‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 5)Chapitre 42 sur 57 · PAR M. DE BONALD · texte numérisé non relu

PAR M. DE BONALD

J'apprends dans ma retraite que le deuxième volume de V Essai sur f Indifférence religieuse , publié par mon illustre ami M. l'abbé de La Mennais, a été dans la capitale, parmi des hommes instruits, un objet de contradiction , et peut-être même pour quelques uns un sujet de scandale.

Persuadé que cet écrivain , quelque justement estimé qu'il soit, n'est pas plus que tout autre à l'abri de l'erreur, et certain en même temps qu'il s'empresseroit, qu'il s'honoreroit même de désavouer celles OÙ il auroit pu tomber, si elles lui étoient démontrées,

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j'ai lu son ouvrage avec attention ; j'en parlerai avec impartialité.

11 seroit au premier coup d'œil assez extraordinaire que le philosophe religieux qui s'est élevé , dans son premier volume, avec tant de force et de succès contre V indifférence en matière de religion j, nous eût, au second, rejetés dans le scepticisme, et qu'il eût détruit d'une main ce qu'il a de Tautre si solidement édifié; mais il seroit possible que, dans un siècle où Ton a tout ôté à la foi pour donner tout à la raison, entraîné loin de son terrain par la nécessité de suivre ses adversaires, il eût dépassé les bornes, et ôté trop à la raison pour le donner à la foi : et ce ne seroit pas le premier exemple de ces excès souvent involontaires auxquels de bons esprits se sont quelquefois laissés aller, et qui sont moins la faute des hommes que celle des temps où ils vivent et des doctrines qu'ils ont à combattre.

Réfléchissons toutefois à la terrible guerre que les vérités sur lesquelles est fondée la société soutiennent depuis trois siècles, et à ce furieux combat marqué de nos jours par une audace inouïe et des succès si déplorables, et nous reconnoîtrons que cet abandon presque général de la vérité, ces défections honteuses, cette extinction de la foi , d'autant plus alarmante qu'elle est politique et en quelque sorte nationale, semblent indiquer qu'il manque quelque développement aux vérités, fondemens de l'ordre public; car la vérité, même la vérité morale, n'est publiquement combattue que parce qu'elle est méconnue, et l'on ne

nie pas plus la légitimité de la défense du meurtre et du vol, que les propositions élémentaires de la géométrie ; et nous ne nous étonnerons plus qu'il paroisse de loin en loin dans le monde social , non des vérités nouvelles, elles sont toutes aussi anciennes que Dieu et que l'homme , mais des manières nouvelles de les présenter, non nova, dit saint Augustin, sed novè, appropriées aux temps et aux esprits, qui les offrent aux hommes sous des rapports qu'ils n'avoient pas encore aperçus , qu'il ne leur avoit pas même été nécessaire d'apercevoir , et qui, renfermés dans la vérité comme dans le sein de leur mère, en sortent quand il faut et comme il faut : et ainsi s'approche peu à peu le moment où les hommes verront la vérité face à face , et non comme en figure et sous des voiles : nunc quasi per spéculum et m œnigmate ^ tune autem facie ad factem.

Et ne pourrions-nous pas trouver un exemple de ce développement successif des vérités nécessaires dans ce suhlime ouvrage Du Pape récemment puhlié par l'homme célèhre dont l'amitié m'honore et le suffrage m'encourage, M. le comte de Maistre, ministre d'Etat du roi de Sardaigne? Je sais qu'il a essuyé en France les mêmes contradictions que celui de M. l'ahhé de La Mennais. Mais on auroit dû, ce me semhle, considérer que les opinions qu'on a reprochées à l'auteur étranger, plutôt nationales que personnelles, et qui sont celles de toute l'Europe catholique, la France exceptée, n'ont jamais été condamnées par l'Église; qu'on est, hors de France, et même en France, lihre

182 DÉFENSE m t/èssai sur l'indifférence de les adopter, libre de les combattre ; que de grands esprits les ont bautement défendues; que d'autres grands esprits, sans combattre celles-là, en ont, et avec quelque timidité, soutenu de contraires; que celles-ci ont été en France beaucoup plus appuyées par l'autorité laïque que par l'autorité ecclésiastique ; et en laissant à part ces opinions , que l'autorité religieuse a jugées jusqu'ici indifférentes, on auroit reconnu que M. le comte de Maistre a présenté la papauté, centre et premier moyen de toute la civilisation du monde et de toute perfection morale de la société, sous les points de vue les plus magnifiques, les plus nouveaux et les plus vrais ; qu'il a appris aux gouvernemens ce qu'elle étoit dans le monde même politique, et ce qu'elle devoit être; et qu'il a, plus que tout autre écrivain, mis sur le chandelier cette lumière qui doit éclairer toutes les nations. Ces grandes vérités , Leibnitz lui-même , quoique né dans une communion séparée , les avoit entrevues ; mais il étoit nécessaire de les montrer dans tout leur jour, depuis que tous les pouvoirs de la société , et celui-là plus que tous les autres, étoient devenus l'objet de la haine la plus envenimée et de l'attaque la plus furieuse qu'ils eussent jamais essuyée.

D'autres écrivains avoient essayé de faire voir l'intime alliance des vérités religieuses et des vérités politiques , conduits à celte démonstration par la séparation totale qu'on avoit voulu introduire entre elles pour mieux les ruiner toutes : M. l'abbé de La Mennais a considéré d'une manière rationnelle les vérités

religieuses; il a voulu faire cesser le divorce qui existoit entre la philosophie et la religion , en montrant ou plutôt en démontrant que la plus haute et la meilleure philosophie consiste à soumettre sa raison à l'autorité de la religion.

On peut ramener à un seul point la question qui s'est élevée entre M. Tahbé de La Mennais et ses adversaires.

L'homme a en lui-même, et dans sa nature, intelligente à la fois et corporelle, trois moyens de parvenir à la connoissance de la vérité : les sens, le sentiment ou sens intime , et le raisonnement. Jusque-là l'auteur est d'accord avec ses contradicteurs. Mais ces trois moyens sont insuffisans pour le conduire à la certitude, non à cette certitude en quelque sorte provisoire, ou, si l'on veut, spéculative, qui fait que l'homme se rend à lui-même témoignage et se croit suffisamment assuré de la vérité de ce qu'il invente ou de ce qu'il découvre ; mais de cette certitude définitive, absolue, publique, pratique, cette certitude dont l'individu n'a pas besoin pour exister, mais dont la société a besoin pour établir l'ordre, et qui est le fondement de toutes les lois qu'elle nous impose et de tous les sacrifices qu'elle nous commande. Car remarquez encore qu'autre chose est la croyance , autre chose est la certitude. On croit beaucoup de choses; la croyance suffit à l'homme pour tout ce qu'il veut entreprendre. Mais pour donner des lois et imposer des croyances à la société , j'entends des croyances vraies et salutaires, il faut la certitude. Quand Chris-

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tophe Colomb alloit chercher un nouveau inonde , il avoit la croyance de le trouver; et cette croyance, tout impérieuse qu'elle étoit, n'étoit pas une certitude. Mais pour donner des lois à la société humaine, il faut avoir la certitude de leur bonté absolue ; et où peut-elle se trouver, sinon dans l'autorité des lois primitives naturelles , divines , dont tous les législateurs ont tiré, comme des conséquences, leurs lois positives?

C'est ici que commence la contradiction , et l'on a cru voir que M. l'abbé de La Mennais ruinoit toute autre certitude que celle qui nous vient de la foi , et qu'il ôtoit trop à la raison pour le donner à l'autorité, et trop à Thomme pour en investir la société.

Remarquons d'abord que les sens, le sentiment, le raisonnement , ne sont en eux-mêmes des moyens de connoître la vérité qu'autant que nous réfléchissons sur le rapport de nos sens, sur les aperçus de notre raison , ou que nous avons la conscience de nos sentimens. Mais nous ne pouvons avoir cette conscience ni réfléchir sur ce que nos sens nous rapportent ou que notre raison aperçoit , sans penser, ni penser sans signes ou expressions au moins mentales de nos pensées ; c'est-à-dire que nous ne pouvons penser sans paroles, et que, les paroles ouïe langage nous ayant été transmis d'autorité, sans contradiction de notre part , même sans raisonnement et par un acquiescement indélibéré , il est vrai de dire que même les moyens de connoître , ou , si l'on veut , la faculté d'en faire usage, nous ont été transmis d autorité, et nous

sont venus de la société d'êtres semblables à nous en intelligence.

En général, cette doctrine de la liaison intime, nécessaire, indispensable, de la pensée et de la parole, a quelque peine à entrer dans les esprits qui, ne voyant la parole que dans Tarticulation extérieure , ne réfléchissent pas assez qu'il faut, comme je l'ai dit ailleurs, penser sa parole pour pouvoir parler sa pensée; que les idées sont en nous sans doute , mais que nous ne les apercevons que dans les expressions qui les revêtent et leur donnent en quelque sorte un corps.

Quand on a accusé M. l'abbé de La Mennais de ruiner tous les fondemens de la croyance humaine , lorsqu'il a nié la certitude de l'axiome de Descartes, /e pense^ donc je suis, en tant que cette certitude ne nous viendroit que de nous-mêmes; on n'a pas fait attention que l'homme ne pourroit, même mentalement, dire , je pense ^ sans paroles intérieurement prononcées, auxquelles il donne le sens que lui ont enseigné ceux qui les lui ont apprises, et que dès-lors cette certitude, cette conscience de sa propre existence, qu'il tire de cette pensée, lui vient précisément de l'autorité qui lui a enseigné à dira je pense y ou le mot équivalent qui, dans toutes les langues, signifie cette opération de l'esprit qui nous représente les objets, leurs rapports et leurs propriétés; et que sans cette première instruction, que l'homme certainement ne s'est pas donnée à lui-même, il ne pourroit, pas plus que l'animal, dire/^? pense ^ ni par conséquent ajouter, donc je suis; et loin d'avoir aucune certitude de sa pensée

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et de son être, il ne pourroit pas plus que la brute avoir la conscience de l'un ni de l'autre. Son existence , sans doute , seroit une vérité , mais pour lui elle ne seroit pas une certitude; il n'y penseroit pas, et elle seroit pour lui comme si elle n'étoit pas.

Il faut, avant tout, bien s'entendre sur ce qui est vérité ou erreur. La vérité est tout ce qui conserve, l'erreur tout ce qui détruit; la vérité aboutit à la vie, Terreur à la mort : et cela est vrai au sens moral comme au sens physique.

Il y a des vérités relatives à notre conservation purement individuelle et physique pour lesquelles la nature nous avertit sans autre autorité que la sienne , mais elles sont en plus petit nombre qu'on ne pense.

Je marche , un précipice s'ouvre sous mes pas , je m'arrête et me détourne ; une pierre est prête à m'écraser, je fuis; je suis fatigué , je m'assieds ; il pleut, je me retire sous un abri. Les animaux en font autant; et je n'ai besoin, pour cela, ni de pensée, ni de réflexions, ni de l'autorité des leçons, ni de celle des exemples.

Mais si je veux satisfaire des besoins plus composés, si j'ose ainsi parler, de ces besoins qui supposent l'homme en quelque état de société ; si je veux me loger et me vêtir, est-ce par mes propres réflexions ou par l'autorité de l'exemple que je préfère telle ou telle manière à telle autre? Même pour le premier de tous les besoins , celui de se nourrir, la nature apprend-elle à l'homme, comme elle apprend à l'animal, à distinguer les substances nuisibles des alimens salutaires; et

pourroit-il, au premier âge de la société, choisir entre ceux-ci et ceux-là, si celle qui lui a donné de son sein la première nourriture ne lui avoit indiqué , au moins par son exemple , les alimens qui doivent la remplacer?

On dira peut-être que c'est par la raison même , et non par autorité , que nous parvenons à la connoissance des vérités mathématiques. Mais, outre qu'elles nous ont été primitivement enseignées par des maîtres comme toutes les vérités rationnelles; outre qu'elles ne peuvent être l'objet de nos pensées, de nos réflexions, de nos recherches , que par le moyen du langage qui nous a été transmis par la société , il faut ici distinguer la vérité intrinsèque d'une chose de sa certitude extérieure et publique, et cette distinction me paroît jeter un grand jour sur la question qui nous occupe.

Tout ce qui est est vrai ou vérité; car l'erreur n'est rien, n'est pas : il est vrai indépendamment de notre faculté de connoître et même de notre acquiescement; mais il ne devient absolument certain pour nous que lorsqu'il est non seulement connu de quelque esprits, mais qu'il est universellement reconnu pour vrai , et les mots latins qui servent à exprimer la certitude , certum facere^ certum fieri^ indiquent tout seuls que la certitude nous vient d'ailleurs que de nous-mêmes.

Les propriétés du carré de l'hypothénuse étoient vraies de toute éternité , mais les hommes n'en ont eu la certitude que lorsque la démonstration en a été universellement connue et approuvée. Combien, dans

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les sciences, de vérités cachées, peut-être soupçonnées , et à qui il manque la certitude qui naît du consentement universel ! Et si la démonstration d'une vérité géométrique n'étoit pas universellement reçue dessavans, cette vérité, toute vérité qu'elle seroit, auroit-elle pour nous aucune certitude ?

Je passe aux vérités morales ou sociales , les seules qui aient été l'objet des méditations de M. l'abbé de La Mennais. Pour fortifier sa démonstration , il s'est longuement étendu sur la foiblesse, l'incertitude y les erreurs de nos sens , de notre sentiment , de nos jugemens : mais dans quels philosophes , même religieux , ne trouve-t-on pas les mêmes observations ? Que n'ont pas dit sur ce même sujet et Montaigne et Pascal , et Malebranche , qui veut que nous voyions tout en Dieu, et même le monde sensible ! Et M. l'abbé de La Mennais n'a fait que dire d'une manière plus absolue que ces trois moyens de connoître , suffisans pour l'objet que la nature s'est proposé , suffisans, si l'on veut, à notre existence passagère , faillibles euxmêmes, et tout le monde en convient, éloient insuffisans pour donner à la société cette certitude absolue , infaillible , dont elle a besoin pour soumettre les hommes au joug de ses croyances et de ses lois.

Et d'abord considérez que les vérités morales sont certaines d'une certitude morale , qui repose ellemême sur l'autorité des témoignages; et ici s'applique, ce me semble , le mot de l'apôtre : Fides ex auditu : quomodo audi'ent sine prœdicante ? (( La foi vient par » l'ouïe: comment entendront-ils si on ne leur parle?»

Qui est-ce qui auroit connu la première vérité de l'ordre moral , l'existence de Dieu , si Dieu lui-même ne s'étoit révélé aux hommes ; et si la société , une fois instruite de cette vérité , fondement de toute existence sociale , n'avoit transmis à ses enfans , à mesure qu'ils venoient au monde, quelque connoissance de cette révélation primitive? Comment les hommes auroient-ils pu connoître le grand fait de la rédemption du genre humain , moyen de toute perfection et de tout ordre, si des histoires authentiques, conservées d'âge en âge, une tradition non interrompue et d'incontestahles monumens, n'en avoient fixé l'époque et raconté les principaux événemens? Les hommes, sans doute, ont des moyens de connoître la vérité, puisque l'intelligence qui les distingue des animaux n'est que la faculté de connoître la vérité , et que la raison qui doit les distinguer entre eux n'est que la vérùé connue. Mais l'homme , quel que soit son génie, qui découvre ou croit découvrir une vérité , a-t-il en lui-même l'autorité nécessaire pour la faire recevoir des autres hommes , et leur en donner cette certitude qui triomphe de leurs penchans les plus chers et de leurs habitudes les plus invétérées? Même pour les vérités de l'ordre physique , qui sont dans les rapports matériels des êtres sensibles : une fois qu'elles sont montrées aux hommes , s'ils les retrouvent dans leur propre raison , s'ils les adoptent, le consentement universel établit la certitude, et cette vérité prend son rang parmi les vérités les plus anciennes; et si, comme nous l'avons déjà dit, elle étoit contredite, et si elle

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n'étoitpas universellement reconnue, elle seroit encore incertaine, quoiqu'elle pût être une vérité; et il manqueroit quelque chose à sa certitude, parce qu'elle auroit encore quelque côté obscur par où elle ne pourroit être aperçue.

Ainsi le raisonnement, les sens, le sentiment de chaque homme, sont faillibles , et dès-lors il ne peut en tirer une certitude infaillible ; et cependant leur faillibilité et leur foiblesse sont sans danger pour lui, parce qu'elles peuvent être redressées et averties par les sens, le sentiment, la raison des autres. Mais les sens, le sentiment, le raisonnement de l'universalité des hommes est infaillible, parce qu'ils sont appuyés sur l'autorité de la raison générale , qui est en Dieu , père et conservateur des sociétés humaines, qui a voulu que l'homme ne pût pas vivre isolé , et qui a fait de sa foiblesse individuelle la raison de sa sociabiUté et le lien le plus fort de toute existence sociale. Et ne trouvons-nous pas une analogie de cette vérité même dans l'ordre physique, où des entreprises , impossibles à la force individuelle de tous les hommes du monde pris un à un , sont facilement exécutées par les forces réunies d'un certain nombre ? Si l'homme avoiten lui-même la vérité, la certitude , la force, il pourroit vivre seul, et seroit àlui-même toute sa société.

Les vérités de l'ordre moral , ces vérités qui contrarient nos passions, même lorsque notre raison n'a rien à leur opposer, ont besoin, et plus que les autres, de l'autorité du consentement universel pour être reçues. Etqui peut in^irer ce consentement universel

à des vérités qui ne tombent pas sous les sens , et qui ont contre elles et les illusions des sens et les révoltes de l'orgueil, si ce n'est celui dont l'intelligence infinie éclaire toutes les intelligences finies, comme sa volonté absolue triomphe tôt ou tard de toutes nos volontés passagères ? Ainsi nous retrouvons partout le consentement universel à l'existence de quelque être supérieur à l'homme , à la distinction du bien et du mal , à une vie future, etc. , etc. Et le plus ou moins de développement de ces vérités primitives, le plus ou moins de conséquences déduites de ces vérités-principes , et appliquées à la conduite des hommes et à l'ordre des sociétés, marquent dans tout le globe les divers degrés de civilisation ou de perfection morale , et par conséquent le plus ou moins de lumières et de force de stabilité et même de bonheur des peuples. Les peuples chrétiens ne sont sur la terre les peuples les plus éclairés, et les plus forts de force d'expansion et de stabilité, que parce qu'ils ont déduit plus de conséquences et des conséquences plus justes de ces premiers principes, et qu'ils les ont appliquées à l'état de leurs sociétés. Ainsi (pour en citer un seul exemple) de ces principes fondamentaux universellement reconnus , tu ne tueras pas^ tu ne voleras pas^, ils en ont déduit comme une conséquence plus ou moins prochaine la défense ou la répression du tort le plus léger fait à son prochain dans sa personne ou dans ses biens, et les lois mêmes de simple police n'ont pas une autre raison. Ainsi de cet autre principe , tu ne commettras point i* adultère, ils en ont tiré comme une conséquence

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la pudeur du sexe, et le respect dû à sa foiblesse , ce respect qui va jusqu'à lui faire rendre par les mœurs l'empire que les lois lui refusent.

Ainsi , si l'homme trouve en lui-même et par une impulsion naturelle la certitude de quelques vérités ou de quelques faits relatifs à sa conservation personnelle, et qui, par cette raison, commune à tous les êtres animés, ne lui sont venus d'aucune autorité et ont prévenu toute réflexion ; il ne trouve que dans la société, il ne reçoit que de la société des êtres intelligens, les seuls qui puissent faire société entre eux, les vérités sociales, patrimoine commun auquel nous sommes tous substitués, et dont nous avons Tusufruit pour le transmettre intact et agrandi, si nous pouvons, aux générations qui nous succéderont, comme nous leur transmettrons le langage que nous avons reçu, et qui sera pour elles, comme il aura été pour nous , le lien de toute sociabilité et le dépôt de toutes les vérités.

Ainsi, je ne vois pas de fondemens raisonnables aux critiques que l'on a faites du dernier ouvrage de M. l'abbé de La Mennais; mais je reconnois toutefois qu'il est utile, qu'il est nécessaire que toute manière nouvelle de présenter des vérités, même anciennes, paroisse suspecte et soit l'objet d'un examen sévère. La vérité est une denrée qui vient d'un pays éloigné , et dont on ne connoît pas bien l'état sanitaire ; et il est bon de lui faire faire quarantaine avant de l'admettre : et plût à Dieu qu'on eût pris en Europe la même précaution contre l'erreur ? Aussi , lorsqu'une opinion nouvelle est élevée dans le monde religieux, l'Eglise

a laissé long-temps le champ libre à la dispute ; et lorsqu'elle l'a jugée suffisamment éclaircie , elle a prononcé avec autorité sur le vrai et le faux, sur ce qu'il falloit admettre et sur ce qu'il falloit rejeter.

Au reste, si je n'avois pas pleinement justifié M. l'abbé de La Mennais, la faute en seroit à moi , qui me suis peut-être trop hâté de le défendre, lorsqu'il n'a encore , du moins à ma connoissance , été attaqué que dans des articles de journaux , faits par des hommes de beaucoup d'esprit et de connoissances , et dont les excellentes intentions sont connues, mais qui n'ont pas pu donner à leur critique un développement que le terrain qu'ils avoient choisi ne comportoit pas. Leur méprise , je le crois , est d'avoir confondu la î;m7d d'une choseet sa cer^27M(?e,- la vérité, qui est en elle-même indépendamment de nous , et que nous pouvons connoître par les moyens qui nous ont été donnés, et connoître jusqu'à nous en former une opinion ou une croyance qui suffit ànos déterminations individuelles ; la certitude , qui existe hors de nous , quelquefois malgré nous, et qui, devant régler l'état de la société, est inébranlablement établie sur l'autorité de la société , la révélation divine , et le consentement universel. (( L'homme , dit très bien M. l'abbé » de La Mennais, peut avoir des opinions; les dogmes » appartiennent à la société. Aussi, quand la société » se dissout , les opinions succèdent aux croyances. » Il peut y avoir erreur ou vérité dans les opinions, il doit y avoir certitude dans les dogmes.

Enfin, et cette preuve, sur laquelle insiste M. l'abbé TOME 5. 13

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de La Mennais, n'a pas été appréciée, il est si vrai que les hommes regardent le consentement universel comme le critérium définitif de la certitude des choses, qui n'est que leur vérité universellement connue , qu'ils n'ont d'autre manière de juger l'ahsence de la raison , ou la démence , dans ses divers degrés de singularité et de bizarrerie , que l'opposition de celui qui en est atteint aux opinions universellement reçues et à la manière générale de voir et de penser.

Avec le temps, je crois, on rendra justice à M. l'abbé de La Mennais, qui n'a fait que tirer les dernières conséquences de l'enseignement religieux, qui parle sans cesse à Thomme de sa misère , de sa foiblesse , de son néant, et qui , sans doute, n'a pas voulu attribuer la prérogative divine de l'infaillibilité de ses moyens de connoître à ce peu de cendre et de poussière. Certes si jamais l'homme a fait une expérience décisive des erreurs de sa raison, c'est dans la révolution qui désole l'Europe et dans l'extravagance des milliers de lois fondamentales qui désolent la France ; et la doctrine de l'auteur que je défends n'est au fond qu'une explication et une application positive de cet axiome aussi ancien que le monde , et vrai quand on le renferme dans de justes bornes, P^ox populiy vox Dei,

Laissons les vaines disputes. On peut faire sans doute de fortes objections , des objections , si l'on veut , insolubles , contre l'existence des corps que nous connoissons par le rapport de nos sens , dont nous avons le sentiment intime, et sur laquelle le rai-

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sonnement peut s'exercer ; mais en sommes-nous moins persuadés de Texistence des corps , et n'agissons-nous pas , ne vivons-nous pas même dans cette croyance ? C'est ainsi qu'on oppose des difficultés insurmontables à notre libre arbitre ^ et qu'on veut nous démontrer que, quoi que nous fassions, nous ne pouvons rien changer à un ordre de choses déterminé d'avance ; et cependant nous croyons fermement à ce libre arbitre, et nous agissons constamment en conséquence de cette croyance. M. l'abbé de La Mennais a cherché dans les choses qui tombent sous les sens, ou qui sont l'objet du sens intime , des exemples de l'impuissance de nos moyens de connoître , pour arriver à une certitude infaillible dans les choses morales : ces exemples , il les a peut-être forcés ; mais le fond de son système n'en est pas moins vrai, et il se réduit tout entier à cette proposition : que rhomme napas en lui-même les moyens de parvenir à une certitude infaillible dans les choses morales. Ses adversaires soutiennent le contraire; et la dispute, ramenée ainsi à ses termes les plus simples , rappelle les différends qui existent entre les catholiques , qui croient que nous devons recevoir de l'autorité l'interprétation des livres saints , et les protestans , qui soutiennent que nous la trouvens dans notre propre sens , et qu'elle nous est rendue sensible comme les saveurs et les couleurs. Cependant la politique n'exige pas de nous cette certitude infaillible, même pour les fonctions où elle seroit nécessaire , et même indispensable , si on pouvoit l'obtenir, pour la fonction de condamner à

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mort : et quel est le juge ou le jury qui osât dire qu'il a une certitude infaillible de la culpabilité du condamné, et qu'il est impossible qu'il se soit trompé? La religion l'exige encore moins , puisqu'elle ne la fait venir que de l'autorité , et qu'elle nous avertit sans cesse de nous défier de nos lumières, et de ne pas croire à notre propre sens : sans doute une certitude infaillible, dans des êtres si fragiles, si foibles , si passionnés, seroit une bien haute prérogative , une perfection qui les approciieroit de la Divinité elle-même; mais la religion ne nous dit-elle pas que tout don parfait , tout ce qui nous est donné de meilleur, nous vient d'en-haut, et descend du Père des lumières, en qui il n'y a ni ombre, ni changement, ni défaillance. . . Omne dalum optimum et omne donum perfectwn desursum estj, descendens à Paire lummiimj, apud quem non est transmutatio , nec mcissitudims ohumhralïo ? 11 répugne que la certitude infaillible des [vérités fondamentales de la société ait été donnée à un être contingent aussi passager, aussi faillible que l'homme ; et certes quand on voit les erreurs, même politiques, où sont tombés les plus grands esprits , et encore dans le siècle des lumières , et malgré la perfectibilité indéfinie de la raison humaine, on sent qu'il faut au moins ajourner à un temps plus heureux la déclaration de notre infaillibilité individuelle.

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