CHAPITRE XIIL
Ce qu'il faudrait faire pour réfuter la doctrine exposée dans r Essai sur l'Indifférence en matière de Religion.
Quand on veut réfuter un auteur, deux choses sont nécessaires : la première , de savoir ce qu'il dit ; et la seconde, de savoir ce qu'on dit soi-même. Pour faciliter aux critiques l'observation de cette double règle, nous réduirons notre doctrine à quatre propositions très précises.
I. La philosophie qui place dans l'homme individuel le principe de certitude ne peut parvenir à trouver une première vérité certaine , d'où elle déduise toutes les autres, y compris l'existence de Dieu.
II. Cette philosophie ne donne point à l'homme individuel une règle infaillible de ses jugemens.
III. Pour éviter le scepticisme où conduit la philosophie de l'homme isolé , au lieu de chercher en soi la certitude rationnelle d'une première vérité il faut partir d'un fait , qui est cette foi insurmontable inhérente à notre nature , et admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement.
IV. L'autorité, ou la raison générale , le consentement commun, est la règle des jugemens de l'homme individuel.
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Cette dernière proposition est une conséquence nécessaire de la précédente ; car convenir d'admettre comme vrai ce que tous les hommes croient être vrai, c'est dire que l'uniformité , ou l'accord des perceptions , est pour nous la marque de la vérité, et par conséquent la règle de nos jugemens.
Cela posé , il n'existe qu'un moyen de nous réfuter ; c'est de faire ce que, de leur aveu, tous les philosophes n'ont pu faire jusqu'à ce jour , c'est-à-dire, démontrer pleinement une première vérité , sans supposer l'existence de Dieu , et donner à l'homme individuel une règle infaillible de ses jugemens , sans recourir à l'autorité des autres hommes.
Jusqu'à ce qu'on ait trouvé cette démonstration et cette règle , nos deux premières propositions demeurent intactes; et si, ces propositions subsistant, on nie les deux dernières, on se déclare sceptique , puisqu'on n'a plus ni principe de certitude ni règle de jugement.
Au reste, nier ce qu'un autre affirme ce n'est pas le réfuter; et nous ne craignons point d'assurer que jamais on ne réfutera nos deux propositions fondamentales, et voici pourquoi. Dépendantes l'une de l'autre, elles se réduisent, comme on vient de le voir, à supposer que ce que la raison de tous les hommes ou la raison humaine croit être vrai est vrai. Or comment prouveroit-on que ce que la raison humaine croit vrai n'est pas vrai ? De quelle raison se serviroiton pour combattre la raison humaine ? Où prendroiton hors d'elle l'idée même de la vérité ? Pour soûle-
ver ce poids il ne manqueroit que deux choses^ un levier et un point d'appui.
On conviendra , nous l'espérons, que rien ne nous oblige à suivre nos adversaires dans le vaste champ où leur zèle les emporte. Ils prouvent admirablement que c'est un grand malheur et une grande folie d'être sceptique, et que, lorsqu'on doute de tout, on ne croit à rien ; ce qu'assurément nous ne contestons pas , non plus que mille autres vérités aussi certaines et qu'ils ne prouvent pas moins bien. Quel dommage qu'après avoir traité si doctement tant de belles questions, il ne leur ait pas plu de dire un mot de celle dont il s'agissoit !
Qu'on nous permette de remarquer ici une bizarrerie assez singulière. Si, avec tout le respect qui leur est dû , nous demandions à nos critiques : Avez-vous le sens commun ? ils prendroient probablement cette question pour une injure. Nous n'avons cependant écrit que pour prouver la nécessité d'avoir le sens commun , et ils ne nous attaquent que parce que, à leur avis, nous insistons beaucoup trop sur cette nécessité. Ils soutiennent qu'ils ont de bonnes raisons pour cela. Soit; mais, dans ce cas même , il faudroit encore tacher d'être conséquent. Or il semble difficile de ne pas trouver qu'ils se contredisent un peu ; car si vous leur demandez encore ce que c'est qu'un homme qui déraisonne , un fou , un matérialiste , un athée , ils vous répondront que ce sont des gens qui n'ont pas le sens commun. Qu'est-ce donc que ce sens commun dont la privation est si terrible et
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si humiliante ? Que , deux partisans de la certitude individuelle raisonnant ensemble , l'un des deux avance une absurdité, l'autre à l'instant l'arrêtera; et s'il n'est pas poli, que lui dira-t-il? Vous n'avez pas le sens commun. Cependant cet homme a son sens à lui, sa raison par ticullèfe, et il en est ainsi de l'athée, du matérialiste , et du fou même. Chacun d'eux ne peut il pas dire : Je crois à ma raison; et n'est-ce pas précisément parce qu'il croit à sa raison qu'il n'a pas le sens commun? Encore une fois , qu'est-ce donc que ce sens commun qui n'est pas la raison particulière de chaque homme, qui souvent y est opposé, et auquel il faut que toute raison individuelle se conforme, sous peine d'erreur ou de folie? Ne seroit-ce point la raison générale , la raison humaine , cette raison dont nous avons essayé de soutenir les droits? Le sens commun apparemment ne diffère point de la raison : et puisqu'il n'est pas la raison de chaque homme, que souvent même il y est contraire , c'est donc la raison de tous les hommes, ou de la généralité des hommes; et voilà pourquoi on l'appelle commun. C'est lui qu'on attaque , en combattant la raison générale ou l'autorité. Qu'on y prenne donc garde; car, dans ce combat, la victoire seroit embarrassante.