'est cru obligé de nous attaquer n'ayant pas permis de prendre le temps nécessaire pour nous comprendre , il n^est pas surprenant qu'on n'ait rien dit qui s'applique àla question. Nous allons donc expliquer ce qu'il faudroit faire pour nous répondre , afin que la discussion , si elle continue, ait du moins un objet réel, et puisse éclairer les esprits restés en suspens.