‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 5)Chapitre 56 sur 57 · DÉVELOPPÉE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPÉE

DANS l'essai sur l'iNDIFFÉRENCE.

Il y auroit lieu d'être étonné peut-être de toutes les erreurs que beaucoup de personnes ont cru trouver dans le treizième chapitre de V Essai sur r Indifférence, si l'on ne savoit combien il est facile de se méprendre sur le sens d'un livre , lorsque , perdant de vue l'ensemble des idées, on s'arrête à quelques passages isolés. Avant d'analyser la doctrine développée par M. l'abbé de La Mennais, il nous paroît donc nécessaire de montrer la liaison qui existe entre les deux parties de son ouvrage, et de rappeler le plan général de V Essai.

En réfutant , dans son premier volume , les trois systèmes généraux d'indifférence ou d'incrédulité, M. de La Mennais a montré que le principe fondamental de l'hérésie, du déisme, et de l'athéisme, est la souveraineté de la raison individuelle.

L'hérétique, qui ne reconnoît d'autre règle de sa foi que l'Écriture expliquée par lui-même, qui rejette les définitions de l'Église , ou ne les admet que lorsqu'il juge lui-même comme l'Église, déclare la raison de l'Église faillible, et sa raison souveraine.

Le déiste , en rejetant la règle même de l'Écriture , refuse de faire fléchir sa raison devant la raison de Jésus-Christ. Il suppose que la raison de Jésus-Christ, qui a dicté l'Evangile, a pu se tromper, et que sa raison individuelle, qui lui dicte seule ce qu'il doit croire, est infaillible.

L'athée cite au tribunal de sa raison Dieu même , et la raison sociale qui atteste que Dieu existe. En niant l'autorité de la raison divine et de la raison sociale , il brise la dernière règle qui puisse diriger la raison individuelle , et renverse le fondement de toute certitude.

Ces trois systèmes d'incrédulité, envisagés dans leur principe , ne sont donc qu'une seule erreur, qui change de nom suivant qu'elle est plus ou moins développée , et dont le dernier terme est le septicisme universel. L'hérétique nie moins de vérités que le déiste , le déiste n'en nie pas autant que l'athée ; leur symbole diffère en apparence , il est le môme dans la réalité. Il est tout contenu dans ces courtes paroles , Je crois à ce que dit ma raison ; comme tout le symbole du fidèle est renfermé dans celles-ci. Je crois à ce que dit r Eglise,

Ainsi donc , si la raison de chaque homme est le fondement et la règle de ses croyances, si vous admettez que l'on n'est obligé de croire aucune vérité qui ne soit claire et démontrée; l'hérétique, le déiste, l'athée, ne sont pas coupables de rejeter des vérités que leur raison ne leur démontre pas clairement. C'est vous qui, en les condamnant^ commettez une injustice, un

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attentat contre les droits de leur raison souveraine. Mais si l'homme doit chercher hors de lui le fondement de sa propre raison, la seule règle qui puisse fixer ses incertitudes ; s'il n'est pas d'égarement où ne tombe un esprit foible et vain , lorsqu'il s'isole de toute autorité pour chercher la vérité au dedans de lui-même; les apologistes de la religion, comme les véritables philosophes, ne doivent-ils pas essayer, avant tout , de couper , en retranchant un principe funeste, la racine commune du scepticisme et de toutes les erreurs?

Tel a été le dessein de M. de La Mennais dans son second volume. Heureux si dans cette partie de son ouvrage il n'avoit dû entrer en lice que contre les ennemis du christianisme ! Mais ce n'est pas sa faute si des philosophes chrétiens, après s'être laissé séduire par un principe dont ils n'ont pas prévu les conséquences, ont assigné à l'homme , comme le seul chemin de la vérité, des méthodes qui ne peuvent le mener qu'au doute.

Il y a long-temps que la philosophie s'est isolée de la religion et de l'autorité , pour chercher dans la raison individuelle le fondement de la certitude; et dès-lors elle a dû proclamer le principe des sectaires, Ne rien croire qui ne soit clair et démontré. Elle a appris à l'homme que , pour arriver à quelque vérité certaine, il devoit d'abord rejeter toutes celles dont il ne trouveroit pas la raison au dedans de lui-même; et, loin de Dieu et de ses semblables, se considérer seul avec sa raison isolée^ instrument unique avec

lequel il pourra essayer de refaire l'édifice de ses connoissances.

Il a paru à M. de La Mennais que cet homme de la philosophie, qui n'a, pour sortir d'un doute universel, que sa raison seule , est un être condamné à y rester toujours, et qu'il n'existe de certitude que pour l'homme de la société qui trouve dans une raison supérieure le fondement et la règle de sa propre raison.

Suivons les développemens de ces deux doctrines , en les opposant l'une à l'autre, pour nous faire de chacune une idée plus distincte.

Les philosophes définissent leur art , la recherche de la vérité, A un chercheur de vérité il faut deux choses, un premier principe dont il soit assuré , et une règle qui lui serve à déduire de ce premier principe des conséquences certaines. Les philosophes peuvent-ils trouver dans leur raison isolée le premier principe de leurs connoissances et une règle infaillible de leurs jugemens ? Quel est dans la doctrine de M. de La Mennais, ou plutôt, dans l'ordre social , dont M. de La Mennais ne prétend qu'exposer les lois, le fondement sur lequel reposent les connoissances del'homme? quelle est la règle qui assure la certitude de ses jugemens?

Du principe des connoissances de V homme.

On dit d'une vérité qu'elle est le principe d'une autre vérité, lorsque la première peut servira établir la seconde. L'esprit de l'homme ne voit pas, comme

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Dieu, la raison des choses en elles-mêmes : pour se démontrer une vérité il lui faut toujours une autre vérité qui serve de preuve ; il ne peut que déduire des conséquences , qui ne sont certaines pour lui que par leur liaison avec un premier principe déjà connu avec certitude. L'homme donc qui entreprend d'élever avec sa raison seule l'édifice de ses connoissances doit s'assurer d'abord d'une vérité première , dont la certitude serve de fondement à toutes les autres vérités; sans quoi il bâtiroit un édifice en l'air.

Or la première erreur des philosophes que M. de La Mennais réfute a été de ne pas comprendre que ce premier principe , sans lequel la raison ne peut rien se démontrer, ne sauroit être lui-même démontré par la raison. Un homme déterminé à ne rien croire qu'il ne se fût prouvé devroit chercher la raison de la raison à l'infini, son esprit rouleroit dans uu cercle sans qu'il lui fût possible de jamais s'arrêter ; il seroit forcé de demeurer sceptique ou de devenir inconséquent.

Toute philosophie commence donc nécessairement par admettre sans preuve une première vérité. Ce premier principe doit cependant être certain; sans quoi, l'édifice ne pouvant être plus solide que la base, toutes nos connoissances deviendroient douteuses : or la certitude de cette vérité première fie peut pas se déduire de la certitude d'une vérité antérieure , puisqu'il n'en existe aucune; elle ne peut donc reposer que sur le témoignage d'une autorité qui nous l'atteste, et que nous devons supposer infaillible. L'homme isolé de Dieu et de ses semblables, ne connoissant plus aucune

raison supérieure à sa raison , devra donc croire sans preuve une vérité première sur le témoignage de sa raison. Il sortira de son doute universel, en disant : Je crois à ma raison. Et comme la première vérité que sa raison lui témoigne est sa propre existence, le premier jugement qu'il prononcera sera celui-ci : Xcxisle; plaçant ainsi dans l'ordre de la certitude sa raison avant toute autorité , et se plaçant lui-même à la tête de tous les êtres. . . . Mais cet acte de foi dans la raison individuelle est-il raisonnable dans la bouche de l'homme, dans l'état où le placent les philosophes? n'est-il pas une véritable inconséquence ?

Il me semble que , pour s'en convaincre , il suffit de songer que l'homme ne peut arriver au doute méthodique que les philosophes lui conseillent , que par deux actes : le premier, par lequel, refusant d'admettre le témoignage de la raison générale comme motif de certitude, jusqu'à ce qu'il l'ait démontré à l'aide de sa seule raison , il suppose qu'il est possible que la raison de tous les hommes le trompe , et que sa raison individuelle ne peut l'égarer ; le second , par lequel il déclare douteuse l'existence de Dieu, puisqu'il attend, pour la croire, qu'il l'ait prouvée, et qu'il prétend , en effet, remonter de son existence à l'existence d'un premier être , dire : Je suis , donc Dieu existe. ... Or il est facile de montrer qu'en récusant le témoignage du genre humain l'homme se met dans la nécessité de récuser le témoignage de sa propre raison ; que , du moment qu'il suppose douteuse l'existence d'un premier être, il faut qu'il doute, s'il est censé-

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quent , de l'existence de tous les êtres et de lui-même. Tâchons de rendre ceci sensible. Je dirai à Descartes : Vous étiez homme avant de songer à devenir philosophe. Élevé dans le sein de la société, vous aviez reçue d'elle, vous aviez cru sur l'autorité de son témoignage, une foule de vérités; vous avez rejeté ces vérités loin de votre esprit , parce que rien ne vous démontroit que le témoignage de la société , de qui vous les teniez, fût infaillible. Vous avez donc pris l'engagement de ne vous arrêter dans le doute que lorsque vous aurez trouvé un motif de croire dont la certitude vous soit démontrée , ou que vous ayez plus de raison de supposer infaillible que le témoignage du genre humain? — Il est vrai, répond Descartes; et comme ce motif pour me déterminer doit se trouver au dedans de moi-même , c'est dans ma raison que je le cherche. Après m'être détaché de tout le reste, me voilà donc seul, doutant de tout (et vous parlez à un homme qui ignore s'il existe un Dieu et aucun s hommes au monde). Mais vous, êtes-vous certain que vous existez ? — Y a-t-il quelque chose hors de moi , je n'en sais rien. « Mais moi à tout le moins ne suis-je pas quelque chose? » C'est la question que je m'occupe dans ce moment à résoudre. — Et comment espérez-vous y parvenir? — Voici un trait de lumière. Que fais-je depuis quelques instans? Je doute; or douter, c'est penser. Mais le néant ne peut pas penser. Je pense, donc f existe; je me sens revivre à cette parole, et je retiens mon être qui m'échappoit. — Eh bien , votre être que vous croyez retenir ; fort de

VOS principes , j'entreprends de vous le disputer. Philosophe, répondez. Je pense, dites-vous, donc j'existe. Est-ce un raisonnement que vous faites? Est-ce un simple fait que vous affirmez ?

Si c'est un raisonnement que vous prétendez faire, j'oserai trancher le mot, et dire que c'est là une chose absurde; car qu'est-ce que raisonner? c'est détruire une vérité d'une autre vérité déjà connue. Il y a donc quelque vérité que vous connoissez avec certitude avant votre existence; nommez cette vérité. Vous ne pouvez pas la chercher hors de vous, vous êtes seul; c'est donc au dedans de vous qu'il faut que vous trouviez quelque chose dont vous soyez plus assuré que de vous-même : cela me paroît assez difficile. Je vous écoute cependant. Je suis, ditesvous, car je pense. — Mais qui vous assure que vous pensez? — Je pense, car je doute. — Comment êtesvous certain que vous doutez? Je vois bien que vous pourrez reculer la difficulté à l'infini, mais je me demande encore comment vous pourrez la résoudre.

Si, en disant Je pense , donc je suis, vous ne prétendez qu'affirmer un fait, je vous demanderai quel motif vous détermine à croire ce fait, et le rend certain pour vous. — Ma raison , direz-vous , qui me témoigne que j'existe. — Vous n'y pensez pas, de croire ainsi sans preuve, sur un simple témoignage ! N'avez-vous pas rejeté le témoignage de la raison de tous les hommes, parce qu'il n'étoit pas démontré? Mais qui vous démontre donc le témoignage de votre raison individuelle?

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L'autorité de votre raison , voilà cependant le seul fondement possible de la certitude de votre existence , puisque cette certitude ne peut être démontrée , et que, quand rnème elle seroit susceptible d'être raisonnée , avant de raisonner il faudroit commencer par croire à votre raison. Je crois à ma raison^ voilà le seul acte par où vous pouvez sortir de ce doute universel où vous vous êtes jeté , parce que vous n'avez pas voulu dire : Je crois à la raison humaine. Sur le témoignage de la raison de tous les hommes , vous n'avez pas voulu assurer que Dieu existe, et vous dites. J'existe, sur le témoignage de votre seule raison. Comment prétendez-vous justifier cette inconséquence? Direz-vous que l'idée de votre existence est si lumineuse au dedans de vous , qu'elle vous frappe de son éclat comme le soleil ? Il s'agiroit de prouver qu'entre une idée claire de votre ame et la vérité il y a une liaison nécessaire ; et de plus , qu'un homme qui suppose qu'il est possible que tous les hommes aient confondu la lumière avec les ténèbres peut s'assurer qu'il est impossible qu'il prenne lui-même les ténèbres pour la lumière. En vain vous vous fiez à cette inclination irrésistible qui vous porte à affirmer que vous existez. N'arrive-t-il pas qu'un fou soit entraîné par la même force irrésistible à affirmer qu'il est mort? N'avez-vous jamais éprouvé, dans le sommeil , un penchant invincible à prendre des illusions pour des réalités? Par où savez-vous que le sentiment continu de votre existence n'est pas de toutes les folies la plus étrange, de tous les rêves le plus menteur?

Je suppose que vous trouviez des réponses à toutes ces difficultés, vous n'en serez pas plus avancé. Car c'est votre raison seule qui feroit toutes ces réponses ; votre raison, qui vous diroit que votre raison ne vous trompe pas ; votre raison , dont il faudroit supposer le témoignage infaillible, après avoir rejeté le témoignage de la raison du genre humain. Mais quels sont donc enfin les motifs que vous avez de croire à votre raison plutôt qu'à la raison de tous les hommes? Eh ! qu'êtes- vous donc, égaré loin de Dieu et de vos semblables? et qu'est-ce que votre raison pour que vous deviez l'écouter comme un oracle de vérité? Qu'elle montre ses titres , qu'elle dise son origine , qui l'a faite , et si celui qui l'a mise en vous a prétendu vous donner un instrument de vérité, et non pas un instrument de mensonge. Jusque-là comment s'assurer si les principes de droiture qu'elle croit renfermer en elle ne sont pas des principes d'erreur? 0 homme qui avez refusé d'écouter la raison des autres hommes, et qui ignorez l'auteur de votre être , soyez conséquent, condamnez votre raison au silence, et vous-même à un doute éternel !

Mais il y a au dedans de vous quelque chose de plus fort que vous-même, qui se soulève à cette pensée. Aussi je ne prétends pas qu'il vous soit possible de douter, ni de votre existence, ni d'une foule d'autre vérités. Tout ce que j'ai voulu, c'est forcer votre raison de reculer devant un principe qui entraîne des conséquences devant lesquelles la nature vous force de reculer. Que ferez- vous donc? Si vous

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