‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 5)Chapitre 54 sur 57 · LETTRE A MONSIEUR L'ÉDITEUR DU DÉFENSEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR L'ÉDITEUR DU DÉFENSEUR

Ornans, le 29 janvier 1821.

Monsieur,

Dans le troisième numéro du quatrième volume du Défenseur vous nous annoncez que vous ne parlerez plus de Y Essai sur V Indifférence y et que vous en laissez désormais la défense à son auteur, puisqu'on a pris le parti de l'attaquer par des livres, et, pour ainsi dire, en bataille rangée. Mon intention n'est pas de combattre votre résolution , mais je voudrois au moins vous demander une petite exception en ma faveur. J'ai toujours été très partisan du sens commun, comme unique motif de la certitude raisonnée et même de la certitude défait, et j'ai cent fois prouvé aux opposanSy qu'ils n'avoient pas lu le premier chapitre du second volume ni le troisième , ou qu'ils ne l'avoient pas compris. Mais c'est une terrible chose que le préjugé y surtout quand il a été puisé dans une chaire de philosophie ou de théologie. On crie chez nous, Monsieur, comme ailleurs, au scandale, au pyrrhomsme, à la destruction de la religion : le poison gagne y dit-on ; et en attendant que quelque champion

ressuscité de la philosophie d'Aristote vienne prouver par son sens intime j, par V évidence j, par les sensations ^ par le raisonnement^ en un mot par les quatre moyens infaillibles d'acquérir la certitude , que M. de La Mennais n est quun rêveur insensé ^ ce j^otson s'étend, à l'ombre d'un grand nom , à l'appui de grandes autorités. Enfin, un grand professeur de philosophie a bien voulu accorder : 1 ° que l'autorité du genre humain doit passer pour infaillible ; 2^ qu'elle accompagne toutes les vérités certaines : mais il ne veut pas qu'on rejette pour cela , ni le sens intime , ni Xévidence , ni les sensations, ni surtout le raisonnement. On pourroit voir une contradiction ou une chicane dans ses raisonnemens ; mais il ne l'y reconnoît pas : donc elle n'y est pas.

Si vous trouvez , Monsieur, que les réflexions que je vous envoie puissent encore contribuer à l'éclaircissement des difficultés qu'on oppose à M. de La Mennais sans le comprendre , je serai bien aise de les voir insérées dans le Défenseur ^ parce que c'est le bon moyen de les répandre au loin; si vous en jugez autrement, je serai également bien aise de vous avoir fait connoître qu'il y a au fond des provinces les plus reculées des admirateurs et des partisans du pyrrhonisme nouveau de M. de La Mennais, qui cependant ne recommande rien tant que la foi, et même la foi la plus humble et la plus ferme.

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I. Différence entre les moyens de connaître et les motifs de croire.

Toutes les vérités, excepté celles qui sont immédiatement du ressort du sens intime^ sont hors de Tâme, puisqu'elles sont distinguées d'elle; il faut donc un moyen ou milieu par où ces vérités soient communiquées à l'intelligence , afin qu'elle en acquière la connoissance : mais ce moyen ou milieu ne peut transmettre à l'intelligence qu'une image ou une idée qui n'est pas la vérité elle-même , mais seulement sa représentation; or on convient qu'il n'y a jamais rapport et connexion nécessaire entre telle ou telle idée ou image de l'âme et tel ou tel objet ou vérité hors de l'âme. Effectivement , les images les plus distinctes et les plus claires sont souvent trompeuses : on en convient ; et pourquoi n'en seroit-il pas de même àesidéesy par rapport aux objets intellectuels? On peut défier toute la philosophie et toute la théologie scolastique de faire voir une différence raisonnable entre le rapport des images au corps et des idées aux choses insensibles. Il faut donc ajouter, aux moyens qui nous apportent la connoissance des vérités, des motifs ou raisons qui déterminent l'esprit à croire la réalité extérieure des choses dont il a la représentation intérieure.

Les moyens de connoître sont les sens ou organes du corps, les yeux y les oreilles ^ etc., la parole et le raisonnement j c'est-à-dire, en général; V attention^

la réflexion ^ la comparaison y Y abstraction ^ etc. Les motifs de croire son la révélation divine^ le témoignage universel^ et, si l'on \eut, V analogie; mais seulement dans les choses où elle est universellement admise.

Disons un mot du sens intime, de V évidence et des sensations,

1 "^ Le sens intime est la conscience des choses qui se passent dans l'âme; or ce n'est pas un mof//* de juger, il ne porte jamais à juger. D'abord toutes les philo-^ sophies conviennent que ce n'est pas une raison de juger de rehus in ordine ad se^ parce qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre telle affection de l'âme el tel objet extérieur. Quant aux choses considérées m ordine ad nos, le sens intime ne juge pas; et voilà pourquoi on ne dit jamais, on ne peut pas dire : Je crois que je sens, que je souffre, etc. Aussi celui qui dit je souffre^ je pense^ etc. , ne prononce pas un jugement, mais il énonce un fait privé, dont lui seul est témoin, que personne ne peut contredire, mais qu'il ne lui est pas non plus possible de prouver à celui qui le nieroit.

Les sentimens intérieurs sont donc des faits et non des jugemens; faits que la parole énonce, mais que les actions prouvent, et qui ne peuvent se démontrer euxmêmes. Quelle certitude, en effet, avez-vous, quand vous dites : Je sens^ puisque je sens? La première partie est vraie, si la seconde l'est; mais c'est la question.

Une chose que l'on ne remarque pas assez, c'est que, dans l'énoncé d'un sentiment intérieur, il y a un jugement par lequel on prononce la ressemblance qu'on croit exister entre le sentiment qu'on éprouve

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et les sentimens que les autres ont éprouvés , et qu'ils ont appelés, par exemple, douleur^ joie, crainte^ etc. Or il est évident que ce jugement est fondé sur la foi des autres, puisqu'il est exprimé par leurs paroles et d'après leur témoignage oral et pratique.

2"* L'évidence dans l'esprit est la perception claire d'une chose; or cette perception n'est pas un motif de juger de relus in ordine ad se: 1 *" parce que c'est un vrai sentiment intérieur^ une véritable affection de Tame , et qu'il n'y a point de liaison entre une affection de notre ame et une vérité extérieure, comme on en convient ; 2"" parce qu'on ne peut rien prouver à quelqu'un par cette raison qaon voit clairement^ puisque ce seroit imposer sa raison comme règle de croyance aux autres; 3** parce qu'en disant je crois fermement^ puisque je vois clairement, on suppose doublement la question, car on suppose : 1 "* qu'on voit , et même qu'on voit clairement ; 2"" qu'une vue claire est infaillible, que nos perceptions sont essentiellement vraies : ce qui est précisément la question. A la vérité il faut qu'une chose soit , avant que d'être ni vue ni sentie: mais, 1 ° nous n'avons aucune vu3 immédiate du vrai ; nous ne voyons la vérité que dans son idée ou son image : c'est même ce que nous indique le mot évidence ( vider e ex); 2"" la difficulté reste toujours de savoir s'il est bien vrai que nous voyons. Quels moyens d'ailleurs de distinguer Xévidenze réelle de X évidence apparente? V impression ^ dit -on, qu'elles font sur nous : mais n'est-ce pas cette impression que Ton confond et qui cause l'erreur?

3^ h^ évidence objective, qui consiste en ce qu'une vérité est manifestée, sensible, mise en évidence , dans les paroles et les actions humaines, exprimée dans tout ce qui nous environne , est un motif de juger ; mais c'est le sens commun. Aussi, si l'on veut bien y faire attention , quand on dit , à la fin d'une preuve : Cela est évident, le sens est celui-ci ; Cette vérité est crue et avouée de tout le monde. Si c'est un autre sens , on dit une sottise, et l'adversaire a autant de droit de nier que vous d'affirmer.

4*" Quant aux sensations ^ on convient : 1*^ que nous n'avons pas une certitude raisonnée de Texistence actuelle d'aucun corps en particulier, quoique nous y croyions sur le rapport de nos sens; 2"* que nous n'avons certitude que lorsque les sensations sont uniformes y constantes et universelles : donc la certitude ne résulte pas de la sensation ( qui d'ailleurs est un sentiment ^ et ne peut faire juger de rébus ad extra J^ mais des conditions de la sensation , et surtout de Yuniversalité ; on est donc encore ici d'accord avec nous.

Je ne dis rien du raisonnement^ qui est fondé sur les mêmes motifs que le simple jugement,

II. Différence entre la certitude de fait et la certitude de droit.

1 •* La certitude de fait , c'est la croyance ferme et inébranlable d'une chose : cette certitude existe; toutes les actions humaines en font foi : les pyrrhoniens seuls pourroient le nier.

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2'' La certitude de droit , c'est l'assurance démontrée que les choses sont en elles-mêmes comme elles nous paroissent et comme nous les voyons.

Cette certitude ne peut se démontrer, parce que la vérité elle-même est indémontrable ^ puisqu'il seroit impossible de la prouver, que par elle-même^ ou par autre chose qu'elle-même , c'est-à-dire , sans supposer la question; d'ailleurs, pour démontrer ^ il faut des principes ou des faits convenus ou admis avant toute preuve.

Cela posé, voici le raisonnement de M. de La Mennais dans son premier chapitre : 11 est de fait que tous les hommes croient invinciblement comme vraies une multitude de choses , et qu'il y en a beaucoup d'autres qu'ils ne croient qu'imparfaitement; or on ne croit pas sans motifs et les motifs sont toujours proportionnés à la force de la croyance : donc il y a des motifs certains et d'autres qui ne le sont pas. Mais la croyance est un fait intérieur et privé, dont le sens intime est seul témoin : le sens intime seul peut constater, l"" si l'on croit avec assurance; 2^ quel est le motif qui donne cette assurance, quand on l'a : or, en me consultant, je sens que c'est la vue du sentiment commun qui me la donne , et que je crois plus ou moins certainement^ suivant que j'aperçois un consentement plus ou moins unanime; en consultant les autres , il me semble , je crois ( le sens intime m'en assure ) , que les autres sont déterminés par le même motif, et toute la prudence dans les choses de la vie consiste à discerner la plus ou moins grande autorité : donc le

sens commun est le vrai ^ le dernier fondement de la certitude de fait... Que chacun se consulte avec bonne foi, dans le silence du préjugé et des passions; et si le sens intime ne lui répond pas la même chose qu'à moi, je consens à passer pour un rêveur insensé... M. de La Mennais ne me donc pas le sens intime ni Vévidence; il reconnoît Vexistence indémontrable de l'un , et la nécessité de l'autre , puisqu'il ne peut y avoir croyance sans connoissance ou sans perception : mais autre chose est la perception^ autre chose est le motif àe croire à l'objet qu'on croit aperçu. Il ne nie pas non plus ni les sens ni les sensations, par la même raison.

Mais, dit-on, on ne connoît le témoignage universel que par les sens ; donc la certitude repose en dernier lieu sur les sens. D'autre part , les sens sont faillibles; donc il n'y a point de certitude... Cet argument prouve très bien qu'on ne peut pas démontrer la certitude, et qu'il faut croire avant de raisonner; ce n'est pas une objection , mais une confirmation... De plus, M. de La Mennais ^QuiX omettre ; il a constaté un fait y mais il n'a pas entrepris de chercher ni l'origine ni la nature de ce fait.

L'argument fût-il insoluble , il ne prouveroit rien , puisque la connoissance de l'existence peut être certaine , avec l'ignorance de la nature et du mode. Mais comment sais-je que le sens commun est infaillible.'^ Je sais, parle sens intime, qu'il me force à croire et qu'il me donne la certitude de fait ou le fait de la cer^ titude; mais je ne peux pas démontrer à priori qu'il

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soit infaillible. Seulement je crois que l'erreur n'étant pas croyable de sa nature , elle ne peut subjuguer tous les esprits à perpétuité , et que d'ailleurs l'auteur de notre nature, si nous en reconnoissons un, ne doit pas être présumé nous avoir condamnés à errer universellement.

En dernière analyse, 1<^ a-t-on raison avec le sens commun? 2"" a-t-on raison contre le sens commun? 3° a-t-on raison sans le sens commun?

1 ° Qu'on ait toute la certitude qu'on peut raisonnablement demander, quand on est d'accord avec le sens commun^ qu'il soit prudent de s'y confier, qu'on s'y confie réellement et dans le fait , c'est ce que personne ne nie; on n'ose pas d'ailleurs assurer que l'évidence d'wn soit préférable et ^this probable que l'évidence de tous,

2"" Que s'il arrivoit qu'un homme fût invinciblement porté à croire contre le sens commun^ on le regarderoit, il se regarderoit lui-même, s'il étoit raisonnable, comme une intelligence viciée et un cerveau malade ; la plus grande présomption possible seroit évidemment contre lui; tout le monde croiroit qu'il a tort; il ne pourroit croire lui-même qu'il a raison ; il seroit dans d'étranges perplexités. On n'a donc jamais raison contre le sens commun.

3"* Enfin, sans le témoignage universel oral et pratique , 1 ^ il n'y a point de certitude réelle des vérités morales y qui ne sont connues que par la parole et par V analogie : et plus les conséquences sont particulières, moins elles sont certaines ; 2° il n'y a de certitude

physique qu'à l'appui du sens commun , comme nous l'avons vu. Quant aux choses particulières , qui ne peuvent avoir cet appui, elles peuvent être crues, mais sans certitude réelle, sans le sens commun. En général les vérités sont plus ou moins importantes ^ suivant qu'elles sont plus ou moins générales, soit dans l'ordre physique , soit dans l'ordre moral ; plus elles sont importantes j, plus elles ont besoin d'être crues fermement j, mais aussi plus elles sont universellement admises, pratiquées j, parlées, La croyance de chaque chose est proportionnée à son importance, à sa généralité Q\ kV universalité plus ou moins grande de ceux qui l'admettent. J'abandonne ces dernières considérations à la sagacité des lecteurs.

Je suis avec une parfoite considération , Monsieur, votre très humble serviteur.

DoNEY, prêtre.

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